Fred Forest – Entrez dans la caverne !

Depuis le 1er juillet, le centre d’art Le Lait à Albi accueille l’installation Flux et Reflux, la caverne d’Internet, désormais accessible sur le Web. ArtsHebdo médias en a fait l’expérience et posé quelques questions à la directrice du lieu, également commissaire du projet.

Au pied du bâtiment coule le Tarn. D’une petite terrasse en contrebas de l’entrée principale, le visiteur peut admirer la cathédrale Sainte-Cécile et une partie de la cité épiscopale érigées au XIIIe siècle. Les Moulins albigeois, tout de brique rouge, abritent une partie du centre d’art Le Lait, laboratoire artistique international du Tarn. C’est ici, dans les salles en sous-sol, que Fred Forest présente jusqu’en octobre Flux et reflux, la caverne d’Internet. Cette œuvre, qui fait référence à la célèbre allégorie exposée par Platon dans La République, «  est à la fois artistique, critique et pédagogique. Son installation se compose de deux espaces conjoints. Celui qu’elle occupe dans les lieux et un autre indéterminé, infini et immatériel constitué par le Web et ses réseaux  ». Impossible de s’en tenir à cette seule présentation, il fallait pour le moins envisager un petit détour sur le chemin des vacances  ! Un rideau noir flotte par la porte ouverte. Ici, débute le voyage. Dans une salle aux murs blancs, un chemin a été tracé au sol tandis que deux gros spots assurent l’éclairage. La marche à suivre est inscrite sur une feuille A4. L’œuvre est à vivre, non à observer. «  Passer l’un après l’autre. Suivre le sentier balisé. Votre image sera capturée entre les deux projecteurs. Traverser le champ de gauche à droite. Ne pas faire demi-tour. Validez et votre image sera retransmise plus tard dans la grande salle, refusez et elle ne sera pas exploitée.  » Et c’est parti ! Nous voilà, en file indienne – sur les conseils d’une médiatrice attentive et de belle humeur –, prêts à nous faire piquer nos ombres  ! Chacun tente un pas de danse, un mouvement de bras, une contorsion… Une image apparaît sur un écran plat. Nous seuls pouvons nous reconnaître. Bien entendu, nous validons et passons dans la deuxième pièce. Une paroi percée de huit trous à hauteur des yeux d’un adulte et de huit autres à hauteur de ceux d’un enfant. Avec la sensation de regarder à travers une serrure, nous découvrons un message électronique présenté comme il le serait par un prompteur  : l’artiste y donne des explications, va jusqu’à se répéter quand il le juge utile. A propos de certaines images  : « (…) Je dis bien le plus léger qui montre une société qui court à sa propre perte ayant perdu le sens des valeurs existentielles les plus fondamentales.  » Personne ne pourra dire qu’il n’est pas prévenu  ! La salle suivante présente un planisphère où est visualisé l’ensemble des points de connexion du réseau international constitué pour l’œuvre  : des Instituts français à l’étranger, des universités comme celles de Brasilia, de Sao Paulo, la New York University, la MSH de Paris-Nord, des écoles comme l’académie libanaise des Beaux-Arts de Beyrouth ou des lieux d’art comme la galerie 10 m2 de Sarajevo.

Fred Forest, photo MLD
Flux et reflux, la caverne d’Internet, Fred Forest, 2011
 » Les questions de société

au cœur de l’investigation artistique  »

Trois questions à la directrice du centre d’art Le lait et commissaire de Flux et reflux, la caverne d’Internet. 

ArtsThree  : Pourquoi avoir souhaité accueillir le projet de Fred Forest ?

Jackie-Ruth Meyer  : Fred Forest, pionnier de l’art des médias et de la communication, a contribué à l’évolution  des formes et à l’extension du champ de l’art à partir des années 1970. Alors qu’aujourd’hui la dimension politique, sous ses différents aspects, l’inscription de pratiques artistiques dans la réalité sociale et l’utilisation de la technologie informatique et des médias sont omniprésentes, l’influence du travail de Fred Forest est rarement reconnue en France. Voilà une première bonne raison de l’inviter à créer une grande œuvre inédite au centre d’art. Par ailleurs, depuis deux ans, je questionne, avec différents «  Labo  » («  labos  » ?), l’utopie, la dimension éthique et l’implication des artistes dans la société, en hommage au projet de Beuys et de Filliou de créer des lieux de partage entre l’art, l’économie, la science et la spiritualité. Le projet de Fred Forest entre parfaitement dans ce cadre. De plus, depuis plusieurs années j’ai tenté d’interroger la transmission entre artistes en invitant ensemble des jeunes et des confirmés, comme pour la réalisation l’an dernier d’une œuvre commune de Jean Dupuy et de Félicie d’Estienne d’Orves, et en programmant des expositions qui se répondent comme la monographie de Daniel Buren, précédée par une exposition d’un groupe de jeunes artistes sur le thème du rapport à la théorie.Suite en page 2

Ensuite vient la salle des interactions. Là, à l’aide d’un stylet et d’un clavier, les visiteurs peuvent choisir des vidéos et leur adjoindre un commentaire. Diffusées de manière aléatoire dans la dernière et plus importante salle de l’installation, elles sont également accessibles aux internautes qui peuvent faire leur sélection, lire ou écrire leurs propres impressions. Une fois notre choix déterminé, nous passons enfin dans la caverne d’Internet tant attendue, au cœur de l’œuvre. Sur le mur de droite défilent les ombres prises dans les filets de l’artiste. A l’inverse de la parade où chaque militaire s’efface au profit d’un ensemble, elles viennent affirmer leur singularité, non seulement grâce à leur morphologie mais aussi à leur impulsion. Pour autant, elles ne révèlent que peu de choses de ceux dont elles émanent confirmant ainsi la leçon du philosophe grec qui affirme la difficile accession des hommes à la connaissance de la réalité. Dans la salle, une sorte de tribune est dressée. Installé devant, le visiteur est filmé et son image projetée sur le mur devant lui. Il s’amuse de sa propre image, «  s’épuise en vaine gesticulations  », nous décrit l’artiste. Nous sommes les acteurs amusés d’un film à notre propre gloire. Tels des Narcisse de pacotille, nous nous contemplons, satisfaits par notre image, oubliant le tragique de notre condition, le ridicule de notre situation. A gauche, des vidéos sont diffusées selon une sélection aléatoire, provoquant une saturation visuelle où chacune d’elle empêche l’autre d’exister. Pour faire taire ce brouhaha, rien de tel que l’apparition sur l’ensemble des écrans d’un chien agressif aux furieux aboiements interrompus brutalement par une plage de silence. Au fond de la caverne, une goutte d’eau numérique tombe. Le facétieux Fred Forest ramène à ce point de notre visite l’élément «  naturel  » par excellence : l’eau sans laquelle aucune vie sur notre belle planète n’est possible. La course renouvelée sans cesse de cette goutte «  scande le silence  », nous dit-on, elle n’est aussi qu’une apparence. L’artiste pose la question  : «  Faut-il retourner au silence, aujourd’hui, pour nous retrouver, ensemble, dans un silence actif, méditatif et constructif  ?  » Ne pas parler, faire taire en soi jusqu’à la moindre de ses pensées, le plus petit de ses désirs est une méthode éprouvée de tout temps par ceux qui souhaitent s’élever spirituellement. La cavernen’est donc pas seulement un lieu où s’épanouissent les illusions mais aussi celui d’une possible retraite. Celle d’Internet nous offre de voir une certaine réalité, celle de notre communication contemporaine qui, après nous avoir rapproché, nous distrait et nous perd à la fois. Et Fred Forest de nous en proposer une autre utilisation  : «  Faisons entendre ensemble notre voix sur Internet, comme l’ont fait les révolutions du printemps en Tunisie et en Egypte, démocratiquement, pour changer le monde… s’il ne nous convient pas. Il en va de la responsabilité de chacun et non de celle du voisin.  » En 1977, l’artiste s’interrogeait  : «  Le problème (…) ne sera plus de savoir que représenter pour l’artiste, et comment représenter, mais bien comment proposer des modèles vitaux d’expériences, comment favoriser la réflexion, comment activer la communication, comment provoquer une prise de conscience.  » Il s’y attèle depuis lors. La preuve est à Albi.

Suite des trois questions à Jackie-Ruth Meyer.

Photo MLD
Centre d’art Le Lait, Albi
Quels sont les points forts de Flux et reflux, la caverne d’Internet ?

J.-K. M.  : La question de l’interactivité des visiteurs par rapport aux œuvres, de la participation créative, est récurrente depuis de nombreuses années. Souvent ce sont des gadgets rajoutés sans réel impact sur les expositions, si ce n’est de permettre un affichage démagogique. Fred Forest, quant à lui, prend le risque de l’implication réelle des visiteurs dans la réalisation de l’œuvre. D’une part, il choisit un thème connu de tous, le mythe de la Caverne de Platon, l’approche de l’œuvre étant ainsi simplifiée. Les visiteurs choisissent les images et créent les commentaires de l’œuvre, selon les injonctions et le cadre formel, le «  scénario  » proposé par l’artiste. Une responsabilité partagée. L’œuvre se réalise ainsi dans sa dynamique singulière par la participation des personnes connectées. Les vidéos qui apparaissent sont le résultat de la sélection du plus grand nombre : un exercice démocratique. Une forme politique qui doit aujourd’hui être interrogée dans ses processus de fonctionnement. D’autre part, c’est la connexion qui permet la visite créative de l’exposition, il n’y a pas de distinction entre participation virtuelle et visite physique : de quoi interroger les modes de connaissance et d’échanges culturels des sociétés actuelles.

La programmation du centre peut être qualifiée de pointue. Quelles sont vos motivations  ? Y a-t-il des difficultés particulières à surmonter ?

J.-K. M.  : Les questions de société sont au cœur de mon investigation artistique. Travailler avec les meilleurs artistes, ceux qui donnent du sens et de la liberté dans notre approche de ce qui nous entoure, c’est respecter l’art et le public. C’est aussi prendre le risque d’un réel impact culturel, ce qui est la raison d’être d’un centre d’art, me semble-t-il. Les difficultés sont à tous les étages et permanentes, choisir l’exigence artistique est donc une façon de les supporter et de se donner les raisons de les combattre.

GALERIE

Contact
Crédits photos