Franck Lestard à Liège et à Saint-Etienne – Vanité des vanités

Franck Lestard, photo Marie Mestre

Renouvelant le genre pictural des vanités qui trouve ses origines au XVIIe siècle, Franck Lestard évoquent l’inanité des choses de ce monde et la finitude de toute existence. Le temps passe, les corps se délitent… Par-delà les coulures du lavis, le sujet s’efface, comme absorbé dans les profondeurs du néant que préfigure la masse blanche du papier. L’artiste est actuellement l’invité du centre d’art Les Brasseurs, à Liège, et participe à une exposition collective de sérigraphie présentée par la galerie associative L’Assaut de la Menuiserie, à Saint-Etienne. Portrait.

Emmitouflée dans sa brume automnale, la ville de Saint-Etienne pare ses façades de couleurs chatoyantes et ocrées comme pour en faire oublier la grisaille ou encore le charbon noir qui fit d’elle, dès le début du XIXe siècle l’un des fleurons de l’industrie métallurgique française. Pour un grand nombre d’artistes installés dans la région, le bénéfice de ce riche passé industriel réside dans le legs d’un patrimoine architectural idéal pour accueillir leurs ateliers. Celui de Franck Lestard, situé dans l’arrière-cour d’un immeuble, garde l’empreinte d’une ancienne menuiserie, dont la devanture conserve les traces de son histoire. Passée la verrière, qui inonde de lumière l’antre de l’artiste, le visiteur est accueilli par deux immenses corbeaux noirs, épinglés sur le mur. Oiseaux de mauvais augure par excellence dans nos traditions populaires, l’air vindicatif, ils nous toisent du regard attisant le souvenir de vieux démons.

Stéphanois d’adoption, Franck Lestard est né en 1967 à Longwy, en Lorraine. Après la crise des années 1970-1980, qui frappa de plein fouet l’industrie sidérurgique française, son père, privé de travail, se vit contraint de s’expatrier dans la région stéphanoise alors encore épargnée. Un bac technique en poche, c’est paradoxalement son goût pour la littérature et le cinéma d’auteur qui amène le jeune homme à s’intéresser aux arts plastiques. 

Après un passage rapide par l’Ecole supérieure des arts décoratifs de Lyon, il obtient sa maîtrise en arts plastiques à la faculté des Arts et des Lettres de Saint-Etienne et s’implique passionnément dans l’étude du dessin et de la peinture. Quelques œuvres en volume ponctuent néanmoins son travail et ses recherches, avec des matériaux qui privilégient la lumière comme le silicone ou la paraffine. S’y est plus récemment ajouté le bois. Très vite, l’encre aquarellée sur papier gagne ses faveurs pour sa transparence qui préserve le dessin et qui, selon lui, n’autorise aucune dissimulation, ni même de repentir, du geste.

Franck Lestard, photo Cyrille Cauvet
Sans titre, encre de Chine sur papier (30 x 40 cm), Franck Lestard, 2012
Franck Lestard, photo Cyrille Cauvet
Sans titre, encre de Chine sur papier@(180 x 148 cm), Franck Lestard, 2012
Une technique qui répond à un désir de montrer une réalité sans fard, dépouillée de toute complaisance ; à l’image de son auteur préféré, Louis-Ferdinand Céline, dont il apprécie la virulence et la verdeur des descriptions qui rendent palpables des scènes où se révèlent la chair, des corps mis à nu, ou encore la barbarie des hommes. En attestent certains passages de Voyage au bout de la nuit, et leur sombre beauté, comme cette description d’un groupe d’enfants qui, par jeu, s’acharnent à torturer le corps d’un petit cochon. Dans un même élan, Franck Lestard, de façon quasi obsessionnelle, se livre à une analyse de la nature humaine proche de la dissection, tant dans son anatomie, dans ses comportements, que dans son rapport à l’autre et à son environnement. Une exploration qui se matérialise dans son œuvre en une figure, à la fois touchante et corrosive, de la condition humaine. 

Dans un style proche de l’épure, la virtuosité du geste et la simplicité du trait suggèrent la forme quand la blancheur du papier s’empare du volume, évoquant tout à la fois l’immatérialité de la vie et la fragilité de l’être et de la nature qui l’entoure. Fasciné par le noir et la profusion des profondeurs et des nuances qu’il offre au regard, l’artiste utilise la couleur avec parcimonie, pour accentuer certaines tonalités, ou comme point de force afin de mieux souligner le propos évoqué. Dans ses œuvres de petits formats, les seuls jusqu’alors utilisés pour représenter la forme humaine, le dessin à la fois minutieux et délicat évoque une certaine préciosité, peut-être celle de la vie qui s’enfuit. En témoigne ce petit homme l’air abasourdi, dont le corps s’enlise dans le néant par une petite trappe en forme d’ellipse. Cette dernière, faite de ruban adhésif, s’immisce dans la plupart de ses compositions comme le symbole d’une faillite annoncée.

L’effacement qui se traduit dans la transparence des matériaux utilisés, dans les coulures de la peinture, les changements d’échelle ou encore les équilibres précaires, ceux d’avant la chute ou ceux que l’on retrouve dans l’œuvre inachevée, sont les éléments récurrents d’un vocabulaire propre à l’artiste. Par les effets d’une subtile alchimie, la composition, au-delà de l’aspect macabre et de l’inquiétude qu’elle distille, révèle une sensibilité à fleur de peau, dont les questionnements perdurent dans l’attente fiévreuse d’une réponse.

Franck Lestard, photo Cyrille Cauvet
Sans titre, encre de Chine sur papier@(180 x 150 cm), Franck Lestard, 2007

Une galerie d’art associative

En 1995, Franck Lestard fonde au cœur de Saint-Etienne, avec des amis, L’Assaut de la Menuiserie, un lieu associatif d’art contemporain composé d’un atelier, d’une cour intérieure et d’un espace d’exposition de 150 m2. Un endroit d’échange, où les arts plastiques côtoient tour à tour le monde du théâtre et de la performance, mais aussi celui de la musique, où l’artiste connaît quelques succès à la guitare ! Le lieu présente actuellement, et jusqu’au 9 décembre, Dents de scie et autres dégueulasseries, une exposition collective de sérigraphie présentant les travaux de Camille Abbate, Julia Cottin, Wandrille Duruflé, Bayrol Jimenez, Franck Lestard, Sébastien Maloberti et Lise Roussel.

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