La Triennale à Paris – Intense réussite

Plus que quelques jours pour profiter d’Intense Proximité au Palais de Tokyo. L’institution, rouverte il y a quelques mois, frappe un grand coup en alignant une affiche d’artistes éminents et un choix d’œuvres d’une rare pertinence.

20 heures, 13 avenue du Président-Wilson, Paris 16e. Alors que les Parisiens rentrent chez eux et les touristes finissent de dîner, certains s’apprêtent à la découverte. Le hall du Palais de Tokyo est calme et la personne à la caisse avenante. La caravane qui servait de guichet a disparu suite à la dernière vague de restauration. Depuis quelques mois, la capitale peut s’enorgueillir d’abriter l’un des plus grands sites dédiés à la création contemporaine en Europe  : 22 000 m2 divisés en multiples espaces d’exposition. Pour l’inaugurer  : La Triennale, sous la houlette d’Okwui Enwezor, commissaire général aux états de service impressionnants dont la direction artistique de la Documenta 11 à Cassel n’occupe qu’une ligne. Entouré de Mélanie Bouteloup, Abdellah Karroum, Emilie Renard et Claire Staebler, il a choisi de travailler sur le thème d’«  Intense Proximité  », intitulé de l’édition 2012 de la manifestation. En voici une succincte présentation : «  Puisant son inspiration dans les travaux des grandes figures de l’ethnographie française du XXe siècle, telles que Claude Lévi-Strauss, Marcel Mauss, Michel Leiris et Marcel Griaule, La Triennale s’embarque dans une exploration des espaces où l’art et l’ethnographie convergent vers une fascination renouvelée pour l’inconnu et le lointain.  » Mais laissons de côté le discours et explorons sans plus tarder cette terra incognita promise. Juste en face de l’entrée un groupe de jeunes gens échangent. Les œuvres alentours ne leur imposent aucunement le silence mais viennent d’entrée animer la discussion. Sur un socle blanc, une pierre repose protégée par un cube de matière transparente. Oblongue, elle arbore des cheveux, ramassés par David Hammons chez un coiffeur de Harlem. Avec Stone with hair, l’artiste afro-américain poursuit sa réflexion sur l’appartenance raciale. L’œuvre ainsi présentée prend l’aspect d’une curiosité ethnographique tout en distillant une atmosphère surréaliste. Est-il possible d’être révolutionnaire et d’aimer les fleurs  ? Cette question est le titre de l’installation proposée par Camille Henrot. Avec elle, la Française s’approprie la pratique japonaise de l’Ikebana  : l’art de faire vivre les fleurs. Pour l’occasion, chaque arrangement floral a été associé à une citation extraite d’un ouvrage littéraire qui transforme l’ensemble en une bibliothèque éphémère et fragile.

Une cérémonie intime et familiale

Non loin, une robe de mariée pend à un cintre au-dessus d’une paire de chaussures. Au mur, vingt-sept photographies relatent le mariage de Meschac Gaba  ; au sol, des objets du quotidien sont rangés sur de petites estrades. Ils évoquent tantôt les origines africaines du marié, tantôt celles hollandaises de son épouse. Avec Mariage Room, l’artiste béninois documente une cérémonie intime et familiale comme le ferait un anthropologue, mettant ainsi une distance entre l’événement très personnel qu’il a vécu et le compte-rendu quasi scientifique qu’il en fait. Cette nouvelle pièce pourrait être intégrée au «  musée d’Art contemporain Africain  », projet porté par Meschac Gaba depuis 1997. Composé de douze espaces (départements artistiques traditionnels, collections, restaurant, salle de jeu et bibliothèque du musée), il a déjà été accueilli dans plusieurs institutions internationales. L’œil poursuit sa quête et s’arrête sur une scène étrange  : une longue boîte posée sur une sorte de chariot est l’objet de l’attention d’une assistance d’hommes et de femmes. L’une d’elles est assise sur une chaise. L’imagination aiguillonnée transforme cet arrêt sur image en veillée mortuaire, aidée par le titre expéditif et néanmoins évocateur de l’œuvre : Deposition. L’huile sur lin de Victor Man oblige le regard à se concentrer, à oublier le reste des sollicitations. Dans la pénombre se développe la peinture de l’artiste roumain qui chasse l’évidence avec pugnacité et à propos.

Meschac Gaba courtesy Palais de Tokyo, photo MLD
Marriage Room, Meschac Gaba, 2000

Explosion de couleurs et magnificence d’une végétation rêvée pour Afro Lily Lovers de l’Anglais d’origine nigériane, Chris Ofili. La toile posée le long du mur est surélevée par ce que l’on pourrait prendre à première vue pour deux pierres. Formes compactes que l’on peut également retrouver incorporées à certaines œuvres. Il s’agit en réalité de bouse d’éléphant, référence aux origines africaines de l’artiste. Autre médium, autre histoire  : 23 minutes et 28 secondes, voici le temps qu’il faut au visiteur pour appréhender Mahri-Pahluk (Ahdoolo), After Matthew Henson, 1866 de Terry Adkins. L’œuvre vidéo évoque un épisode de la vie de l’explorateur afro-américain Matthew Henson qui, en compagnie de Robert Peary et quatre guides esquimaux, fut le premier à atteindre le pôle Nord le 9 avril 1909. Peary, chef de l’expédition, reçu les honneurs, Henson dut attendre plus de 20 ans que son rôle décisif soit reconnu. Le triptyque composé d’écrans montre en son centre un homme équipé d’un vêtement en fourrure et d’un pantalon blanc dans un paysage de neige. Une capuche encadre son visage aux traits indistincts, dans sa main droite un bâton, dans la gauche un objet rituel. Il bouge imperceptiblement. De chaque côté de la première vidéo, il saute en l’air ou se réceptionne à terre. Les mêmes images passées au ralenti ne sont pas synchronisées et donnent l’impression qu’il s’élève d’un côté pour retomber de l’autre. Tout ne pouvant être décrit, précisons tout de même que c’est au musée de l’Alaska que l’artiste américain a puisé son inspiration. Il y a organisé une série de performances utilisant des pièces ethnographiques de sa collection. Hymne au mode de vie Inuit.

Un ballet surréaliste de membres autonomes

Sur l’écran noir, les membres d’un corps mènent une vie autonome. La main surmontée d’un bras glisse sur le sol, deux jambes exécutent des mouvements incongrus, l’assistance est subjuguée par ce ballet surréaliste de membres indépendants les uns des autres. Mal à l’aise aussi, quand la tête isolée se fait gifler et traîner par les cheveux  ! Et enfin pétrifiée, quand au bout du compte le corps se reconstitue avec les jambes à la place des bras et inversement. Ce double sentiment de fascination et de répulsion agit jusqu’à la dernière image de Headhache, réalisée par Aneta Grzeszykowska. Est-il question ici de dépendance  ? D’autonomie  ? De la difficulté du vivre ensemble ? L’artiste polonaise manie dans un même élan esthétique et parabole.

S’il en est un qu’Intense Proximité se devait d’inviter, c’est bien Sarkis. Dans une des plus grandes salles de La Triennale, il déploie une fresque impressionnante haute de quatre mètres et longue de trente. Des photographies de chefs-d’œuvre appartenant à des civilisations différentes et présentées de manière décontextualisée sont collées au mur comme des posters et partiellement recouvertes par d’autres images – la deuxième version du Cri de Munch, un tatouage, un homme blessé, la carcasse d’un animal… Un néon parachève l’installation en recouvrant leurs yeux. « C’est une interprétation d’œuvres vieilles de plusieurs siècles. Au fond, c’est la culture labourée », précise l’artiste qui prolonge ici une réflexion menée depuis plus de trente cinq ans à partir du mot allemand kriegsschatz, trésor de guerre. Sarkis crée des passerelles, des correspondances, des liens. Il superpose les formes, fait s’entrechoquer les époques, multiplie les sens pour des œuvres en expansion, ouvertes et incroyablement vivantes.

David Hammons courtesy Palais de Tokyo, photo MLD
Stone with Hair, David Hammons, 1998

Barthélémy Toguo courtesy Palais de Tokyo, photo MLD
Le jugement dernier, Barthélémy Toguo, 2012

A quelques mètres de là, des enveloppes postales accrochées au mur témoignent du voyage réalisé par la pièce du Chilien Eugenio Dittborn. Sa pratique de la «  peinture aérospatiale  » est née au début des années 1980 dans un Chili dirigé par Augusto Pinochet. L’artiste fait alors le choix de recourir à des matières pliables pour être facilement envoyées par courrier de par le monde. Arrivée en six morceaux, Coudre Provisoirement à Longs Points. Airmail Painting N°183 est simplement reconstituée et punaisée au mur laissant visibles les plis imprimés par son trajet en enveloppe. Elle raconte une histoire fragmentée à coups de textes, de dessins et de photos sérigraphiées le plus souvent récupérés dans la presse. Un travail nuancé qui montre combien la distance, si elle est désormais facilement abolie, peut laisser de profonds stigmates. Au détour d’une allée, Le jugement dernier XV de Barthélémy Toguo s’impose. Cette aquarelle sur papier vient compléter d’autres travaux de l’artiste camerounais sur le thème biblique du Jugement dernier, sujet majeur de l’art occidental. Un arbre aux différentes couleurs du sang est entouré de cinq crânes. Bien que séparé de son corps d’origine, chacun d’eux possède encore une partie de la colonne vertébrale qui le maintenait jadis en place et laisse échapper d’entre ses dents une sorte de cordon ombilical, au bout duquel se déploie un «  organe  » vert évoquant une feuille. Métaphore mystérieuse et hypnotique.

«  Touching Reality  », le choc

Au centre de l’espace suivant, des pieds de métal noir soutiennent des dessins à l’encre et à l’huile signés Ellen Gallagher et fixés entre deux plaques de verre. Ajouré et agrémenté de collages, Morphia se laisse ainsi admirer recto verso. Une curiosité que d’accéder ainsi à la face habituellement cachée de l’œuvre. Le temps s’étire et l’heure de la fermeture du Palais de Tokyo approche. Impossible toutefois de quitter les lieux sans laisser Annette Messager décrire Motion/Emotion  : «  Une robe se gonfle, une chevelure est libre dans le vent, un sac plastique coloré comme une fleur s’envole, un voile de mariée tente de se libérer, un enfant et sa mère dansent serrés l’un contre l’autre… Tout est mouvement, changement, déformation, transformation, de la naissance à la mort, parfois avec gravité, parfois avec légèreté, les deux ensemble souvent.  » Un charme puissant attire le visiteur à l’intérieur de l’installation. Le visage frôlé par un Zéphyr créateur d’arabesques, il se laisse emporter dans cet immense piège à rêves.

Dans une salle noire, Touching Reality, implacable vidéo de Thomas Hirschhorn passe en boucle. Les clichés défilent en gros plan. Du bout des doigts, une personne que l’on ne voit pas les fait avancer, revient sur certains d’entre eux, zoome sur un détail et poursuit. Les mouvements sont fluides, alertes, comme indifférents au sujet des photographies  : les victimes de guerre. Nombre de spectateurs reconnaissent ces gestes désormais habituels des utilisateurs de smartphones ou de tablettes numériques. Les cadavres se succèdent et les doigts continuent de courir d’un mort à l’autre. Une telle banalisation des images fait peur. L’œuvre, elle, fait l’effet d’une claque. Dans une note, l’artiste suisse cite Donald Rumsfeld, secrétaire à la Défense des Etats-Unis de 2001 à 2006  : «  La mort a tendance à susciter une vision pessimiste de la guerre  ». Sur le mur, la boucherie continue. Aucune date, aucun lieu n’est mentionné. La guerre est un ravage universel, une plaie ouverte de l’humanité.  

Intense Proximité est une réussite. Trois heures ne suffisent pas à en faire le tour, un compte-rendu aussi long soit-il non plus. Une seule chose à faire  : s’y rendre.

Sarkis courtesy Palais de Tokyo, photo MLD
Vue d’exposition, Sarkis, 2012

GALERIE

Contact
Crédits photos