Au Domaine de Chaumont-sur-Loire – Leçons de poésie

Ugwu, El Anatsui, 2016.

Chaque année depuis 2008, le Domaine de Chaumont-sur-Loire convie une quinzaine d’artistes – plasticiens et photographes – d’envergure souvent internationale à venir dialoguer avec la nature environnante comme le château et son histoire. Pas moins de vingt installations pérennes jalonnent aujourd’hui un parcours tout entier dédié à l’exploration des liens entre art, nature et paysage. La saison 2016 met à l’honneur le Britannique Andy Goldsworthy, les Chinois Cai Guo-Qiang et Wang Keping, les Coréens Lee Bae et Han Sungpil, les Français Pauline Bazignan, Marc Couturier et Jean-Baptiste Huynh, l’Italien Davide Quayola, la Brésilienne Luzia Simons et le Marocain Yamou. Elle est également marquée par le retour de l’artiste italien Giuseppe Penone et par une nouvelle intervention du Ghanéen El Anatsui, déjà présent l’année dernière. Tous ensemble, ils créent une échappée sensible et poétique dont voici un avant-goût.

Sculpture signée Giuseppe Penone, 2016.
Sculpture signée Giuseppe Penone, 2016.

Dans une lumière éclatante d’été, à travers un rideau de brume automnale ou sous des trombes d’eau printanières, les œuvres d’art contemporain installées dans le parc historique et le château de Chaumont-sur-Loire impressionnent le visiteur, amateur d’art contemporain et de jardins extraordinaires. Emergeant d’une roseraie odorante, dissimulées dans les bosquets ou lovées sous les frondaisons d’arbres remarquables et classés au Patrimoine de l’Unesco, les installations éclectiques n’ont rien à envier en formes, matières ou qualité à celles qui leur font écho sous les hauts plafonds du château ou de ses dépendances, au détour d’une chapelle ou de monumentales écuries. Dehors comme dedans, les œuvres cohabitent, pérennes ou éphémères, le temps d’une exposition ou de plusieurs, d’un artiste à l’autre, fruits de multiples références culturelles : ici tout dialogue, les correspondances s’établissent aisément entre art, nature et patrimoine.

Huitième parcours du genre, celui de 2016, qui s’est ouvert en ce mois d’avril sous une pluie battante comme dans les mariages heureux, est de bon augure. Avec 13 artistes internationaux, dont certains de renommée mondiale, il met comme toujours à l’honneur les arts plastiques, et rend hommage également à la photographie et à la vidéo. Au cours de la balade, ne surtout pas hésiter à prendre son temps pour établir peu à peu des repères au fil d’œuvres aussi puissantes, et parfois incongrues, que raffinées.

Les arbres complices

L’Italien Guiseppe Penone, par exemple, est un habitué des lieux que les arbres ont toujours fasciné et inspiré, de la plus minuscule épine à la plus haute futaie. Cette fois, il ouvre le chemin avec une longiligne sculpture de bronze qui représente un simple tronc, empoigné par une main qui s’y incruste comme une griffe. Celle d’un artiste à n’en pas douter. Plus loin dans l’herbe, un grand cairn sombre à l’étrange forme d’œuf se détache sur le ciel, comme une vigie sur la lande. Le Britannique Andy Goldsworthy a réalisé une sculpture immuable en apparence et pourtant pleine de vie, puisque dans ces feuilles d’ardoise empilées sur une souche de platane encore vive, roche et végétal demain s’emmêleront…

Lien Infini, Yamou, 2016.
Lien Infini, Yamou, 2016.

Dans la même veine d’inspiration d’une création hybride s’étire ailleurs une forme hérissée de clous, qui vient entrelacer deux arbres par leurs troncs, figurant ainsi le huit allongé de l’infini. Avec cette référence résolument symbolique et fétichiste, le sculpteur marocain Yamou célèbre l’interaction de la matière organique et fertile avec celle, stérile, du métal. Autre œuvre qui joue avec l’esprit du lieu, la colline de rondins de bois savamment entassés par le Ghanéen El Anatsui – Lion d’Or de la Biennale de Venise 2015. Toutes les tranches rondes du bois scié sont encollées de capsules de bouteilles, débris de tôle, plaques de presse et autres matériaux de récupération ; la composition joyeuse et colorée ainsi obtenue affirme insolemment que tout ce qui est jeté dans une nature « publique » est toujours recyclable par le biais de l’art.

Pleasant Places, Davide Quayola, 2015.
Pleasant Places, Davide Quayola, 2015.

Derrière la porte d’une grange, l’installation du sculpteur chinois Wang Keping est imposante. Une quarantaine de formes courbes et trapues, en bois dense et noirci, mi-corps, mi-troncs, parfaitement lisses et patinés, mais striés par des veines ou des rides végétales, sont postées en contrebas, comme une cohorte en attente, humaine ou animale, sombre « chair des forêts » qu’aime à travailler l’artiste. Dans cette représentation d’un univers à l’arrêt, le visiteur est invité à s’avancer pour mieux tourner autour de ces êtres sculptés, sensuels et intemporels. A distance respectueuse. A l’inverse, l’œuvre de video mapping élaborée par l’Italien Davide Qayola n’est que fluidité, saisissante de force poétique et de maîtrise technologique. Sur le grand mur-écran d’une salle obscure, des paysages dorés et verdoyants ondulent sous le vent, dans un bruissement musical de feuilles et de sons ; ils se décomposent peu à peu sous l’effet d’amples coups de pinceau, en vagues de couleurs et de formes qui recomposent sous nos yeux l’algorithme d’une toile abstraite. De ce brassage aléatoire et fluctuant, regard sur le monde d’un peintre d’art numérique, émane une sensation d’harmonie profondément réjouissante.

Un exotisme familier

Jardim, Luzia Simons, 2014.
Jardim, Luzia Simons, 2014.

Luzia Simons, brésilienne d’origine, scanne son propre univers artistique : par petits éléments de végétation associés et directement placés sur la vitre d’un scanner, elle crée un jardin exotique aux allures familières et pourtant totalement factice. Luxuriants et glacés, les « scannogrammes » qu’elle nous propose élaborent l’iconographie hyperréaliste d’une nature aussi fascinante que joliment invraisemblable. Lorsque le « land artist » Andy Goldsworthy agit en tant que photographe, c’est aussi pour garder trace d’une installation imprégnée d’éléments naturels et par définition souvent éphémère. Son approche photographique, exposée à l’intérieur du château, témoigne du rapport respectueux qu’il entretient avec le temps, celui de la Nature et celui de l’œuvre ; comme dans ces images qui figent le délitement d’un écheveau de laine posé dans un ruisseau… Autre artiste très présent à Chaumont-sur-Loire cette année, le Français Marc Couturier a disposé ses œuvres multiples et méditatives comme une signalétique poétique en divers endroits, de la Cour au Pédiluve en passant par l’Asinerie. Il choisit ainsi de nous révéler dans sa création d’un tapis, d’un vitrail ou sur une flaque d’eau, l’analogie secrète entre la myriade de taches présentes sur une banale feuille d’aucuba et notre ciel étoilé. On peut suivre ou pas.

Wet wool laid on river stone, (Scaur Water, Dumfriesshire, Ecosse), Andy Goldsworthy, 17 et 29 janvier 2007.
Wet wool laid on river stone, (Scaur Water,
Dumfriesshire, Ecosse), Andy Goldsworthy,
17 et 29 janvier 2007.

Au visiteur novice du Centre d’Arts et de Nature qu’abrite le Domaine de Chaumont-sur-Loire, on ne peut que conseiller les chemins de traverse qui mènent aux œuvres des sept saisons précédentes encore présentes dans les lieux. Pour n’en citer que quelques-unes : dans le Parc, les Racines de la Loire, de l’artiste russe Nikolay Polissky, sont un spectaculaire enchevêtrement architectural de milliers de ceps de vignes, rampant sous les cèdres centenaires ; dans la Grange aux Abeilles, le Momento Fecundo du Brésilien Henrique Oliveira évoque un immense et fantastique serpent de bois qui semble sortir des murs, s’enrouler et croître irrévocablement jusqu’à envahir totalement l’espace ; enfin, dans la Chapelle, l’œuvre végétale et arachnéenne de Gerda Steiner et Jörg Lenzlinger, Les pierres et le printemps, s’annonce comme une promesse de joie suspendue sous les voûtes, fragile et onirique. De quoi nourrir bien des rêves à l’issue d’une visite aussi dense que réjouissante.

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