Olga Kisseleva à Enghien-les-Bains – Tendre vers l’infini

Actuellement à l’affiche du Centre des arts (Cda), à Enghien-les-Bains, Mondes sensibles présente dix pièces importantes et pour certaines nouvelles d’Olga Kisseleva. Pour mieux appréhender l’univers de l’artiste, ArtsHebdo|Médias s’est  adressé à Emmanuel Cuisinier, responsable des expositions de l’institution dédiée aux écritures numériques.

Dans le hall d’accueil du Centre des arts, un orme se dresse. Il inaugure l’exposition d’Olga Kisseleva, Mondes sensibles. L’artiste russe, fidèle à sa pratique aux confins de l’art et de la science, y présente des pièces qui cachent bien leur jeu  ! Fondées sur des résultats, des recherches ou des théories scientifiques, ces dernières se parent pour les faire oublier. Il n’est pas question ici de déploiement technologique, mais d’un langage artistique qui se construit au fil des années pour nous parler de notre planète, de ses maux, mais aussi de nous. «  L’ensemble présenté au Cda évoque la fragilité du monde et les risques qu’il encourt aujourd’hui du fait de l’activité des hommes  », explique la plasticienne. Dix œuvres comme autant de moments de contemplation et de réflexion. Citons parmi elles  : Bio-Présence, présentée en trois «  étapes  » – l’arbre de l’entrée, une vidéo et une fresque photographique –, qui s’empare du sujet de la biodiversité à travers la possible disparition de certaines espèces végétales, ainsi que leur remplacement par d’autres au caractère parasite  ; 7 Envies capitales, qui met en évidence, à l’aide d’une animation à la fois étonnante et alerte, la surexploitation des ressources naturelles de la Terre et ses conséquences possiblement catastrophiques  ; (In)Visibles, qui montre une manifestation composée d’images appartenant à plusieurs vidéos, réalisées lors de différents événements, auxquelles viennent se superposer par endroits les logos d’entreprises impliquées dans divers conflits à travers le monde  ; Tweet time, qui utilise le réseau social Twitter et impose à une horloge électronique de ralentir le cours du temps à chaque fois qu’un message contient l’idée de «  Je n’ai pas le temps  », provocant ainsi un décalage progressif avec le Temps universel. L’installation qui clôt l’exposition est probablement la plus poétique. Elle témoigne d’une performance d’Olga Kisseleva réalisée au Louvre-Lens en 2013. Le visiteur y voit l’artiste en train de déployer un immense tissu cramoisi – en russe, rouge et beau se prononcent de la même manière – d’un kilomètre de long reliant, à l’extérieur, l’ensemble des bâtiments du musée et dessinant ainsi le symbole de l’infini. A Enghien-les-Bains, il se déploie de chaque côté de l’écran qui diffuse la vidéo et s’entrelace. «  L’infini en évolution  ! Contre Temps parle du rôle des lieux d’art qui accompagnent les œuvres à travers le temps.  » Infiniment.

ArtsHebdo|Médias. – Comment définiriez-vous l’œuvre d’Olga Kisseleva ?

Emmanuel Cuisinier. – L’œuvre d’Olga Kisseleva est une fenêtre ouverte sur le monde, un langage universel et transdisciplinaire qui traverse nos sociétés. Les territoires et les cartes qui jalonnent son travail sont autant de points de vue sur l’actualité au cœur des espaces d’exposition. Des Mondes Sensibles, pour reprendre le propos d’Olga Kisseleva. Ils sont tour à tour des révélateurs ou des curseurs qui viennent définir les règles d’un jeu de stratégie à l’échelle de la planète. Ils sont à la fois ceux qui permettent de devenir les témoins d’une époque, mais aussi le miroir de nous-mêmes.

Olga Kisseleva
Bio-Présence, Olga Kisseleva

Parlez-nous de la pièce la plus importante de l’exposition. 

Bio-présence est une œuvre en trois étapes, qui ouvre le propos d’Olga Kisseleva vers le Bio-art et permet d’aborder en filigrane la question des ressources naturelles de la planète et les conséquences de leur surexploitation. Son point de départ est l’histoire de l’orme de Biscarrosse, qui est également l’histoire de tous les ormes de France, que la maladie (dite « de l’orme  ») a pratiquement fait disparaître du paysage national. Ce travail parle des modifications de l’écosystème survenues suite aux changements climatiques, qui ont provoqué la prolifération d’essences moins nobles, voire nocives. Les trois arbres qui ouvrent l’exposition convoquent la nécessité de créer aujourd’hui une espèce d’orme plus résistante et modifiée génétiquement, résultant du croisement entre l’orme français et celui de Sibérie. Cette nouvelle génération d’arbres est encore à l’état de prototype, en laboratoire. Une fresque reprend, quant à elle, la forme d’un herbier où les feuilles et les fleurs de l’orme sont progressivement remplacées graphiquement par d’autres espèces. La vidéo, enfin, présente un orme dans un long mouvement de caméra partant des racines vers le faîte, un peu comme à travers un regard qui tente de capter l’énergie de l’arbre en suivant son évolution et sa croissance vers le ciel.

Pourquoi faut-il se passionner pour ce champ plastique né de l’art et des sciences qu’Olga Kisseleva a investi ?

Le travail d’Olga Kisseleva s’inscrit complètement dans la relation art et sciences et propose un langage qui lui est propre. Loin des applications abstraites que nous pourrions imaginer, ses œuvres sont une retranscription directe de la condition de notre société et de son actualité, via ses collaborations avec des chercheurs, des sociologues ou des programmeurs en informatique. Elle tente de dresser un état du monde, révélant tensions sociétales et enjeux économiques, entremêlant des actions qui abordent, tour à tour, les thèmes de l’environnement, du temps universel et personnel, de la rentabilité et du monde des affaires en passant par celui de l’art, bien sûr. Cet aspect de l’art tourné vers des questions géopolitiques, non qu’elles n’aient jamais été traitées dans le champ traditionnel des arts plastiques, trouve ici, à la croisée des sciences et des technologies, une sémantique originale que l’artiste peut expérimenter avec les outils de son temps. Cette imbrication permet de renouveler les points de vue et propose, au sein de la création contemporaine, une ouverture qui décloisonne l’œuvre, lui conférant des formes inédites et un statut renouvelé.

Olga Kisseleva
7 Envies capitales, Olga Kisseleva

GALERIE

Contact
Crédits photos