Henry Fair – Objectif Terre

Henry Fair

Surgissant des nuages, le photographe américain débusque sans relâche et sans merci les sites de pollution industrielle, dont il tire d’étonnantes vues à la beauté dérangeante. Après avoir largement sillonné le ciel de son pays, il s’est attaqué il y a quelques années à l’Europe où il expose régulièrement le fruit de ses travaux, réunis sous le titre évocateur Industrial Scars (Cicatrices industrielles). Ceux-ci sont actuellement présentés à l’université du Colorado, aux Etats-Unis. Ils rejoindront dès la mi-septembre le centre d’art de Nuremberg, en Allemagne. A cette occasion, ArtsHebdo médias met en ligne le portrait de l’artiste écrit par Samantha Deman pour Cimaise (290).

«  Les images qui aujourd’hui illustrent la destruction de notre environnement sont devenues à ce point banales qu’elles finissent par oublier de nous choquer. » Tel est le constat du photographe américain Henry Fair, qui s’est fixé pour but de titiller nos consciences endormies. Sa méthode est simple et d’une brutale efficacité. A première vue, ses oeuvres ressemblent à s’y méprendre à de chatoyantes peintures abstraites. Un brin perplexe, l’observateur se rappelle pourtant être venu visiter une exposition de photos. C’est en découvrant les explications en référence qu’il mesure soudain ce qu’il est en train d’admirer : des mares toxiques issues de la production d’aluminium et échappées de bassins remplis à ras bord de produits dérivés entrant dans la fabrication de fertilisants ou de mouchoirs en papier. Si cette vision suscite alors un réel malaise, l’artiste ne peut que s’en réjouir. Son but est atteint : à défaut de pouvoir changer le monde, il aura au moins réussi à interpeller et faire réfléchir quelques personnes.

Son projet, matérialisé depuis 2007 par l’exposition itinérante Industrial Scars, est « une réponse à (sa) vision de la société ». Henry Fair est « obsédé par notre appétit consommatoire et notre dépendance vis-à-vis du pétrole ». « Il n’y a rien que nous ne touchions, mangions, faisions qui ne soit lié de près ou de loin aux produits pétroliers ou à leurs dérivés. Or, rappelle-t-il, s’il en était besoin, les réserves seront un jour épuisées. » Cette obsession, qui date de l’enfance, a mûri au fil du temps. Il n’avait qu’une dizaine d’années quand il ressentit pour la première fois que « quelque chose ne tournait pas rond » : c’était en 1973, lors du premier choc pétrolier… « Je me rappelle très bien m’être dit, sans pouvoir vraiment expliquer pourquoi, que nous avions là un gros problème. » Mais l’enfant se sent bien seul face à cette inquiétude, son entourage n’ayant jamais fait preuve de la moindre prise de conscience en la matière. « J’étais le vilain petit canard de la famille. Encore aujourd’hui, mes proches refusent d’ouvrir les yeux, préférant jouir pleinement de la conduite de leur 4 X 4 SUV ! »

Tout est tellement différent vu d’en haut  !

A 18 ans, il quitte sa Caroline du Nord natale et part tenter l’aventure à New York. Au fil des années, le photographe acquiert une stature internationale à travers ses portraits du monde de la musique et de la mode. Mais sa fibre écologiste le pousse à aller marauder des images autour des raffineries et autres zones industrielles ; il a un faible pour les usines désaffectées, ces « témoins, au même titre que les temples anciens, de l’évolution d’une civilisation ». Il mesure aussi, peu à peu, combien les photos de déforestation et de toutes sortes de pollutions sont désormais inscrites dans notre quotidien, « toutes ces images témoignant sur un mode sinistre – et c’est peut-être là leur défaut – des dommages causés à notre environnement et qui, pourtant, ne retiennent plus guère notre attention. Or, j’ai toujours voulu faire des clichés qui accrochent le regard, qui interpellent vraiment », souligne-t-il.

Photo Matthias Hanneman
Henry Fair

Artiste écolo

Impliqué dans plusieurs groupes de défense de l’environnement, le photographe américain est notamment l’un des fondateurs du Wolf Conservation Center, organisation pour l’étude et la sauvegarde des loups de South Salem dans l’Etat de New York. Même les cadres utilisés pour l’exposition Industrial Scars ont été pensés selon une démarche écologique. Ils ont été fabriqués avec le bois clair d’un érable mort de son jardin. Les dimensions et le poids des planches ont été soigneusement calculés afin que la structure puisse maintenir à plat les épreuves de grande taille (en moyenne 100 sur 150 cm). « De cette manière, je n’ai eu besoin ni de carton pour soutenir les photos, ni de Plexiglas pour éviter que le papier ne gondole. »

Henry Fair
Sans-titre, Henry Fair
 C’est en 2002, lors d’un voyage en avion, alors qu’il contemple le sol par le hublot, que le déclic s’opère. « Tout est tellement différent vu d’en haut. J’ai compris qu’il fallait prendre des vues aériennes des sites qui m’intéressaient. D’autant que ceux-ci sont en général interdits d’accès. » Il retourne ses poches, emprunte un peu d’argent et entreprend de sillonner le ciel des Etats-Unis. Il découvre alors qu’« une image à la fois abstraite et très esthétique peut être plus efficace qu’une image qui pour trop coller à la réalité se révèle, du coup, moins attrayante ».

Suivent quatre années de recherches, de vols et de prises de vue de bassins de stockage de résidus de bauxite (2), de réservoirs de déchets issus de la production de fertilisants chimiques ou de celle du papier, de mines de charbon ou de lignite à ciel ouvert. Ses survols répétés de sites industriels américains lui valent un jour d’être interrogé par le FBI. Il devra les convaincre de sa bonne foi et qu’il n’a rien d’un dangereux criminel. « Je leur ai expliqué mes intentions purement artistiques et, surtout, que si j’étais un terroriste, je pourrais me contenter de Google Earth ! »

Un optimisme inébranlable

Témoin d’innombrables scènes de saccages environnementaux, Henry Fair ne tient pourtant pas à livrer le nom des compagnies responsables : « Il n’y a aucun intérêt à les dénoncer, car je ne veux pas qu’elles se retrouvent sur la défensive, mais qu’elles évoluent. Nous sommes tous responsables et si on ne coopère pas, c’est perdu d’avance. Ce qu’il faudrait avant tout, c’est modifier nos habitudes. » Ce qui signifie réduire sensiblement l’usage du charbon, du pétrole, du papier, des fertilisants synthétiques ou du sucre, soit quelques-uns des éléments de base de notre société développée… La partie est loin d’être gagnée mais l’artiste reste optimiste : « Il suffit d’être un petit nombre à réfléchir aux conséquences de nos achats. Car l’économie dépend des consommateurs, et leur comportement a forcément des effets sur les producteurs. »

Sur cette notion d’achat responsable, Henry Fair est intarissable. Homme de dialogue avant tout, il adore partager ses vues et échanger avec son public. Lors d’une exposition, il laisse d’abord le visiteur flâner. Lorsque celui-ci s’arrête, intrigué, devant une photo couleur terre cuite d’un terrain comme marbré et tacheté, évoquant un cliché colorisé du sol lunaire, le photographe intervient : « Ce sont des déchets de fertilisants phosphatés, explique-t-il, ils peuvent prendre toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. » L’image voisine évoque une multitude de cratères de geysers ; il s’agit du bassin d’effluents d’une usine de fabrication de mouchoirs en papier. Plus loin, de minuscules camions et bulldozers tracent leur route sur un sol d’un noir profond, celui du charbon, ou d’un bleu lumineux, celui d’un autre fertilisant. Les photos sont fidèles à la réalité « hormis quelques ajustements classiques relatifs au contraste », précise l’artiste.

Qu’il soit à 500 mètres d’altitude ou à pied en balade de reconnaissance, Henry Fair immortalise, obstinément, les blessures infligées à notre environnement. Ses méthodes de travail rappellent celles de Yann Arthus Bertrand, « le Français qui fait de magnifiques photos… Heureusement, il n’opère pas dans les sites industriels ! » Et s’il convient que tous deux partagent un même souci esthétique et écologique, l’Américain tient surtout à ce que personne n’oublie que ses images, tout œuvres d’art qu’elles soient, représentent de «  véritables cauchemars industriels ».

Henry Fair
Cover-up, Henry Fair

Les dates

Henry Fair n’aime pas les dates : « Elles n’ont aucune signification pour moi ; je me rappelle de faits mais suis incapable de les relier à des dates précises. » En voici donc cinq qui ont compté dans sa vie :

> L’accident nucléaire de Three Mile Island (1979 – Etats-Unis).

> Le drame de Tchernobyl (1986).

> La mort de sa mère.

> La naissance de sa fille Ray, aujourd’hui âgée de 17 ans.

> L’occupation de l’Irak (depuis 2003).

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