Il était une fois la guerre – Les artistes au service de la mémoire

Centenaire de la Grande Guerre, 70e anniversaire du Débarquement en Normandie  : cette année, l’Europe vit au rythme des commémorations. A cette occasion, de nombreux musées et lieux d’art ont décidé d’inscrire à leur programmation une réflexion sur ces conflits en particulier, la guerre en général. Expositions photographiques, visions picturales, installations sonores… De Calais à Marseille, d’Iffendic aux Alpilles, le territoire français fourmille, tout au long de 2014, d’initiatives culturelles dédiées à la mémoire de ceux qui payèrent au prix fort la liberté de leurs descendants. Un sujet d’inspiration pour les artistes contemporains qui nous offrent d’innombrables façons d’emprunter le chemin de la mémoire, comme ils s’attachent, aussi, à ®éveiller nos consciences et nous rappeler combien la vigilance est de mise dans un monde qui n’a jamais autant été propice aux conflits de toutes sortes. Voici quelques-unes de leurs propositions.

Le «  cri  » millésime 2014

«  Notre cri maintenant, comme toujours, est un cri de combat, parce que le chemin du combat est aussi le chemin de la liberté et le chemin de l’honneur.  » 14 juin 1944. Le Débarquement des Alliés sur les côtes normandes a réussi. Après huit jours de combats acharnés, les Anglo-Américains ont avancé de 20 km en profondeur sur les côtes du Calvados. Le général de Gaulle qui vient de débarquer à Courseulles-sur-Mer se rend à Bayeux, première ville libérée (par les Britanniques) de France continentale. Il prononce un discours historique, avec ces mots. Pour célébrer le 70e anniversaire de l’opération Overlord, le Radar de Bayeux a proposé à 70 artistes de traduire à leur façon ce «  combat pour la liberté  » en créant des œuvres inédites et originales. Issus de divers horizons – la mode, les arts visuels, le dessin de presse –, les plasticiens ont honoré leur devoir de mémoire en toute actualité. De Marie Aerts – 30 ans, qui questionne les notions de pouvoir et d’organisation sociale – à la dessinatrice de presse tunisienne Willis From Tunis, figure de la contestation anti-Ben Ali et qui a participé au projet de film documentaire Caricaturistes – Fantassins de la démocratie (lancé par Plantu), en passant par le créateur de mode Jean-Charles de Castelbajac, le dessinateur de presse Chaunu (L’Union de Reims, Ouest France) ou le peintre graveur japonais Matsutani Takesada (qui vit à Paris), chacun a sa réponse. Eminemment personnelle et, bien entendu, totalement libre.

70 Combats pour la liberté, jusqu’au 21 septembre au Radar, à Bayeux.

Bruits de bottes et vrombissements des avions

Boris Hoppek
Resistance, Boris Hoppek, 2014
Qu’entendaient les Poilus au quotidien dans leurs tranchées  ? Designer multimédia et compositeur, Luc Martinez s’est posé la question avec la méticulosité d’un historien du décibel. Il y répond avec un réalisme impressionnant, par le biais technique d’un mur sonore sophistiqué qui permet de reconstituer de façon ultraréaliste l’ambiance de 14-18. Deux thématiques sont présentes dans cette exposition originale proposée par l’Historial de la Grande Guerre à Péronne  : les bruits de la guerre et la guerre en musique. Sans y prendre garde, le visiteur est brutalement immergé dans un univers sensible impressionnant. Témoignages d’anciens combattants, vrombissements des avions, déclamations d’hommes politiques, grondement des tirs d’artillerie, hymnes et marches militaires, mais aussi marches funèbres lancinantes… Une foule de témoignages ont été réunis ici, pour certains inédits, tous évocateurs et émouvants. Des photographies, des partitions, objets, dessins, journaux et ouvrages provenant de collections privées, du Dépôt légal ou des collections de l’Historial jalonnent le parcours. Point d’orgue  : en fin de visite, un sonogramme, enregistré en 1918, restitue l’ambiance le jour de l’Armistice à 11 heures précises. Tendez l’oreille  : le silence, disparu depuis l’été 1914, y devient vite assourdissant. Il vous accompagnera longtemps.

Entendre la guerre 14-18 : Sons, musiques et silence, jusqu’au 16 novembre à l’Historial de la Grande Guerre, à Péronne.

Yazid Medmoun, courtesy Historial de la Grande Guerre
François Gervais avec violoncelle@fabriqué dans une boîte de munitions, Yazid Medmoun
Les «  enrôlés  » de l’Aparté

Belle équipe. Le premier, plasticien pas encore quarantenaire, vit et travaille à Rennes après y avoir étudié aux Beaux-Arts (2006). Il n’a fait que quelques kilomètres pour venir. Selon sa propre «  profession de foi  », Damien Marchal s’est donné pour domaine d’exploration «  la recherche, l’industrie, les sciences, la politique, l’armée, l’architecture, le web, la culture, le social, la bêtise, la criminalité, la psychologie  ». Rien de moins. Il crée des installations puissamment symboliques, comme Follow de drinkin’ gou’d, évoquant le chant codé des esclaves du Nouveau Monde cherchant à s’enfuir des plantations où ils étaient exploités et martyrisés. Le second, c’est Nylso, autre Rennais. Auteur de bandes dessinées, adepte des ambiances maritimes, quinqua cette année, autodidacte inspiré et animateur persévérant du fanzine Le Simo depuis la moitié des années 1990. Du haut de son format A5, cette «  small  » revue de BD vient de fêter ses deux décennies d’existence. Petite (avec 32 pages seulement), mais musclée  ! Ces artistes qui font la paire et que la «  celtitude  » rapproche ont été «  enrôlés  » par l’Aparté, lieu d’art contemporain du pays de Montfort, porte d’accès au Bro Sant-Maloù et à la Bretagne enchantée à l’ouest de Rennes, vers Ploërmel et Loudéac. Leur feuille de route  : célébrer le centenaire de la Première Guerre mondiale. Résultat  : un regard acéré sur la notion de conflit. A l’ouest, toujours plus à l’ouest.

Damien Marchal et Nylso, Trancher, du 5 au 26 septembre à L’Aparté à Iffendic.

Nylso
Conflits, Nylso, 2013
Des deux côtés de la Manche

Associant les commémorations de la Première Guerre mondiale et celles liées au Débarquement de Normandie, Anglais et Français ont opportunément décidé de s’intéresser ensemble à ce qui, bien souvent, survit à la folie des hommes ou est édifié pour qu’on ne l’oublie pas. A savoir  : les édifices, ruines ou monuments. Cicatrices architecturales, édicules patriotiques, statues de héros ou grands hommes, reliques de pierre et d’acier, porte-drapeaux glorieux ou mâts de cocagne mortuaires… Autant de souvenirs, de constructions mémorielles tant physiques que symboliques, concrètes ou abstraites, que l’on vénère ou/et que l’on abhorre. Alternativement ou simultanément. Conçue et réalisée avec le Frac Basse-Normandie de Caen et le Sainsbury Centre for Visual Arts de Norwich, en Angleterre, dans le cadre de TAP (Time and Place), programme européen de coopération transfrontalière, l’exposition Monument se déploie principalement sur deux villes (Calais et Norwich), de part et d’autre du Channel. Elle se ramifie à travers de multiples performances, visites d’ateliers ou rencontres, avec trois résidences d’artistes. Une copieuse revue numérique relaie l’ensemble des informations. Calais y prend une part de choix méritée. Port frontière, ville assiégée, occupée et libérée plus qu’aucune autre, la ville des fameux Bourgeois est désormais une ancre qui amarre la Grande-Bretagne à la France, via le fameux tunnel transmanche. «  The place to be  » pour traiter du thème du monument, terme utilisé des deux côtés du Channel, et pour faire le lien avec la fière Albion. De ce côté-ci de la Manche, l’accrochage, déjà renouvelé en mai, le sera de nouveau fin août. D’ici là, Didier Vivien propose de s’interroger sur le devenir des zones de combat et sur l’essor actuel du «  tourisme noir  » qui prospère sur les zones de guerres et de catastrophes. Quels regards doit-on porter sur les monuments mortuaires  ? Chacun esquisse sa réponse. Les champs de bataille sont des mines créatives pour Michel Aubry. Deborah Gardner y élève des monticules d’oreillers. Régis Fabre transforme nos lits en guérite. Féministe et pacifiste, Sylvie Ungauer métamorphose les bunkers en burqas, tandis que Léa Le Bricomte propose de faire du skateboard sur un obus. Pascal Bauer, lui, démasque la massue primitive derrière le missile ultrasophistiqué. Peut-on recycler les casemates  ? Matthew Miller et Laurent Sfar les transforment en pavillons résidentiels et Wolf Vostell, carrément en voiture. Leo Fabrizio leur offre un «  relooking  » très «  fashion  », tandis que Virginie Maillard les voue à devenir des temples de divertissement. L’exposition transporte les visiteurs du Moyen Age (Les Armures de Carole Fékété) aux conflits contemporains avec une visite des entrailles de bunkers israéliens sous le crayon de Micha Laury. D’autres œuvres pourront être vues chez nos voisins anglais, comme des répliques miniatures de de monuments officiels réalisés en savon par Jeanne Gillard et Nicolas Rivet. Andrew Burton (né en 1961) et Paul Pouvreau (1956) proposent deux énormes monuments imaginaires, l’un menacé de ruine, l’autre cartonné et élancé. John McDonald, qui a été témoin des attentats du métro de Londres en 2005, donne à voir une grande spirale de fer, hommage à la dextérité. Enfin, la Française Olga Boldyreff (1957) convoque au travers de ses dessins au graphite le souvenir de l’interminable siège de l’ex-Leningrad (ex-Petrograd, redevenue Saint-Pétersbourg) par les nazis (Blokada Leningrada, 2012). Georges Clemenceau avait bien raison  : «  La guerre est une chose trop sérieuse pour la confier à des militaires » Donnons donc carte blanche aux artistes  !

Monument, jusqu’au 30 novembre au Musée des beaux-arts de Calais.

Lire aussi La mémoire en bandoulière.

Laurent Sfar, photo Sandra Foltz
Modèle-Ile-de France (#1c), Laurent Sfar, 2000-2008

Revue de désastres

Centenaire de la Première Guerre mondiale oblige, le Louvre-Lens a mis toute sa puissance de feu artistique au service de la mémoire collective  : pas moins de 450 œuvres sont présentées dans cette exposition majeure. Il faut dire que les collections nationales regorgent de reliques belliqueuses et que les guerres ont toujours inspiré les artistes. Pour les célébrer ou pour les dénoncer. C’est justement le désenchantement face aux gigantesques conflits qui ensanglantent le continent à l’orée du XIXe siècle qui sert de point de départ à ce feu d’artifice de chefs-d’œuvre. Jusqu’alors, on donnait sa vie pour le seigneur, le monarque et pour la nation. Puis, ce fut pour la Révolution, le Premier Consul ou l’Empereur. Les campagnes napoléoniennes (1803-1815) changent radicalement la donne. Effroyablement meurtrière, ponctuée de désastres (campagne de Russie, chute de Paris en 1814, Waterloo en 1815), l’épopée impériale brise le miroir héroïque où se contemplaient les «  Soldats de l’An II  ». La guerre n’est plus belle  ! Les artistes, toujours visionnaires, déchirent les icônes épiques. Ils montrent les horreurs, dénoncent l’absurdité et les atrocités des combats et – déjà – les fameux «  dommages collatéraux  » qui accablent les civils innocents  : dévastations, pillages, viols, répression… Organisée en séquences chronologiques, l’exposition Les Désastres de la guerre passe en revue deux siècles de combats et d’exactions, des guerres napoléoniennes (1803-1815) aux conflits asymétriques actuels. Chevau-légers de cette dénonciation  : de grands anciens comme Géricault, Goya, Daumier, Dix, Vallotton, Léger, Picasso, mais aussi d’éminents contemporains comme Jacques Villeglé (né en 1926), Gerhard Richter (né en 1932), Robert Combas (né en 1957), le Shanghaien installé en France Yan Pei-Ming (né en 1960) et beaucoup d’autres, moins connus. Leurs armes  : crayons, pinceaux, marteaux, ciseaux, appareils photo, caméras ou, tout simplement, leurs mains et la force de l’indignation. Sans ostentation, avec une justesse remarquable, le Louvre-Lens est ici totalement légitime. «  Il ne faut pas l’oublier, le musée se situe sur la ligne de front  », rappelle Xavier Dectot, son directeur. Après le dernier conflit mondial, les communes de Lens et de Liévin, sur les territoires desquels se situe le musée, ont été entièrement reconstruites. Ici, on sait ce que signifie le mot «  désastre  ».

Les Désastres de la guerre, jusqu’au 6 octobre au Musée du Louvre-Lens.

Yan Pei-Ming, photo André Morin, ADAGP
Exécution, après Goya, huile sur toile (280 x 400 cm), Yan Pei-Ming, 2008
Voyage au bout de l’enfer

L’aventure a commencé il y a presque 30 ans. Eric Poitevin, 24 ans seulement à l’époque, décide d’entamer un tour de France de la mémoire. Objectif  : faire le portrait des soldats survivants de la Première Guerre mondiale. Ce n’est pas un hasard. Poitevin est lorrain, né à Longuyon (Meurthe-et-Moselle) et ancien élève des Beaux-Arts de Metz. Signe de son enracinement dans cette terre de bataille  : à l’époque, il vient d’achever un travail sur les habitants de Mangiennes, un village de la Meuse où il habite, proche de sa ville natale. Trois décennies plus tard, Eric Poitevin est devenu l’un des photographes les plus importants de la scène française. L’intitulé de son exposition au LaM – Lille Métropole Musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut – est une référence à l’effroyable bataille du Chemin des Dames (Aisne) ou «  offensive Nivelle  » qui coûta la vie à 200 000 Français et au moins autant d’Allemands. Ces portraits de Poilus sont impressionnants. Au nombre de 100, grandeur nature et en noir et blanc, ils interpellent le visiteur tels des statues de commandeurs. Dignité, douleurs, regrets, fierté, courage… Tout se mêle dans ces compositions simples d’une bouleversante humanité. Ce qui a frappé l’artiste lors de ces rencontres avec ces vétérans de la Grande Guerre  : leur côté «  taiseux  », leur retenue. Ils «  ont presque tous pris le parti de ne rien dire, car lorsque la violence atteint un tel niveau, c’est comme si l’on rentrait d’un voyage dans l’espace ou je ne sais d’où.  » Un silence qui dit l’indicible.

Eric Poitevin, Le Chemin des Hommes, jusqu’au 11 novembre au LaM – Musée d’art moderne Lille Métropole à Villeneuve d’Ascq ?.

Le récit itinérant de mon grand-père

Eric Poitevin, courtesy galerie Nelson Freeman, ADAGP
Sans titre, série Le Chemin des Hommes, Eric Poitevin, 1985
Depuis plusieurs années, l’association marseillaise ART’ccessible, animée par l’artiste Stéphane Guglielmet, s’est donné pour mission de diffuser la création contemporaine dans les Bouches-du-Rhône et l’arrière-pays niçois – en partenariat avec la Villa Arson – de façon originale. Elle utilise une galerie ambulante, une fourgonnette visible de loin – jaune-vert avec un toit orange – aménagé en espace d’exposition. Cette année, elle accueille Comment se faire raconter les guerres par un grand-père mort  ? proposée par l’écrivain et critique d’art Jean-Yves Jouannais. Cette initiative a vu le jour dans le cadre de L’Encyclopédie des guerres, un cycle de conférences inauguré au Centre Pompidou en 2008. Objectif de ce projet au long cours  : raconter, sous forme d’abécédaire, tous les conflits de l’histoire humaine de l’Iliade jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale et envisager l’oralité comme mode de production littéraire. «  J’ai progressivement inventé un rôle à mon grand-père paternel, Jean Jouannais, mort en 1945, explique l’auteur. J’ai fantasmé une histoire familiale où ce grand-père m’aurait raconté ses faits d’armes. D’où l’intuition que ce que je faisais s’apparentait à de la ventriloquie. Je me mettais dans la peau d’un grand-père qui me racontait l’histoire des guerres. Je prenais en charge, en le créant, ce que quelqu’un d’autre aurait dû me transmettre. Disons en somme que je suis une sorte de chercheur qui inventerait la matière de ses enquêtes. Comme si un géographe inventait une contrée afin de pouvoir l’explorer  ; ou un biologiste rêvait d’une espèce animale et consacrait le reste de sa vie à en faire l’étude.  » Quand la fiction s’essaye à produire de la connaissance, on se laisse prendre au jeu. Expérience passionnante.

Jean-Yves Jouannais, Comment se faire raconter les guerres par un grand-père mort, jusqu’au 20 décembre à la galerie Territoires Partagés à Marseille.

Jean-Yves Jouannais, courtesy Centre Georges Pompidou
Jean-Yves Jouannais, ici devant un portrait de soldat
Goya et la guerre dans les Alpilles

Pour la cinquième année consécutive, six communes des Alpilles célèbrent l’été au rythme de l’art contemporain. Pour célébrer le centenaire de la Première Guerre mondiale, la cité des Baux-de-Provence et le Festival a-part ont choisi d’exposer les gravures des Désastres de la guerre de Goya. Des plasticiens contemporains ont ensuite été invités à entamer un dialogue avec le célèbre peintre espagnol, sur le mode du détournement, de la réinvention ou d’un esprit commun. Matthieu Faury, Olivier Blanckart ou Vanni Cuoghi, notamment, se sont pliés à l’exercice. Par ailleurs, les artistes des quatre premières éditions ont été invités à ressortir ou créer leurs drapeaux (ci-dessus, celui imaginé par Flavie van der Stigghel). Emblème des nations au nom desquelles des millions de femmes et d’hommes ont sacrifié leur vie, le drapeau se transforme en témoignage de paix, en acte d’humour ou d’amour, hissé dans les Alpilles face aux horreurs de la guerre.

Festival a-part, du 4 juillet au 31 août.

Flavie Van der Stigghel
Le baiser des poètes, Flavie Van der Stigghel, 2014
Les adieux déchirants

De 1914 à 1918, la gare de l’Est, à Paris, a vu partir des dizaines de milliers de soldats français en direction du front. Combien d’adieux déchirants, de bravades patriotiques, de terreurs contenues  ? Photographe depuis 1996, Didier Pazery – graphiste de formation – s’intéresse au «  jeu des apparences et de leur envers  », à l’identité, à la précarité, au double et à l’ambivalence. Ces thèmes lui ont inspiré des travaux originaux comme Underskin (2005-2007), sur la double vie des adeptes du tatouage. Comme Eric Poitevin, il a lui aussi réalisé des portraits d’anciens combattants en publiant deux livres (Derniers Combats, 1996, éditions Vents d’Ouest et Visages de la Grande Guerre, réalisé avec Olivier Morel, 1998, éditions Calmann-Lévy). Certaines de ces œuvres font partie de l’exposition permanente de l’Ossuaire de Douaumont, à Verdun. A Paris, gare de l’Est, l’exposition se déploie en trois temps et autant de lieux  : les halls intérieurs (hall Alsace, hall Saint-Martin et hall central) accueillent 32 portraits d’anciens combattants et 24 photos d’objets. Les grilles du parvis sont ornées de 23 panneaux alternant paysages, objets et portraits. Enfin, des textes trilingues (allemand, anglais, français) restituent les témoignages des survivants de 14-18, recueillis par Didier Pazery et le réalisateur Olivier Morel. Pour l’occasion, le premier s’est associé à Agnès Voltz, commissaire de l’exposition, fondatrice de la galerie Chambre avec Vues (2005-2010), pour occuper ce lieu qu’il connaît bien, puisqu’il y a déjà réalisé une exposition en juin 2012. Comme toute l’œuvre du photographe, cette scénographie s’inspire d’un souvenir très personnel  : «  Un jour, mon grand-père m’a montré une petite photographie qu’il gardait dans son portefeuille. Sur ce cliché pris en 1930 lors de son service militaire, on le voyait en tenue d’apparat, droit comme un I et fier comme Artaban, raconte Didier Pazery. Je lui ai demandé de tenir cette image près de son visage et j’ai fait un cliché. J’avais 23 ans, c’était une de mes premières photos…  »

14, Visages & Vestiges de la Grande Guerre, jusqu’au 30 novembre à la Gare Paris-Est à Paris.

Didier Pazery, collection Musée de la Grande Guerre de Meaux
Képi français de l’entrée en guerre@et casque français modèle 1915@dit Adrian, Didier Pazery

L’hommage du festival Allers-Retours

Le centenaire de l’éclatement de la Première Guerre mondiale sert de fil rouge à l’édition 2014 du festival Allers-Retours, intitulée « Les âmes grises, récits photographiques d’après-guerre ». Dédiée à la photographie contemporaine, la manifestation organisée par le musée Albert Kahn de Boulogne-Billancourt interroge chaque année la pertinence de l’image comme outil d’investigation du monde actuel. Huit photographes se succèdent tout au long de l’été pour livrer ici leur interprétation de la réalité des conflits récents et des marques indélébiles qu’ils laissent sur les paysages, les corps ou dans les mémoires. Après les portraits de Jonathan Torgovnik – réalisés au Rwanda – et de Rita Leistner – qui a notamment travaillé au Liban –, présentés au mois de juin, les paysages de Laetitia Tura sur la Retirada espagnole et ceux de Camille de Maffei sur le mont Trebevi ?, à Sarajevo, sont autant de récits fragmentaires sur la violence du conflit ou les trajectoires d’exilés à découvrir jusqu’au 10 août. Les photos de Vasantha Yogananthan sur le théâtre de guerre Tamoul et d’Emeric Lhuisset sur la résistance Kurde en Iran portent elles sur le récit de ces conflits menant à la construction d’une mémoire et parfois d’icônes (du 12 août au 14 septembre). Enfin, les clichés de Patrick Tourneboeuf sur les monuments aux morts de 14-18 et de Bertrand Carrière sur la tentative de débarquement alliée à Dieppe en 1942 consignent les dispositifs de commémoration de ces conflits (du 16 septembre au 26 octobre). A.-L. R.

Festival Allers-Retours, jusqu’ au 26 octobre au Musée Albert Kahn à Boulogne-Billancourt.

Bertrand Carrière
Jubilé, Varangeville-sur-Mer, 19 juillet 2002, Bertrand Carrière
Le visage ravagé de la guerre

De l’autre côté du Rhin, l’immense nef de verre de la Kunsthalle de Mayence et son architecture de béton armé accueillent une exposition sur le thème dérangeant des mutilations, stigmates cruels de la Grande Guerre. Les plus effrayantes – celles de la face, causées par les munitions explosives – ont valu à certains blessés l’appellation terrible de «  Gueules cassées  ». On doit l’expression au colonel français Yves-Emile Picot, lui-même borgne et fondateur de l’Union des Blessés de la Face (1921). Au total, les historiens estiment qu’ils furent quelque 500 000, rien qu’en France, sur un total de 6 millions et demi de blessés. Sans doute plus en Allemagne, pays qui enregistra le plus grand nombre de pertes (2 millions de morts contre 1,5 pour la France). Lors de la signature du traité de Versailles, mettant définitivement fin au conflit le 28 juin 1919, cinq de ces «  Gueules cassées  » françaises étaient présentes dans la galerie des Glaces, leur visage ravagé se reflétant à l’infini dans les miroirs. A leur vue, Clemenceau qui avait souhaité leur présence ne put, dit-on, retenir un sanglot et les délégués allemands furent obligés de passer devant ces victimes spectrales de la guerre. Peur, traumatisme et mémoire sont les thèmes qui structurent cette exposition éprouvante. La plasticienne colombienne Doris Salcedo met en scène une blessure-fracture de 160 m de longueur qui va s’élargissant, le vidéaste israélien Yael Bartana réinterprète les fameux tableaux d’Otto Dix sur les invalides (Les Mutilés de la guerre, Mutilés jouant aux cartes, Le Marchand d’allumettes, Pragerstrasse). Markus Schinwald défigure des portraits de la bourgeoisie, Peter Piller combine images de champs de bataille et vagues de l’océan. La Britannique Tacita Dean donne des fins différentes au même film muet, en fonction des publics visés  : happy end pour les Américains, fin tragique pour les Russes. Agnès Geoffray confronte des visages de jeunes gens avant et après mutilations (Gueules cassées I and II, 2011). Et Karlheinz Stockhausen invente un dialogue musical entre un quatuor à cordes et… quatre hélicoptères vrombissants. En parallèle, une exposition de photos impressionnantes sur les blessés des guerres d’Afghanistan et d’Irak – Wounded : The Legacy of War – est également accueillie àlaKunsthalle (elle s’achèvera deux jours avant l’autre, le 6 août). Particularité  : elle a pour initiateur le chanteur canadien Bryan Adams (célèbre interprète de la chanson I Do It For You du film Robin des bois, prince des voleurs en 1991), qui a décidément du talent. On n’en sort pas indemne.

Les Gueules Cassées, Scars from the Great War in the contemporary Art Wounded, jusqu’au 8 août à la Kunsthalle de Mainz, en Allemagne.Retrouvez cet article et quelque 300 événements estivaux d’art contemporain, sélectionnés par notre rédaction en France et en Europe, dans le numéro spécial Eté 2014 de l’e-magazine pour tablettes numériques ArtsHebdo|Médias. Téléchargez à cet effet gratuitement notre application sur l’Appstore ou sur Google Play.

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