Daniel Firman – Le concept en légèreté

Sculpteur, il défie le chaos du monde et déjoue toute esthétique pour en explorer les différents champs. Influencé par la danse et l’architecture, il interroge la relation de l’homme à son environnement et cherche une certaine  » zone grise « … Jusqu’au 30 avril, la galerie Perrotin présente, à Paris, une série de sculptures inédites du plasticien français. Le backflip, nom de l’événement, est une figure de freestyle qui consiste à produire un saut arrière sur soi-même. En figeant ses personnages dans leur geste chorégraphique, Daniel Firman continue d’explorer les lois de la physique. A l’occasion de cette exposition, nous mettons en ligne le portrait de l’artiste réalisé pour Cimaise (no 292).

Pour lui, pas de pause. Depuis le début de l’année, Daniel Firman enchaîne événements, projets, déplacements. Qu’elles soient personnelles ou collectives, ses expositions sont comme les étapes d’un formidable tour de France de la décentralisation culturelle : Strasbourg, Montpellier, Bordeaux, Nantes, Arles, Rennes, Annecy… mais aussi Paris et Bruxelles. Tout cela après une année 2007 traversée sur les chapeaux de roues !

Au milieu de ce foisonnement, l’artiste se prête volontiers à l’exercice de l’entretien, comme une sorte d’arrêt sur image, à l’instar des « corps-sculptures » qui ont participé à sa renommée. Saisis au beau milieu d’un geste échappé du quotidien et comme arrêtés en mode « pause », ces corps moulés, sans visage, banalisés, n’en sont pas moins présents ; chacun d’eux porte un nom, Carla, Luc, Jade ou Ester. Chez cet artiste, la forme n’épuise jamais le fond. Ses protocoles de production mûrement réfléchis alliés à une intelligence du contexte, son intérêt pour des domaines plutôt inhabituels chez ses pairs comme l’économie ou les sciences, samanière de jouer avec les images mentales du spectateur, révèlent une pensée nourrie par une réflexion très conceptuelle mais toujours en interaction avec le réel et travaillant beaucoup par « réglage et contrepoint », comme il le dit joliment. Pour Firman, le résultat n’est jamais prédéfini et on le soupçonne de chercher en premier lieu à se surprendre.

Daniel Firman
Simply Red, détail, Daniel Firman, 2009
Un éléphant, ça trompe même à 18 000 km de la terre !

Entre poésie spatiale, prouesse technique, interpellation écologique, on s’épuiserait à vouloir fournir les clés de cette œuvre inclassable, fruit d’un long processus : l’artiste plutôt que d’utiliser à nouveau le corps humain comme repère dans l’espace ayant opté pour un animal, et tant qu’à faire le plus gros mammifère terrestre. Sa trompe offre la plus petite surface et de plus la plus sensible. Inversant le volume, Daniel Firman donne une vision de son envergure, déployée d’une manière proprement extraordinaire. Interrogeant un scientifique sur les circonstances rendant possibles une telle position, Daniel Firman obtint trois hypothèses : soit l’éléphant est placé en orbite à 18 000 km de la terre, soit il est sur une planète plus petite que la nôtre, soit il est sur une planète gazeuse. La première version, la plus poétique et poignante, a donné finalement son titre à cette création. D’une fluidité extrême, elle a fait l’objet d’un nombre impressionnant d’articles illustrant la vitalité de la scène artistique française.

Formé à la sculpture (il a fait les Beaux-Arts à Saint-Etienne d’abord puis à Angoulême), il n’aime rien tant que dérouter, inverser, mixer. Ce qu’il recherche, c’est développer « la période de trouble de celui qui regarde : un point de suspension temporel. » Ensuite « les choses se divisent et se recomposent en fonction des invitations, des expositions et des lieux », répond-il à ceux qui voudraient l’enfermer dans des problématiques de « corps dans l’espace », de « temps suspendu » ou d’objet-sculpture à la Duchamp.

Avec, Wursa, 18 000 km, un éléphant défiant les lois de l’apesanteur, exposé cette année au Palais de Tokyo puis au château de Fontainebleau, le pari est pleinement réussi. En l’espèce, Daniel Firman s’est éloigné de ses codes habituels (le corps humain notamment) tout en continuant à développer l’idée du « contact », un process de danse des années 70, qui joue sur l’étirement des formes pour donner une image de légèreté. En revisitant les sources de la danse contemporaine, il a exhumé l’une de ses pionnières, Isadora Duncan à laquelle l’exposition Le foulard d’Isadora (2006) à Milan rendait hommage : « Mon projet était de montrer comment on est dans des processus d’adaptation. » En outre, il a été fortement influencé par le hip-hop et le rap, héritage de ses jeunes années passées dans une banlieue « dure » de l’agglomération lyonnaise, qu’il partage avec toute une nouvelle génération d’artistes, tel Kader Attou, le nouveau directeur du Centre chorégraphique de La Rochelle.

Autre influence : l’architecture. En cette matière, l’alchimie « Firman » est tout autant originale. Issu d’un milieu « proche de la construction », il s’inscrit dans une lignée de « bâtisseurs », comme il le précise avec une pointe de fierté. D’où sa familiarité avec des techniques comme le moulage, le coffrage… qu’il avoue bien connaître. D’où aussi son intérêt pour les structures osseuses, les déplacements d’échelle (créer une baleine à la dimension d’une souris), ou l’utilisation du corps comme une charnière d’édifice. Dans les années 90, il teste une grande variété d’outils (modelage, performances, sons…) avec une énergie et une originalité qui retiennent très vite l’attention des responsables régionaux qui l’exposent et le font entrer de bonne heure dans les collections publiques. Il met sa maîtrise technique au service de protocoles de production rigoureux qu’il se fixe au préalable pourmieux laisser ensuite la part de l’imprévu agir. 

Avec ses fameux Modelés avec la langue (1996), il construit déjà ses propositions en positif et négatif : la langue modèle une forme dans le suif (ou la margarine) ; celle-ci après moulage se transforme aussi en cavité… En 1998, Mouvement est le fruit d’une performance dans laquelle l’artiste, les pieds ancrés dans des repères fixes, élève à l’aide d’argile une paroi qui le cerne peu à peu de toutes parts et se referme au-dessus de lui. La forme naît de la limite que son corps (en l’occurrence ses bras) peut atteindre. Mais le public est aussi invité à pénétrer à l’intérieur comme dans une sorte de cocon protecteur.Une  » zone grise  » intermédiaire à explorer 

En 2000, pour sa création Gathering, c’est l’inverse : son personnage assis (sorte de double de l’artiste) disparaît sous une accumulation d’objets, imbriqués mais non attachés, comme s’il les aimantait. A travers le double mouvement rassemblement-dispersion, il exprime par cette métaphore le rapport du corps à l’environnement, le jeu des oppositions qui génèrent des champs d’énergie, le dialogue entre forme et action. On l’a compris, pour chaque projet, diverses pistes sont engagées, confrontées à d’autres interventions et ouvertes sur plusieurs « propositions » de lecture, l’exploration de leurs dimensions mentales n’étant pas la moins passionnante.

L’artiste a la conviction profonde qu’en plus de nos cinq sens, « il existe des “captures” que nous ignorons encore, liées à des neurorécepteurs et que ce que nous restituons est le résultat de cette accumulation d’indications ». Cette approche, il l’a notamment commentée dans un ouvrage intitulé Interlude. Son intuition est que chacun vit ainsi avec tout un « tas d’arts » inscrits en lui, combinaison complexe d’informations filtrées par sa mémoire. C’est qu’ainsi qu’un objet parfaitement inconnu peut néanmoins devenir une réalité tangible pour nous, à partir d’une simple description verbale ou de « l’air du temps », sorte de « zone grise » intermédiaire que l’artiste cherche à explorer. Dès 1998, avec Appartement/Galerie-Plan mémoire E, il s’essaie à recréer un lieu (situé à Dijon) à partir des seules données de sa mémoire et des sensations que son corps a pu enregistrer lors d’une unique visite. Lors d’une autre exposition, située cette fois-ci à Parismais sur le principe d’un continuum, c’est le public qui est invité à refaire son propre parcours, dûment enregistré.

Une palpitation contemporaine excitée, excessive

Pour Déflagration (2006), le point de départ était une interview de Bernard Lavier entendue à la radio qui évoquait l’une de ses pièces maîtresses mettant en jeu un frigo sur un coffre-fort. Or le souvenir qu’en avait Firman était différent car, pense-t-il, « le langage invente quelque chose et s’autorise l’inversion des objets ». Il décide de réaliser son image mentale : à savoir un frigo écrasé par un coffre-fort. On est à la fois au coeur même de la problématique devenue classique du ready made (« bombe à retardement qui a explosé 40 ans plus tard »), et au-delà, dans un rapport humanisé : l’objet autoritaire, massif vient écraser le plus faible. Firman parle dans ce cas de « citation » et non d’un « retour », une manière d’aller plus loin, en transformant « l’objet » en une histoire touchante. L’œuvre tend aussi à montrer la violence et la frénésie des objets : « Avec ce mode inversé, c’est comme si on était dans cette palpitation contemporaine excitée, excessive. »

Chez Daniel Firman, l’esthétique est secondaire. Un exemple ? Dans Up down, un lustre baroque est exposé avec deux supports d’ampoules déformés, étirés, prêts à tomber. Firman explique : « Avec ce lustre ce quim’intéressait, c’était d’aller au plus près du point de rupture ». Mais il ne veut surtout pas s’enfermer dans le discours conceptuel. « On doit voir tout de suite ce qui se passe, dit-il, ajoutant malicieusement, même si je m’évertue aussi à faire des choses qui ne sont pas d’emblée attirantes ou à lamode. C’est mon côté beckettien. » 

Daniel Firman, courtesy Galerie Alain Gutharc
Würsa à 18 000 Km de la Terre, Daniel Firman, 2008

Les cinq dates > 1966 > Naissance à Bron (banlieue lyonnaise). 1986 > Entre aux Beaux-Arts à Saint-Etienne puis à Angoulême. 1996 > Première acquisition par le FRAC-Bourgogne. 2003 > Première participation à la FIAC. 2004 > Expose chez Alain Gutharc.

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