Paul Day – Témoin intrépide

Paul Day

L’artiste anglais réinvente l’art du haut-relief, transmue la sculpture en architecture, la vision en émotion. Son œuvre spectaculaire est pour la première fois exposée dans un musée français, celui de Roanne. Jusqu’au 25 septembre, les visiteurs peuvent y découvrir, entre autres, les croquis préparatoires et les terres cuites de la pièce monumentale The Meeting Place, installée dans la gare de St-Pancras à Londres. Observateur pointu de la grande comme de la petite histoire des hommes, Paul Day aime être bien informé. «  Je souhaite que mon travail ne soit pas seulement une vision personnelle mais qu’il reflète aussi les faits », confiait-il à Neel Chrillesen pour Cimaise (n°287). Portrait du dernier héraut de la bataille d’Angleterre.

«  Modeler un visage qui exprime un sentiment n’est pas difficile, en créer un autre qui lui réponde l’est beaucoup plus. Il ne s’agit pas de cumuler des détails, mais de rechercher la cohérence. » Les sculptures de Paul Day sont autant de scènes de vie ou de ville. Ses œuvres se déroulent à la manière d’un film, où lieux, ambiances et émotions se révèlent sur le mode fusionnel, où chaque univers happe l’œil irrésistiblement, tel l’écran des salles obscures. « Le narratif dans l’art m’a toujours fasciné et cela m’a valu beaucoup de critiques. Le figuratif est souvent considéré comme dépassé, ce que j’ai du mal à saisir. J’aime raconter des histoires, diriger l’œil du spectateur, créer des espaces émotionnels. » Les réticences de certains n’ont pas empêché cet Anglais de connaître un parcours des plus enviables.

Même s’il dessine beaucoup dès son plus jeune âge, surtout des caricatures, sa vocation artistique n’est pas toute tracée. A part une tante qui peint en amateur, son entourage ne le pousse pas dans cette direction. A 11 ans, il visite la National Gallery avec sa mère qui lui offre un petit livre sur Bruegel. « J’ai été immédiatement captivé par ses toiles et suis resté admiratif devant ses paysages transcendants et l’intelligence aiguë de la composition. Pour moi, Bruegel est complet. Il échappe à tellement de pièges ! »

Cette découverte le marque à jamais, mais ne le convainc pas pour autant d’emprunter les chemins de la création. A 18 ans, Paul Day échoue dans une banque. Il sort d’une adolescence troublée, marquée par un éclatement familial et plusieurs années passées dans des familles d’accueil. Ses moments de sérénité, il les trouve dans les églises où il contemple les histoires dessinées dans les vitraux victoriens. Il peint des oiseaux et des fleurs. « C’était minutieux mais mauvais. Tout a changé quand j’ai appris que j’allais pouvoir vivre avec ma mère et obtenir une bourse. Je suis entré aux Beaux-Arts à 20 ans, sans rien connaître à l’histoire de l’art. Le premier jour de mon année préparatoire, j’ai rencontré Catherine, ma future épouse. Elle m’a guidé. »

Paul Day
The Meeting Place, Paul Day, 2007 (détail)

Une prédilection pour la terre

« Avec la terre, on voit tout, tout est imprimé. Avec le bronze, on perd un peu de l’énergie de la terre. J’admire la minutieuse technique de quelqu’un comme Ron Mueck, mais elle empêche de changer de direction. La terre me permet de faire évoluer l’image, d’intervenir sur l’espace, et c’est ce qui m’intéresse. »

Les débuts sont difficiles. « Je m’imaginais faire du Rembrandt… Il a fallu que mon arrogance et mes prétentions soient rabattues par les autres élèves et par les professeurs pour que je me rende compte que je n’étais pas au niveau et qu’il me manquait les bases. Je n’avais pas eu d’adolescence normale, j’étais très coincé et les Beaux-Arts ont été un électrochoc. » Lorsqu’il découvre le travail de la terre, il s’y investit passionnément mais n’est pas mieux soutenu pour autant. « Les professeurs étaient désespérés, ils considéraient ma présence comme une blague. Un seul d’entre eux acceptait la sculpture figurative ! » Pourtant Paul Day gagne un concours organisé au sein de l’école et réalise une sculpture murale chez la célèbre romancière Jilly Cooper. « Ça m’a lancé ». D’autres commandes suivent, dont une pour l’écrivain Jeffrey Archer. La fin des études s’avère tout aussi révélatrice que les débuts : « J’ai évolué en quittant l’école ! »« Je suis émerveillé par les métropoles »

Au relief, il ajoute sa touche, une vision de la perspective très personnelle et particulièrement originale, efficace, sur un mode ironique qui laisse transparaître bien des facettes de l’humanité. Les critiques se poursuivent, les commandes aussi ! En 2000, il réalise la Comédie urbaine pour le parlement de Bruxelles, une œuvre qui lui permet d’aborder longuement (sur 11 mètres !) l’un de ses thèmes fétiches : l’urbanisme. « L’appel de la ville est fort, même si j’ai besoin d’être en contact avec la nature au quotidien. Je suis émerveillé par les métropoles, je m’y sens comme un enfant qui voit des choses que les autres ne perçoivent plus.  » Pourtant depuis 14 ans, Paul Day est installé dans une vieille ferme en Bourgogne avec Catherine, qui est française, et leurs deux enfants. « La campagne impose d’autres contraintes, mais le fait de me priver du divertissement de la grande ville va bien avec mon esprit assez puritain et protestant. »

La statue de la liberté a de la concurrence

Les 50 millions de voyageurs qui transitent chaque année par St-Pancras, la gare Eurostar de la capitale anglaise, ne peuvent l’éviter. La statue de Paul Day, The Meeting Place (Le lieu de rencontre) est placée sous l’horloge centrale de l’immense gare londonienne. L’objectif avoué par les commanditaires : faire que cette sculpture devienne aussi symbolique que la statue de la Liberté à New York ! En 2007, quelques semaines avant l’inauguration, la préoccupation de l’artiste restait plus modeste : il espérait que le public « ne la descende pas avant de la voir in situ ». « La gare en soi est époustouflante. J’étais accablé à l’idée d’avoir à inventer quelque chose pour ce lieu. Il fallait une œuvre qui ne trouble pas l’architecture mais soit encadrée par elle. Les deux devaient dialoguer. » Pour la concevoir, Paul Day s’est inspiré d’une photo où il est avec sa femme. « J’avais besoin de notre couple pour exprimer une certaine intimité. L’œuvre devait être simple à comprendre, il n’y a pas d’humour et ce n’est pas satirique. Il fallait qu’elle dégage une sorte de plénitude. » Au pied, une frise de 12 mètres de long, plus proche de son travail habituel, illustre la séparation, les retrouvailles, les voyages, les sentiments… «  Pour que les gens qui attendent puissent y trouver une expérience plus personnelle. »

Paul Day
The Battle of Britain, Paul Day, 2004

Quatre années après avoir signé la Comédie urbaine, il achève une autre de ses œuvres majeures : The Battle of Britain, bronze commémorant la bataille d’Angleterre de 1940. Ce haut-relief, qui défile sur 25mètres, est installé sur le quai de la Tamise. Il lui faut trois ans de travail, dont deux à plein temps, pour le créer. Avant de s’y atteler, Paul Day rencontre d’anciens pilotes, vole avec la RAF (Royal Air Force), visite beaucoup de lieux. « Chaque fois que j’entame une sculpture, j’étudie tout à fond, j’essaie de m’imprégner de l’histoire. Je souhaite que mon travail ne soit pas seulement une vision personnelle mais qu’il reflète aussi les faits. Etre bien informé ouvre un autre espace de liberté. »

The Battle of Britain est porté aux nues. Tandis que le bronze est inauguré en présence de la famille royale, l’original, en terre, s’envole de la Bourgogne pour une exposition à Toronto, à bord d’un CC-130 Hercules des forces canadiennes. Mais ni cette consécration ni les succès suivants ne suffisent à rassurer Paul Day. Si le désir d’être accepté le taraude toujours, c’est dans son art qu’il dépense toute son énergie. Paul Day sculpte le genre de films que l’on enregistre pour les garder. Le genre qui reste à jamais gravé au fond de l’œil.A voir, la vidéo réalisée par le musée Joseph Déchelette. Cliquez  ! 

Paul Day
The Meeting Place, Paul Day, 2007 (détail)

En quelques dates

1991 « J’ai obtenu mon diplôme. Je me suis marié avec Catherine et j’ai commencé à travailler comme sculpteur professionnel. »

1993 « Nous avons déménagé en France. Ça a été très dur, la transition a mis trois ans. »

1995 « La première exposition parisienne. Rencontre avec Jean Dethier du Centre Pompidou. Naissance de Raphaël. »

1997 « Commissionné pour faire La Comédie urbaine pour les Galeries St. Hubert, grâce à Jean Dethier. Naissance d’Eloïse. »

2002  « J’ai gagné le concours pour réaliser le mémorial de La Bataille d’Angleterre. »

2007 Inauguration de The Meeting Place, gare de St-Pancras à Londres, et deux ans plus tard des douze mètres de frise installés à sa base.

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