Art & Sciences – Jorge Ayala – Eviter la zone de confort

L’installation Cabinet de Curiosités Post-Digitales de Jorge Ayala est actuellement présentée dans le cadre de la 9e édition d’Archilab au Frac Centre, à Orléans. Ce jeune «  producteur de culture  », comme il se définit, est un travailleur acharné. Depuis l’enfance, il sait que créer est son affaire et qu’aucune case ne saurait le satisfaire. Architecte, designer, créateur de vêtements, il est également directeur de l’antenne parisienne de l’AA School et enseignant. Rencontre.  

Jorge Ayala
Cabinet de curiosités post-digitales, Jorge Ayala, 2013

Qu’est-ce qu’être architecte ? Chaque jour, Jorge Ayala s’interroge. Obsédé qu’il est par sa ligne de conduite sans concessions. «  Ne pas accepter ce qui est en vogue, ne pas être un suiveur, ne pas être le designer ou l’architecte d’un seul type de projet, tracer son propre chemin. Je veux pouvoir m’intéresser au design événementiel, urbain, mobilier et même créer des chaussures  ! Aller vers le corps. Il y a des précurseurs comme Gianfranco Ferré ou plus près de nous, Zaha Hadid. Je me reconnais dans cette lignée de créateurs. Un architecte ne doit pas être un prestataire de service, mais un producteur de culture.  » Chaque jour, Jorge Ayala se pose les mêmes questions  : «  Que suis-je en train de réaliser  ?  », «  A quelle échelle faut-il créer  », «  Comment matérialiser une création numérique  ?  », «  Comment ouvrir de nouvelles voies  », Avec lui, l’architecture abandonne sa définition traditionnelle et renonce à s’établir dans une zone de confort. «  Ce serait le début de la fin. L’arrêt de toute créativité  », s’emporte le jeune trentenaire. 

Jorge Ayala a grandi à Mexico dans une famille de la classe moyenne. Sa mère est responsable du développement dans une entreprise et son père, travaille dans le secteur de la communication. Fils unique, il est au centre de leurs préoccupations. L’un et l’autre veulent lui «  faire respirer la culture  ». Ils l’entraînent dans les expositions, à l’Opéra aussi, lui font écouter de la musique, l’inscrivent à des cours de peinture et de piano. «  Au début, je me souviens avoir travaillé à la reproduction de tableau à l’huile. L’exercice m’a sensibilisé à la plasticité et à l’univers abstrait. A l’adolescence, j’ai commencé à faire des portraits, des nus, à voir poindre un intérêt pour la représentation de l’humain. C’est durant cette période que j’ai décidé de faire des études d’architecture.  » Et qu’il projette de faire un périple en Europe dès l’obtention de son diplôme au lycée britannique de Mexico. Dans un carnet, il note l’ensemble de ses ambitions sous forme d’une liste d’étapes datées – il n’en manquera plus une seule. Pas question d’ignorer une si évidente nécessité. L’arrivée à Paris est une révélation  : «  A la sortie de la gare d’Austerlitz, j’ai regardé autour de moi et je me suis dit  : “C’est ici que je veux vivre. J’appartiens à cet endroit.” Ce voyage a déclenché une espèce de croissance organique des événements  ! Tout s’est mis en place pour que je réalise mon rêve.  »

Jorge est plus déterminé que jamais, il sait qu’il veut s’inscrire à Paris-La Seine Beaux-Arts, dans la capitale française, et faire une spécialité à l’Association Architecture School (AA), à Londres. Une des écoles les plus réputées du monde. Il commencera ses études à Paris quatre jours après le 11 septembre 2001. Les Twin Towers se sont effondrées et avec elles tout un monde. «  Cela a marqué mon approche. La destruction de ces symboles architecturaux a ouvert une fissure immense. C’était le début d’une nouvelle ère, certes plus technologique, mais également caractérisée par le terrorisme, la guerre et la crise économique. » Déployant une volonté de fer, l’étudiant saute un à un les obstacles de la langue sans pour autant oublier de profiter de la vie. «  Respirer Paris tous les jours, me réveiller ici, aller aux cours des Beaux-Arts rue Bonaparte, apprendre la culture française  », tels sont les ingrédients de son «  projet de vie  ». A Londres, Jorge Ayala rencontre des designers qui aspirent comme lui à une carrière d’architecte global, c’est-à-dire internationale et pluridisciplinaire. «  La-bàs, j’ai compris que je ne voulais pas m’enfermer dans une échelle de travail. Une fois diplômé en 2008, il a fallu sortir de la bulle des études de l’AA.  » La situation économique est difficile, les projets moins nombreux, les budgets sévèrement revus à la baisse, et le renouvellement des visas plus compliqué à obtenir.

Jorge Ayala
Processuel, Jorge Ayala, 2013
Photo MLD
Jorge Ayala dans son studio

Une opportunité toutefois propulse le jeune architecte en Chine pour l’ouverture d’un bureau à Pékin de Plasma Studio, cabinet d’architecture créé par  Eva Castro. Pendant près de deux ans les allers-retours se multiplient entre Londres et la capitale chinoise. L’expérience est extrêmement riche, mais Jorge Ayala n’a pas pour vocation de travailler pour les autres. Il veut créer son studio. Un email d’Odile Decq, alors directrice de l’ ESA école spéciale d’architecture, amorce le changement. Elle a vu son travail et l’invite à enseigner son approche pluridisciplinaire du paysage. Pendant six mois, il saute de Londres à Pékin, à Paris  ! «  Le 16 juillet 2010, je me suis dit que c’était le moment de parier tout sur mon expérience.  » Quand Jorge Ayala se souvient, il date les faits. Depuis l’ESA, il a animé des workshops un peu partout dans le monde – Chine, Iran, Malaisie, Suisse, Italie, Costa Rica, Mexique, Canada –, ouvert une antenne parisienne de l’AA School sur la mode – discipline parallèle à l’architecture, mais possédant de nombreux points communs avec elle  : les formes, le degré de précision, l’assemblage, la structure – et ouvert son atelier-studio. «  [Ay] Studio vient de fêter ses deux ans. Au début, nous avons répondu à des appels d’offres, puis, rapidement, j’ai eu envie de passer à la création, de questionner tous les protocoles déjà établis. La globalisation des grandes agences d’architectures telles des marques impose une esthétique identique à tous et anesthésie la société. J’avais besoin de développer un travail personnel. On a commencé à expérimenter, à développer des paysages, à opérer à travers différentes échelles. Puis, le design s’est mis à embrasser la silhouette humaine. L’objectif était d’entrer dans le quotidien avec  une architecture qui se porte. Je voulais que mes créations deviennent physiquement réelles, qu’on puisse les enfiler, les construire, les assembler, les défier même.  » Jorge Ayala prépare aujourd’hui sa troisième collection de vêtements qui portera le nom Processuel. Cette fois, elle sera en latex, fruit de certaines expérimentations réalisées pour le Cabinet de Curiosités Post-Digitales, installation actuellement exposée au Frac Centre, à Orléans, dans le cadre de la 9e édition d’Archilab. «  Ne pas vouloir s’aligner sur les grands et les tendances demande beaucoup de travail, mais c’est une richesse de tous les jours. Pour moi, le beau engage forcément un processus intellectuel et formel qui délivre un message. Ses designs le sont par ce qu’ils racontent. Il faut toujours renvoyer au côté épais des choses. Inutile donc de compter sur moi pour justifier une de mes créations en évoquant les yeux de mon chien  !  »

Le prototypage processuel de Jorge Ayala

Le Cabinet de Curiosités Post-Digitales, exposé dans une des premières salles d’Archilab, est une installation qui questionne la conception numérique et sa matérialisation. «  La création digitale est restée trop longtemps cantonnée à des tirages en papier glacé  ! Comme il était difficile de matérialiser par nos propres moyens des projets architecturaux, je suis donc passé de l’échelle du paysage au développement de torses hybrides  », explique l’architecte, designer et créateur de vêtements Jorge Ayala. «  Pour commencer un travail autour du corps, il faut développer un flair, quelque chose de très animal et expérimenter la production physique.  » Installé à Paris, le créateur mexicain décide de développer ses propres techniques de réalisation. L’installation, qui évoque la table de Mendeleïev, récapitule l’ensemble des stades d’expérimentation, produits par ce «  prototypage processuel  ». Chacune de ses rangées présente une série à un moment différent de production. La première, en partant du bas, aligne les «  Catalyseurs  » (Ca), moules à partir desquels ont été obtenus certains des «  Epidermes synthétiques  » (Ep), qui forment la deuxième rangée et ont eux-mêmes permis la réalisation des Exosquelettes (Ex) en résine du troisième niveau, ainsi que des Cristaux (Cr) placés en haut. «  Je voulais avoir quelque chose à montrer, mais surtout à dire. Toucher les gens. Ce travail a largement inspiré ma dernière ligne de vêtements, véritable architecture du corps.  »

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