Hervé Szydlowski – L’écrin ombré du temps

Photo, Lionel Hannoun

Dépouiller l’autre de sa semblance, et même de l’image qu’il se fait de lui-même, c’est l’ambition de l’artiste. Son regard dissèque, s’empare des plis que l’on voudrait oublier ou cacher, ravive les blessures du corps, franchit les frontières du temps, révèle les stigmates, dévoile les outrages. La tristesse de la chair, il la met à nu ; mais il traque aussi les secrets, le mystère du corps en déshérence pour mieux le mettre en lumière et, peut-être, lui restituer toute sa noblesse.

Photographe et dessinateur, Hervé Szydlowski tutoie la chair des hommes et les réconcilie avec leur corps. Depuis dix ans, il capte la force des regards, tente d’exprimer par petites touches la grâce et la sensualité, écoute l’intimité dévoilée puis réappropriée. « Face à un modèle qui se montre et qui se cache, qui retient et donne tout, l’émotion est très forte. La personne s’offre et se refuse tout à la fois, cela donne un mélange huile et eau, très particulier, improbable mais bien réel, que l’on nomme : état de grâce ! », nous confie l’artiste. Dans cet appartement à la fois atelier et lieu de vie, sont accrochés quelques portraits de sa dernière série « SOI » composée de plusieurs triptyques de grand format : une femme de plus de quatre-vingts ans, d’une beauté impressionnante, ne nous dissimule rien de ses blessures passées, du temps qui s’est échoué. Le premier volet, en noir et blanc, est une ode à la pose la plus crue et charnelle : mains sur les hanches, un brin provocante, le modèle semble nous interpeller : « Regardez-moi, voilà qui je suis ! » Le deuxième volet est à l’image d’une sérénité retrouvée : « Aux modèles, je parle de théâtralisation de leur propre mort parfois, mais surtout d’extase, d’expiration et finalement, d’apaisement », explique encore l’artiste. Le troisième volet révèle une personnalité haute en couleur, empreinte de dignité et de fierté, telle une signature, un « point d’orgue » .

 

Mais Hervé Szydlowski ne s’attache pas exclusivement au temps qui passe, à ses naufrages, et dans ces familles recomposées qui font l’objet d’une autre série, on découvre aussi bien des enfants gouailleurs et fantasques, des jeunes filles pudiques, un jeune homme tout droit sorti d’un conte et légende, que des familles entières et des femmes aux courbes généreuses et aux longs cheveux ou de jeunes amoureux tels Adam et Eve. Des clichés qui ne pourront jamais évoquer ceux du photographe Jock Sturges quant aux seuls critères du charme, sans que l’on puisse compter sur la si belle profondeur de l’âge, et aussi la conter.

Il y a aussi tout le respect qu’il manifeste envers ses modèles, sans intrusion ni voyeurisme, et cette confiance établie au fil du temps, fruit de multiples rencontres alors que Hervé Szydlowski était professeur de dessin dans un atelier de modèle vivant à Montalivet. « Je suis retourné sur les traces de ma jeunesse, à la source, car je passais mes vacances d’été avec mes parents dans un village voisin. » Une enfance heureuse et aimante mais aussi chaotique, marquée par la schizophrénie de son père, que l’enfant des années soixante visitait, de nombreux dimanches, avec sa mère à l’hôpital de Villejuif. Il en garde des visions de corps décharnés et de visages usés par la douleur. Il sait alors qu’il témoignera un jour de ces moments douloureux, de ces rencontres marquantes. Plus tard, adolescent, il se passionne pour le dessinateur Druillet et se réfugie peut-être aussi dans son univers d’Urm le fou et Délirius. « Tous ces corps qui m’entourent maintenant sont des fragments de mon enfance, je recolle les morceaux. » L’artiste refuse pour autant toute apologie ou surenchère de la douleur, et comme dans l’œuvre du peintre Jean Rustin, choisit l’acceptation, la tendresse. Les personnes âgées qu’il rencontre l’interrogent souvent sur la portée des images qui figent leurs corps vulnérables et fragiles devant l’objectif. « Je leur dis qu’ils sont beaux et forts, qu’ils me touchent, que c’est un privilège de vieillir même si la vieillesse est cruelle, et que le voyage est difficile. »

Hervé Szydlowski
S O I n°1, Hervé Szydlowski, 2006

Cette année, le photographe a repris le chemin du dessin, dont il s’était éloigné pour se concentrer sur la photographie et la sortie de son livre SOI, et créer de grands fusains aux traits anguleux qui montrent des corps féminins avec ou sans visage, de grands dessins blancs « pour tout dévoiler, être dans la lumière ». Dépouillés et sobres, ces nus sont souvent légèrement « désarticulées », à l’instar des modèles du peintre et dessinateur Egon Schiele qui avait puisé une partie de son inspiration auprès de malades d’asiles psychiatriques.

Sous son regard dénué de toute complaisance, Hervé Szydlowski explore les arcanes du corps humain au crépuscule de la vie ; il en exprime le désarroi, la solitude ou la joie, et en traduit toute la grandeur à travers l’inéluctable transformation à laquelle ils sont voués.

Hervé Szydlowski
Dessin n°3, Hervé Szydlowski, 2009

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