Exposition à Londres – Perucchetti aux quatre vents

Mauro Perucchetti

Il débute aux côtés d’Elizabeth Taylor et d’Andy Warhol, puis d’acteur il se transforme en architecte d’intérieur avant d’endosser le costume d’homme d’affaires. Entré tardivement sur la scène de l’art contemporain, Mauro Perucchetti est un jeune talent d’une cinquantaine d’années  ! A l’occasion de l’exposition de ses travaux aux côtés de ceux de Bob Dylan, Dale Chihuly, Simon Gudgeon et Lorenzo Quinn à la galerie londonienne Halcyon, nous mettons en ligne son portrait écrit pour Cimaise (288).

Plus qu’on ne l’écoute, on visualise intensément ce qu’il raconte. Fasciné par ce flot de scènes dignes du cinéma néoréaliste italien, par ce film parfois noir, parfois coloré comme ses œuvres, on imagine un héros sombre, ténébreux. Il n’en est rien. Mauro Perucchetti dément tout cliché romantique de l’artiste en belle âme tourmentée. S’il n’a pas toujours été l’homme heureux qu’il est aujourd’hui, il est évident que le passé l’a aguerri plus qu’il ne l’a assombri. Perucchetti traite les sujets de société dérangeants avec passion et intransigeance, mais il le fait sans rage ni fureur. Peu importe le message, son art reste esthétique et lumineux. A croire qu’il ne peut se résoudre à noircir un monde qu’il veut beau. « J’aborde des thèmes sérieux sans infliger mes opinions à personne, car je ne veux pas qu’on m’en impose. Je laisse tout ouvert. J’aime la beauté, c’est pour cela que je reste dans le symbolique. »

Le tournage de sa vie débute à Milan, en 1949. « J’ai détesté mon enfance, je ne voudrais la retrouver pour rien au monde. J’ai passé tant d’années à rêver d’en sortir. » Enfant unique, il se souvient de parents « adorables, mais pas chanceux », il est « toujours bien nourri et bien habillé ». « Mais nous habitions chez mon grand-père, un homme terriblement strict et austère. Je ne pouvais même pas chuchoter sans qu’on me dise de me taire. Je me sentais claustrophobe. »

A l’école aussi, il se sent réprimé. « Je ne voyais pas souvent mon père, il rentrait toujours vers deux heures du matin. Il a travaillé toute sa vie comme un chien et malgré tout, il a respecté ma décision de ne pas faire d’études. » Avant d’atteindre sa majorité, Perucchetti troque donc l’école pour un travail, devient père, se marie et est victime d’un grave accident de voiture sur l’autoroute. « Il y avait du brouillard. Je me suis cassé, dans tous les sens du terme. J’ai mis un an à pouvoir remarcher, ma femme est retournée chez ses parents, les miens s’occupaient de notre fille. J’étais à la rue, dans ma tête aussi. »

Lentement, il recommence à « se faire une vie ». Grâce à des amis, il enchaîne des petits boulots de mannequin, mais il cherche surtout à quitter Milan. C’est vers Rome qu’il tourne son regard et vers le cinéma qu’il mobilise son énergie. Après les classes de théâtre, les auditions et pas mal de galères, il commence les tournages. « Pour mon premier film produit par Franco Rossolini, The Driver’s Seat, j’étais le chauffeur d’Elizabeth Taylor. Elle était assez fantasque, aussi les scènes que j’aurais dû faire en trois jours ont pris deux semaines ! Andy Warhol faisait également partie de la distribution : ce fut ma première rencontre avec le monde de l’art ! ». De nombreux autres films suivent « du genre que seuls les Italiens regardent ». Perucchetti rêve d’Hollywood, mais sa seconde épouse vient de donner naissance à leur enfant, et il se dit qu’il est « temps de devenir adulte ».

Mauro Perucchetti
L’artiste pose devant Flag@et Tribute to my Adopted Country@installé sur Catch me if you can, Mauro Perucchetti
 La mode est alors aux films de kung-fu. Perucchetti veut en produire des meilleurs, avec « des voitures plus rapides et des femmes plus belles ». Il monte une société de production avec un ami producteur et un homme politique : « L’un est décédé, l’autre a fini en prison ! » Paul Morissey (l’ex-réalisateur de Warhol) écrit les scripts. Personne en Italie n’est intéressé par leurs projets. Il semble que le moment est venu de poursuivre un autre rêve et d’amener la famille à Los Angeles. Sa femme est enceinte de leur deuxième enfant, elle doit accoucher « en route », en Angleterre, où résident ses parents. « La famille voulait qu’on reste, ils nous ont acheté une maison, et on s’est retrouvé installés à Londres. J’ai commencé à faire des travaux manuels pour des amis : peinture, décoration intérieure, fabrication de meubles… J’avais toujours eu ce genre d’aptitudes sans que jamais cela ne dépasse le stade du hobby. »

L’architecte d’intérieur saute les frontières

Le divorce intervient alors qu’il n’a pas encore 30 ans. « Ça m’a terrassé. J’étais très mal, très malheureux. » Perucchetti continue tant bien que mal sur sa lancée créative. Il découvre un nouveau matériel de finition pour les murs, dont le succès est tel qu’il bâtit un business florissant autour. Parallèlement, il se met à rénover des maisons. Sa carrière d’architecte d’intérieur s’envole et l’entraîne aux quatre coins du monde. « Un jour, j’en ai eu assez. L’idée de me réveiller encore un matin pour voir une maison m’était insupportable. J’ai vendu ma société et depuis je ne me consacre plus qu’à l’art. Mes amis étaient tous très inquiets, surtout quand j’ai commencé à faire mes “Jelly babies”. Quant à moi, je suis devenu un homme heureux. Très heureux. »

Perucchetti a une cinquantaine d’année lorsqu’il choisit le plastique pour s’exprimer : « Je savais ce que je voulais faire, mais pas comment. J’ai fait des expériences pendant trois ans avant d’y arriver. J’ai jeté tellement de choses… » La résine qu’il emploie aujourd’hui, il l’a fait breveter. « Je suis content d’avoir réussi à faire du plastique un matériel quasi précieux. J’adore le Pop art et j’utilise le même concept, si ce n’est que pour moi, le message est toujours essentiel et les sujets graves. »

Lorsqu’il expose outre-Atlantique, il se sent comblé. « J’ai un faible pour les Etats-Unis, j’ai toujours envie de pleurer quand je dois en partir. A chaque fois que j’y vais, je me sens comme un Forest Gump et mes amis se moquent de moi ! » Un jour, Perucchetti franchira l’Atlantique pour s’y installer, comme il avait prévu de le faire il y a plus de 30 ans. Parce qu’il lui reste des scènes à y tourner et parce que « c’est un péché de vivre sa vie dans un seul endroit ». Italien de naissance, Anglais d’adoption, Américain de cœur. Alfred de Musset le disait bien : « Les grands artistes n’ont pas de patrie. »

Mauro Perucchetti
Garden of Eden (détail), Mauro Perucchetti

Histoires de dates

« Il y a des moments qui m’ont marqué, comme le décès précoce de ma mère, mon premier fusil de chasse à 6 ans, puis mon abandon de cette pratique barbare 20 ans plus tard, la vente de mon business, le 11 septembre… Mais je ne les considère pas comme des dates clés. Je trouve que la vie, c’est comme être passager sur un bateau. Ça tangue tout le temps et parfois, une grosse vague vous frappe. Ça vous affecte, mais d’autres vagues suivront, vous le savez, car c’est ça la vie. Le bateau poursuit son chemin. Même si je suis persuadé qu’on ne peut jamais se dire : “Ça y est, j’y suis arrivé”. »

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