Fabien Mérelle à Paris – Les bribes d’un ouragan

Fabien Mérelle

La galerie Praz-Delavallade accueille actuellement les œuvres les plus récentes de Fabien Mérelle. L’artiste continue de tirer le fil de son histoire, tout en offrant au regard une aventure plastique renouvelée. Dans ses dessins, la peinture précède désormais le trait et, pour ses sculptures, le sujet n’a pas forcément été exploré en premier lieu sur une feuille de papier.

«  Je réponds à des choses qui m’arrivent dans l’existence et ne peux pas encore parler vraiment de ces tranches de vie, si particulières que j’ai pris soin de les coucher sur la feuille.  » L’exposition présentée actuellement à la galerie Praz-Delavallade s’intitule sobrement «  Fabien Mérelle  ». «  Il n’y a pas de nom. J’accepte plus facilement aujourd’hui ce qui pourrait être considéré comme une improvisation, un manque de concept. Il y a deux ans, pour la précédente expo, je souhaitais travailler en regardant l’histoire de l’art, mais la profusion d’événements, d’émotions, a emporté ce souhait et j’ai fait des dessins qui parlaient de la première grossesse d’Estelle et de la naissance de notre fille. L’idée de départ a volé en éclats et cela m’avait rendu mal à l’aise. J’avais peur que l’ensemble manque de cohérence. Aujourd’hui, je sais que l’essentiel n’est pas dans le bien ficelé, mais dans le spontané.  » Depuis les Beaux-Arts de Paris, d’où il sort diplômé en 2006, l’artiste se met en scène dans son travail. «  Me représenter sur la feuille, c’est comme être en surplomb de moi-même, comme si le personnage était le véhicule de ma pensée.  » Etre ce que l’on fait, telle est sa devise. Au bord de la rivière, assis dans une forêt enneigée, toujours habillé de son pantalon de pyjama rayé et de son maillot de corps blanc, le personnage au pouce de pied levé est replié sur lui-même. Pas d’empreintes dans la neige, pas un flocon sur lui. Comment est-il venu s’asseoir ici  ? Chaque dessin est une histoire que chacun est invité à se raconter. Fabien Mérelle sait qu’une fois sorti de l’atelier, lui aussi doit suivre son chemin. «  J’ai des obsessions auxquelles je réplique le mieux possible. Dessiner est ma manière de répondre au monde. Il me faut tout raconter. Je n’arrive pas à éluder.  » Si chaque dessin est un exutoire, une réponse, il n’est pas le résultat d’un mal-être. Il est une pulsion de vie. «  Une partie de cet ouragan qui ressort de moi par bribes  !  » Ici, au cœur d’une forêt dévastée, son épouse le ventre arrondi par un deuxième enfant en gestation, là, lui-même et sa fille Laura assis sous une couette protectrice. Les formats ont rapetissé et des décors réapparaissent. L’artiste se laisse guider, porter. Toute pensée, toute connaissance, toute émotion, tout fait est transformé en une sensation. Celle de la main qui méthodiquement, avec lenteur et précision, restitue les multiples troubles des sens.Les chemins oniriques de la métamorphose 

«  Mes dessins sont devenus des peintures  ! Je passe désormais plus de temps avec un pinceau à la main qu’avec une plume. Avec lui, je crée les volumes. Une étape très longue. La plume vient à la fin pour préciser l’ensemble. C’est une évolution importante. Elle permet à chaque œuvre de raconter plus de choses.  » Et parfois d’insinuer des ellipses graphiques comme avec les pattes de ce sanglier qui disparaissent opportunément dans la dissolution cette matière qui arrondit le trait, lui offre une sensibilité nouvelle. Son travail est sans cesse en évolution comme le cours de son existence. Depuis deux ans, il invite le spectateur à entrer dans ses dessins. Certains ont maintenant une existence en volume. Les sculptures précisent, elles aussi, son propos, l’amplifie même et viennent élargir considérablement le champ des possibles. Trois nouvelles pièces sont présentées à la galerie Praz-Delavallade. «  Trois regards différents.  » D’un socle jaillit un avant-bras d’un blanc légèrement coloré, quasiment translucide, rappelant l’effet de certains marbres. Au bout des doigts, des branches, puis des feuilles de même teinte, se déploient. Cette main végétalisée est une «  pure citation  » de la sculpture du Bernin représentant Apollon et Daphné. Fabien Mérelle n’est encore qu’un enfant quand, pour la première fois, il la découvre à la galerie Borghèse, à Rome, au cours d’un séjour dans sa famille italienne. «  Très tôt, je me suis intéressé aux récits mythologiques et aux questions qu’ils soulèvent.  » Loin d’être tétanisé par la maestria de son illustre aîné, l’artiste s’aventure sur les chemins oniriques de la métamorphose, un de ses sujets de prédilection. Il se sent légitime à emprunter cette voie, car il a «  des choses à dire  ». Singulières, mais aussi de celles qui parlent de transmission, du fil qui vient relier le passé et le présent, d’inscription à l’immense famille de l’histoire de l’art.« Cette sculpture est un monstre »

A l’entrée, le regard du visiteur est arrêté net par une sculpture qui, elle, ne prend pas sa source dans un dessin. Le visage de l’artiste élevé sur pilotis accueille une construction de bois noir. Ce bâtiment fantastique, qui évoque à la fois un de ces édifices spirituels juchés habituellement sur des pitons rocheux et la maison extraordinaire d’un conte de fées, émane des souvenirs de l’artiste. «  Cette cabane possède une porte semblable à celle de la grange de mon grand-père picard.  » Une porte, objet de convoitise et de frisson non seulement pour les petits-enfants mais, avant eux, pour les enfants de l’aïeul. Deux générations pour lesquelles elle représente à la fois l’accès à un lieu interdit, dangereux, et la transgression de cette interdiction. Devenue refuge et aire de jeux interminables, elle flotte dans la mémoire de tous les protagonistes de l’histoire. Et désormais dans la nôtre. A l’autre bout de l’espace de la galerie, le tronc d’un platane de chair attire l’attention. Entre attraction et répulsion, l’observateur se satellise autour de lui. Il scrute veines et veinules, plis et boursouflures de cette peau qui semble réagir à la température du lieu, avance une main pour prendre son pouls, puis se ravise de peur de le sentir vraiment. «  J’évoque ici l’effort vain de l’homme à vouloir se substituer à la nature. Cette sculpture dit la vanité de ce dernier à souhaiter tout contrôler. Imaginer un arbre de chair, c’est mettre en évidence cette folie. Tout ce qui vit n’a pas vocation à devenir une extension humaine. Cette sculpture est un monstre.  » D’une de ses protubérances, s’échappe une frêle branche d’où pend une feuille fragile et pathétique. De ce petit rameau, il est improbable que naisse une fleur splendide. Le mutant de Fabien Mérelle n’est pas un arbre de vie. Mais son œuvre, oui.

Fabien Mérelle
La Grange, Fabien Mérelle

«  Une nouvelle puissance guide la main de l’artiste  »

Fabien Mérelle
Platane, Fabien Mérelle

René-Julien Praz a fondé, avec Bruno Delavallade, la galerie éponyme qui accueille actuellement les œuvres les plus récentes de Fabien Mérelle.ArtsHebdo|Médias. – Quelle est la première chose qui vous vient à l’esprit à l’évocation de Fabien Mérelle  ?

René-Julien Praz. – L’exigence. Spontanément, c’est à ce mot auquel je pense. Il lui va très bien.Comment avez-vous fait la connaissance de son œuvre ?

Je suis proche de Laurence Poirel et Laurence Fontaine, les deux cofondatrices de la galerie associative Premier Regard. Régulièrement, elles me convient à venir faire des découvertes dans leur espace parisien. C’est donc tout naturellement qu’un jour, j’y suis allé pour l’exposition d’un jeune artiste que je ne connaissais pas. Ce fut le coup de foudre  ! Il y avait dans ses dessins non seulement une esthétique, mais aussi une intelligence. Un raffinement incroyable. J’ai été enthousiaste immédiatement. C’est rare que je m’emballe comme ça au premier regard. C’est le cas de le dire  ! J’ai pour principe, lorsque je m’intéresse à un travail pour la première fois, de suivre l’artiste pendant de longs mois, voire quelques années, avant d’arrêter mon choix. Dans le cas qui nous intéresse, ce fut instantané. Nous nous sommes croisés ce soir-là et n’avons échangé que quelques mots.Parlez nous de l’évolution de l’œuvre de l’artiste depuis cette époque. 

Fabien a un tel besoin de sublimer son travail que l’évolution s’est faite très naturellement. Evidemment, il a mûri, a pris de l’expérience. Son environnement artistique, psychologique, affectif aussi, a joué un rôle, comme pour tout artiste. Entre le moment où je l’ai rencontré et maintenant, il s’est marié, est devenu père. Ses responsabilités sont autres. Tout cela a concouru à faire évoluer l’esthétique de son travail. Il faut de nouveau parler ici de l’exigence évoquée plus tôt. Les années passant, il est de plus en plus pointu. Les œuvres actuellement exposées à la galerie le prouvent. Le dessin de Fabien est bien au-delà de ce qu’il était le jour où je l’ai découvert, et ce malgré la beauté et la précision qu’il arborait déjà à l’époque. Le trait a mûri. Il s’est affirmé. Une nouvelle puissance guide la main de l’artiste. Elle va vers d’autres rivages. J’ai été très frappé par le fait qu’il arrive à montrer, d’une certaine manière, le visible de l’invisible. C’est extraordinaire de la part d’un artiste de son âge. Il accoste désormais sur des rives qui tutoient la peinture. Fabien s’est affirmé comme un grand plasticien en l’espace de quelques années seulement.Est-il un artiste représentatif de sa génération ?

Il existe une dualité extrêmement intéressante chez lui. Les sujets qu’il aborde l’inscrivent dans sa génération et la force de son expression artistique amène à le comparer à certains grands maîtres. Je n’ai pas peur de le dire  ! Sa représentation est à la fois extrêmement moderniste et classique. Un classicisme bousculé par des thèmes très personnels. L’artiste est un formidable narrateur de son quotidien. Il raconte ses joies, ses peines, ses fantasmes, ses craintes, ses ras-le-bol… Son travail est une sorte de carnet de bord intime, ouvert et accessible au public. En cela, il est très contemporain.Si vous deviez l’inscrire dans une filiation artistique  ?

Là, vous me posez une colle  ! Il a une telle singularité, que je me refuse à l’enfermer dans un cadre. Si filiation il y a, elle est due à sa compréhension des grands maîtres anciens du dessin. Enfin, j’imagine. C’est un sujet dont nous n’avons jamais parlé.Que pensez-vous de la mise en volume de certains dessins  ?

D’après l’expérience que j’ai eu avec d’autres artistes, c’est une avancée normale. Certains passent par l’écriture, par exemple, pour arriver à l’objet en volume. Cette évolution naturelle a mené Fabien au-delà du périmètre du dessin, lui a permis de sortir de la feuille blanche pour aller vers quelque chose de plus physique, peut-être. J’imagine que c’était important pour lui de dépasser ses limites. Le résultat est formidable. Particulièrement si vous pensez au dessin de son personnage portant un éléphant sur son dos. Il est devenu une sculpture remarquable, monumentale  ! C’est un exploit tout à fait exceptionnel.Si vous ne deviez retenir qu’un dessin parmi les œuvres les plus récentes ?

Pour répondre, il me faut donc faire appel à mes goûts personnels… Ce serait probablement la tête du personnage de l’artiste se prolongeant par une excroissance d’écorce. J’y vois l’arbre de la sagesse, de la connaissance. Au niveau technique, ce dessin est exceptionnel, une fois encore.Comment voyez-vous votre rôle auprès de Fabien  ?

Quand on s’engage auprès d’un artiste, on ne le fait pas pour une ou deux expositions. C’est un long cheminement qui mène à un compagnonnage. Il faut veiller à lui assurer suffisamment de confort intellectuel et professionnel pour qu’il puisse travailler en toute sérénité. Veiller aussi à ce que le marché de son œuvre reste maîtrisé. On est dans un univers aujourd’hui où les choses vont très vite, trop vite à mon goût. Beaucoup ne regardent plus les œuvres avec leurs yeux, mais avec leurs oreilles  ! Nous avons l’obligation de veiller à ce que Fabien puisse grandir sans subir la pression du marché. Pour moi, c’est extrêmement important. Il faut aussi qu’il y ait un dialogue et une coordination avec les autres représentations de l’artiste en Europe et en Asie. L’essentiel étant de demeurer à son écoute et de répondre, autant que faire se peut, à ses besoins et ses envies.Pour finir, une anecdote marquante sur l’artiste ?

Je reviens à ce coup de cœur primordial et à cette première rencontre furtive. Les quelques mots échangés ce soir-là ont suffi à me convaincre de la détermination, la profondeur et l’authenticité du garçon. Cela m’a marqué. Ce qui me plaît aussi chez lui, c’est la jubilation qu’il affiche lors des vernissages après avoir travaillé des semaines et des mois à ses dessins. Sans oublier, que Fabien fait preuve de beaucoup d’humilité et d’une grande retenue. Une élégance très appréciable.

Fabien Mérelle
Bouture, Fabien Mérelle

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