Au LAAC à Dunkerque – Le territoire pour axiome

Bernard Moninot, photo S. Deman, collection LAAC Dunkerque

En 2015, le LAAC – Lieu d’Art et Action Contemporaine – célébrait ses dix ans. Un anniversaire marqué par une exposition atypique articulée autour de ses valeurs et de sa collection – qui s’est enrichie de quelque 550 œuvres en une décennie. J’ai 10 ans  ! revient ainsi sur les grands axes de la politique d’acquisition de l’institution dunkerquoise que sont les dons et les commandes aux artistes accueillis en résidence : deux pratiques héritées de l’action menée par Gilbert Delaine (1934-2013), collectionneur et fondateur du musée d’art contemporain, en 1982, devenu le LAAC 23 ans plus tard. L’occasion de se remémorer le chemin parcouru et de réaffirmer une volonté d’ancrage dans le territoire, tout en s’affichant résolument tourné vers l’avenir.

«  On a voulu montrer ce qu’est la vie d’un musée, nos missions, nos choix, nos envies et quelles relations les œuvres entretiennent avec le lieu dès lors qu’elles entrent dans les collections  », explique Sophie Warlop, directrice du LAAC. L’accrochage a été réfléchi en conséquence et montre de fait «  un certain nombre de facettes dont le public n’a pas l’habitude de se préoccuper  ». Une première salle est ainsi dédiée aux dons, qui représentent – avec les legs et les dations – plus des deux tiers des œuvres entrées dans la collection depuis 2005. «  Aujourd’hui encore, cela reste pour nous la plus importante façon d’acquérir.  » Au mur, des toiles et des dessins d’artistes pour la plupart disparus – parmi eux César Domela (1900-1992), Jacques Doucet (1924-1994), Charles Gadenne (1925-2012) ou encore Christine Deknuydt (1967-2000) –  ; au sol, trois imposantes sculptures de la série des Natural Wood (1968), signées du Néerlandais Mark Brusse, qui ont rejoint le musée en 2008, «  sauvées  » l’année précédente d’une mise en dépôt hasardeuse aux Pays-Bas – «  Mal conservées, elles étaient en danger  », raconte Sophie Warlop – à l’initiative d’Art contemporain, l’association fondée par Gilbert Delaine et à l’origine du fonds historique du LAAC*. La visite se poursuit par une section consacrée aux dépôts – ils peuvent être de trois, cinq ans ou dix ans reconductibles –, autre manière d’enrichir une collection muséale  : «  En dix ans, nous sommes devenus les gestionnaires par dépôt d’environ 80 œuvres  », précise la maîtresse des lieux. Des accords peuvent être conclus avec des institutions publiques, comme l’illustre le Triple Multiplicateur d’Art (1972) de Daniel Spoerri, confié par le Frac Nord-Pas de Calais dès 2005, ainsi qu’avec des acteurs privés du monde de l’art. En témoignent une splendide toile de Pierre Alechinsky, L’or du rien (1967-1968), ou encore un grand fauteuil Eléphant né de l’imagination de Bernard Rancillac, déposés respectivement par la galerie parisienne Lelong et un collectionneur resté anonyme. Parfois, les interlocuteurs sont les artistes eux-mêmes, à l’image de Samuel Buckman ou de Christian Jacquard. Il y a quelques mois, le LAAC s’est par ailleurs vu confier par le Cnap 47 œuvres graphiques. «  Un dépôt – d’une durée merveilleusement quasi définitive  ! – facilité par le fait que notre cabinet d’arts graphiques, l’un des plus importants d’Europe, garantit à la fois la conservation, la valorisation et la présentation de ce type d’œuvres, ce qui est très rare.  »

Constitué de plus de 1 000 œuvres d’artistes français ou ayant travaillé en France entre les années 1940 et le milieu des années 1980, le fonds historique du LAAC compte quelques ensembles significatifs relatifs au groupe CoBra, à l’abstraction libre d’après-guerre, au Nouveau Réalisme, à la Figuration narrative ou encore à Supports/Surfaces.

Daniel Spoerri, photo S. Deman, collection LAAC Dunkerque
Triple Multiplicateur d’Art, Daniel Spoerri, 1969-1971
Mark Brusse, photo S. Deman, collection LAAC Dunkerque
Natural Wood n°I, II et IV, Mark Brusse, 1968

L’enrichissement de la collection s’articule autour de deux grands axes  : la relation à son fonds historique* et l’inscription dans le territoire, si chère au fondateur des lieux. «  Lorsqu’au tout début des années 1970, Gilbert Delaine fait ses premiers pas en tant que collectionneur, il s’appuie d’abord et avant tout sur un réseau d’artistes vivant dans le Dunkerquois, rappelle Sophie Warlop. De fil en aiguille, ils vont lui présenter d’autres créateurs – essentiellement peintres et sculpteurs – installés à Lille, Amiens, Paris, Bruxelles, etc. Cette attache originelle au territoire, nous la revendiquons, tout comme le fait de pouvoir continuer à être un lieu d’aide à la création et à la production d’œuvres.  » Le tout se traduisant par une politique d’invitation en résidence, dont l’exposition J’ai dix ans  ! rappelle le dynamisme dans un espace dédié. Plusieurs séries photographiques offrent ainsi d’appréhender le travail mené autour des paysages industriels et du gigantisme du port de Dunkerque par l’Américain William Eggleston – premier hôte accueilli en 2006 –, le fruit des rencontres avec les habitants des environs initiées par la Nordiste Marie-Noëlle Boutin, ou encore l’exploration de ces zones d’entre-deux, qui mêlent paysages naturels et traces humaines, qu’affectionne l’Allemand Jürgen Nefzger. D’autres images, ainsi qu’une pièce se situant entre sculpture et installation (Opera Aperta), témoignent du projet «  Art et Espace public  » mené en 2011 par le plasticien belge Honoré d’O qui a conduit à une série d’actions et d’objets, baptisée Le collier de perles, conçue en étroite collaboration avec les habitants autour du Canal Exutoire. «  C’est un élément particulièrement important du territoire dunkerquois, puisqu’il permet d’évacuer vers la mer, à marée basse, les eaux des polders, explique Sophie Warlop. Honoré d’O s’est saisi de cet objet urbain qui va très loin dans les terres pour en faire un lieu d’utopie et de réflexion, dont les fruits sont réunis en une sorte de livre qui se déroule – au sens propre  ! – comme une histoire, une narration au fil du cheminement du canal.  »

Le devoir de transmettre

Le parcours de l’exposition se termine par une petite salle qui n’est autre que la reconstitution d’un espace de réserve. «  C’est une façon de montrer les coulisses de notre quotidien comme de parler au public des notion et mission de conservation. Cela a un véritable sens, car c’est un devoir pour un musée de transmettre ses objets et ses collections aux générations futures  », conclut la directrice du LAAC. La visite ne saurait cependant être complète sans un moment passé à flâner à travers le cabinet d’arts graphiques, qui occupe le second étage du musée. Pour le plaisir de se pencher sur les vitrines, d’actionner les tiroirs en contrebas ou ceux, verticaux, des meubles hauts, ouvrant ici sur une œuvre signée Jean Roulland, là Daniel Dezeuze, plus loin Peter Saul… Près de 200 dessins et estampes constituent le butin d’une chasse au trésor des plus réjouissantes  ! Sur une cimaise, au fond de la pièce, un encadrement tout en longueur attire le regard  : Mémoire du vent de la dune fossile réunit pas moins de 40 petits dessins lumineux signés Bernard Moninot. Produite en 2012, l’œuvre est le dernier achat réalisé par le LAAC. Elle témoigne merveilleusement de la volonté de l’institution de s’ancrer dans la création d’aujourd’hui et à venir.* Constitué de plus de 1 000 œuvres d’artistes français ou ayant travaillé en France entre les années 1940 et le milieu des années 1980, le fonds historique du LAAC compte quelques ensembles significatifs relatifs au groupe CoBra, à l’abstraction libre d’après-guerre, au Nouveau Réalisme, à la Figuration narrative ou encore à Supports/Surfaces.

Honoré d’O, photo S. Deman, collection LAAC Dunkerque
Opéra Aperta, Honoré d’O, 2011

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