Patrick Tosani – Les métamorphoses du réel

Patrick Tosani, courtesy Maison européenne de la photographie, Paris. © ADAGP

Situé à l’abri d’une courée, en retrait d’un boulevard animé du 19e arrondissement de Paris, l’atelier de Patrick Tosani s’étend sur deux niveaux tout entiers dédiés aux recherches qu’il mène avec passion depuis plus de 30 ans. « Je m’intéresse à la photographie depuis tout jeune, confie-t-il. Sa pratique devient très vite assez passionnée, développée, celle d’un amateur averti. » Mais à l’heure d’entamer ses études secondaires, au début des années 70, le jeune homme ne s’y retrouve pas. «  Cette discipline n’est alors proposée que dans un registre technique les écoles des beaux-arts ne sont pas encore concernées par la photographie , ce qui ne m’intéresse absolument pas. » Ce sera donc l’architecture, un peu par hasard, mais qui s’avèrera être « une chance ». Par son ouverture sur de nombreux champs disciplinaires, elle offre de multiples outils d’appréhension et de compréhension du monde : les étudiants abordent le dessin, la technique, la conceptualisation de projet, mais aussi l’histoire, la sociologie, la psychologie, la philosophie, ou encore la politique. « Cette formation prépare à un métier qui doit réfléchir à l’espace public, à son rapport à l’habitat, être attentif à la société, aux gens. Tout cela m’est très utile, car, déjà à l’époque, j’essaie de définir la photographie comme un moyen d’observation et d’enregistrement du réel, d’en faire une sorte de relevé, pour reprendre un terme architectural. » En parallèle, il découvre le Land Art, l’Arte Povera, s’intéresse à ces artistes « promoteurs d’un art expérimental, qui sort de l’atelier et s’éloigne des pratiques traditionnelles, un art où la nature devient un espace de travail… »

De ce temps d’apprentissage, Patrick Tosani gardera le goût du questionnement de l’espace, des notions d’échelle, avec lesquelles il joue inlassablement, et de représentation du réel, détournant et s’appropriant le tout très tôt dans sa démarche. S’appuyant sur l’affirmation du médium photographique comme moyen de réaliser des expériences, les recherches très personnelles qu’il mène alors vont constituer le fondement de son travail. « L’idée d’expérimentation me plaît beaucoup, car elle permet de poser en permanence des questions, de soulever des problématiques dont les résolutions sont plus ou moins abouties, ou réussies. Ça laisse toujours une incertitude et, donc, la place à d’autres questions. » Au fil des ans, son travail évolue tout en témoignant d’une certaine « permanence des choses, parce que les questions qu’on pose sont toujours un peu les mêmes. » Une forme de récurrence dont il résulte pourtant une œuvre prolifique et variée, déclinée le plus souvent sur grand format et par séries.

L’importance du langage

Talons, cuillères, peaux de tambours, verre ou chaussures sont quelques-uns de ces objets ordinaires autour desquels il élabore un espace photographique, dépouillé de tout élément anecdotique. Ce sont des gestes de plasticien qui précèdent ceux du photographe. « Je fais l’image avant l’image, en la construisant dans un espace réel. Ca pourrait s’appeler une scénographie, mais qui inclut des notions propres à la photographie : la profondeur de champ, les zones de netteté, de flou, de lumière, de couleur, le cadrage sont primordiaux. C’est tout un ensemble de facteurs strictement photographiques, mais dont le dispositif va constituer le premier élément de la construction. »

Patrick Tosani, courtesy galerie In Situ, Fabienne Leclerc, Paris. © ADAGP
M§P13, photographie couleur c-print, Patrick Tosani, 2010
Courtesy galerie In Situ, Fabienne Leclerc, Paris. © ADAGP
Patrick Tosani, 2011

La photographie est avant tout pour lui une conceptualisation, elle est « un enregistrement très précis, en même temps qu’un processus mental d’analyse et de reconstruction d’un espace ». Tout est ici question de réglage, intellectuel et technique.

Du choix de l’objet au format et au titre de l’œuvre, rien n’est jamais laissé au hasard, tout est le fruit d’une profonde réflexion. Avant de faire réaliser un tirage définitif par un laboratoire spécialisé, il fait lui-même de nombreux essais en atelier pour valider les dimensions, pour déterminer la « justesse » du format de l’œuvre en devenir. «  J’attache aussi de l’importance aux mots, au langage et à la façon dont, justement, ce que je vais photographier, ou l’espace que je vais construire, va pouvoir être nommé. Ça ne correspond pas forcément seulement au titre, c’est un rapport au langage plus complexe. »

Tout aussi essentiel dans l’élaboration d’une de ses images est le rapport au regard du spectateur, convié à la confrontation, à l’interaction très directe avec l’objet restitué par la photographie. « Ce qu’on regarde, c’est une image sur le mur. Elle interagit avec les images voisines et dans l’espace, en fonction de ceux qui la regardent, non seulement avec leurs yeux mais aussi avec leur corps. C’est une notion indispensable. » Le corps, justement, occupe une place centrale dans les recherches de Patrick Tosani. « Il nous concerne tous, il est au centre de beaucoup de choses et de mes images en particulier. Je le prends parfois comme objet ; sinon, mon intérêt se porte sur celui qui en est un prolongement. » Le talon qui rehausse une personne, la cuillère qui sert à se nourrir, le tambour qu’on frappe avec les mains, ou le vêtement qui enveloppe le corps sont quelques-unes des déclinaisons retenues.

Interrogeant sans relâche notre rapport au monde, Patrick Tosani nous entraîne dans un univers d’une troublante sobriété, qui du réel ne conserve plus que l’esthétique et la poésie. Pas moins de trois expositions lui sont simultanément dédiées, offrant une occasion unique d’appréhender les multiples facettes de son travail. En projet, la participation à une exposition collective, organisée à l’automne prochain par les manufactures des Gobelins, à Paris, et de Beauvais autour de tapisseries réalisées par – ou à partir de l’œuvre de – une trentaine d’artistes contemporains français. « Dans ma proposition, j’ai tenu à ce qu’on considère la tapisserie elle-même comme une image photographique », ne peut-il s’empêcher de préciser. Une nouvelle et séduisante expérience en perspective pour le spectateur.

Patrick Tosani, courtesy galerie In Situ, Fabienne Leclerc, Paris. © ADAGP
Bras et maquette, photographie couleur c-print@(108 x 138cm), Patrick Tosani, 2006
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