Arnaud Franc – Lignes de vie

Sa recherche du temps perdu ressemble fort à une captation mystérieuse et unique de ces corps qui le fascinent. C’est celle du temps qui passe, le « testament d’une minute » à jamais saisie par la grâce du trait, le jaillissement de la couleur et la fusion des deux.

Une vieille porte cochère s’ouvre sur une petite cour pavée et fleurie, bordée de murs, au charme désuet et rehaussée par la présence d’un lampadaire hors d’âge, fier vestige d’une époque révolue. C’est ici, en plein cœur d’un Paris aux allures de province, qu’Arnaud Franc a installé ses quartiers et son atelier. Calme et chaleureux, il laisse le visiteur s’imprégner de l’atmosphère du lieu, l’invite à découvrir quelques dessins et toiles accrochés aux murs ou entreposés sur le sol. Dans le fond, une table de travail, des outils, crayons, gouaches, pastels et couteaux ; au centre de la pièce, un espace dédié au travail au sol, si l’artiste peint sur grand format, mais destiné surtout à accueillir la pose, l’expression ou la gestuelle du modèle, inépuisable source d’inspiration et véritable pierre angulaire de son œuvre développée au cours des quinze dernières années.

« Très jeune, je voulais déjà entrer dans le monde de l’art », confie-t-il. Témoin curieux de la vocation tardive de ses parents, qui se mettent tous les deux à peindre alors qu’il est adolescent, Arnaud Franc est rapidement séduit et captivé par « l’univers de couleurs » qui l’entoure et l’enveloppe. Dans un « prolongement » qu’il « assume tout à fait », il prend ses premiers cours de dessin à 16 ans, auprès de l’artiste lyonnais Marc de Michelis, avant de rejoindre les bancs de l’Ecole d’arts appliqués de Lyon puis ceux de l’Ecole supérieure des arts graphiques de Paris. Son diplôme en poche, il s’oriente tout d’abord vers l’architecture d’intérieur, s’essaye à la gravure – « ma première presse, c’était ma main » –, travaille aussi la photographie. Mais sa fascination pour le trait le conduit bientôt à se concentrer exclusivement sur le dessin, dont il choisit de faire son métier à 27 ans.

Photo Samantha Deman
Arnaud Franc, 2009

La gravité de l’instant se traduit dans le geste

Débute alors une période pour le moins laborieuse, au cours de laquelle il parcourt, son carton à dessin sous le bras, les galeries de province puis celles de Paris, et vice versa. « Tant qu’on n’est pas exposé à Paris, la province ne vous ouvre pas ses portes. Mais une fois qu’on est enfin exposé dans la capitale, on s’aperçoit qu’il ne s’agit que d’une toute petite porte ! » Sa détermination et son talent porteront rapidement leurs fruits. L’artiste est aujourd’hui représenté par plusieurs galeries à travers l’Hexagone. En projet, une exposition à New York cet automne. Une opportunité outre-Atlantique qu’il est une nouvelle fois allé chercher lui-même, « avec mon catalogue et mes photos ».

Au fil des ans, Arnaud Franc élabore et affine une démarche artistique bâtie sur une série de rencontres. Il y a eu le trait, le papier et, très vite également, le modèle, vivant, qu’il découvre au cours de sa formation. « Ca été tout de suite une émotion, un choc. J’étais un peu sidéré de voir quelqu’un s’exposer ainsi. » Ces hommes et femmes, professionnels, amateurs ou comédiens, sont pour lui d’indispensables compagnons de route. Avec chacun d’eux, une relation s’établit, un échange s’installe. « Travailler avec un modèle, c’est davantage qu’un stimulus pour moi, c’est un moteur, un plaisir jubilatoire, car il y a comme une densité qui s’opère dans le temps, une gravité de l’instant qui me met dans une tension que je traduis par mon trait, mon geste, mon énergie. » Appréciant le regard et les impressions de ce dernier, il aime le laisser relativement libre dans sa proposition de départ et devient simple récepteur « d’une présence » qui révèle la sienne et le fait se sentir « vivant ». « On pourrait penser qu’il y a des choses qui se répètent, mais ce travail de la pose, de l’attitude, du corps est sans cesse renouvelé. »

Arnaud Franc courtesy galerie Nathalie Béreau
Lolita a perdu le Nord, papier, crayon, pastel gras, Arnaud Franc, 2008

La leçon de couleurs de Rothko

Chaque dessin ou peinture est une aventure : lorsqu’il commence, l’artiste ne sait pas où il va. La feuille de papier sera blanche, jaune ou bleu vif, parme, verte ou rouge, selon l’humeur et l’envie de l’instant. « Ce sont des choix marqués qui m’obligent à me diriger quelque part », explique-t-il. Mais ensuite, « ça doit sortir. Ce sont parfois des choses que l’on a en soi et qu’il faut faire surgir, jaillir, dont il faut accoucher. » Ici, spontanéité et vivacité du mouvement riment avec rigueur et précision du trait. Arnaud Franc s’inscrit dans l’histoire du geste, celui de la main, du bras, du corps, celui du modèle évidemment, mais le sien également.

Fervent admirateur des grands maîtres de la Renaissance, il aime aussi de La Tour, Daumier, Bourdelle, Picasso et Rothko, celui-ci incarnant à ses yeux une véritable « leçon de couleurs ». La couleur, ce « monde en soi » que l’artiste qualifie de « magnétique » et par lequel il se sent « envahi, absorbé, dominé », a progressivement rejoint le trait jusqu’à se fondre. « Pour moi, ils font partie du même temps, il y a comme une fusion des deux. »

Rencontre avec le papier, le trait, la couleur, le modèle. L’itinéraire d’Arnaud Franc est ponctué de ces rendez-vous, programmés ou impromptus, qui sont autant d’intarissables sources de plaisir. Un regret, peut-être, celui d’avoir retardé certains d’entre eux : « Je manque encore parfois d’audace, lâche-t-il, songeur. Je dis cela car j’ai mis longtemps à passer à la toile, il y a deux ou trois ans seulement. J’aurais pu le vivre plus tôt. » Si le papier demeure son support favori, c’est qu’il provoque « des interactions, une rencontre, un contact. C’est un peu le prolongement du modèle parce que c’est une peau. Mais, l’essentiel demeure le moment partagé », rappelle-t-il alors. Un événement unique, « comme le testament d’une minute qui passe. »

GALERIE

Contact
Signes du vivant jusqu’au 9 août Galerie Nathalie Béreau, 6, rue du Dr Gendron (courrier), N°8, 37500, Chinon, France.
Tél. : 06 79 71 26 44 www.nathaliebereau.com.
@http://arnaudfranc.canalblog.com
Crédits photos
Le souffle de la terre, papier, huile crayon, pastel gras © Arnaud Franc courtesy galerie Nathalie Béreau,Lolita a perdu le Nord, papier, crayon, pastel gras © Arnaud Franc courtesy galerie Nathalie Béreau,Arnaud Franc © Photo Samantha Deman