Philippe Monsel à Paris – Epouser le mouvement du monde

La réalité et le présent sont pour Philippe Monsel d’intarissables sources d’inspiration et d’exploration. Le photographe, vidéaste et éditeur présente, jusqu’au 15 avril, Travelling du monde, à l’Espace 24 Beaubourg, à Paris.

La photographie a fasciné Philippe Monsel dès son plus jeune âge  : la révélation a lieu sur une plage de Zeebrugge, en Belgique, où il est né  ; il a dix ans et découvre l’image photographique, dont la nature même, visant à «  dupliquer  » le réel, provoque en lui une émotion qui ne le quittera plus. La jubilation de l’enfant déclenchant le «  Kodak  », rencontré par hasard sur un transat face à la mer du Nord, restera à jamais inscrite sur chaque œuvre réalisée par la suite.

A 14 ans, il puise son inspiration au cœur de la réalité et du présent et s’applique à fixer sur la pellicule des fragments de notre monde, des parcelles d’humanité. Plus tard, il inaugure sa carrière de photographe au côté de Jean-Pierre Leloir, et suit, notamment, dans les années 1960 – pour Rock & Folk, Jazz Hot, ou encore Jazz Magazine –, l’avènement du rock et de la musique pop, contribuant à immortaliser la révolution musicale qui est allée de pair avec la révolution sociale. Un travail de reportage codifié par la célébration et la commande, dont il se détourne à l’aube des années 1970, après un voyage au Maroc. Là-bas, en 1969, Philippe Monsel réalise l’une de ses premières séries de prises de vue d’envergure  : captation des visages, des autochtones, us et coutumes d’un pays qu’il découvre alors à travers l’objectif et dont il ramène deux mille photographies. Mais à son retour, les innombrables heures passées en chambre noire à travailler au développement, au choix, à l’imagination de projets éditoriaux, restent vaines  ; l’altérité n’est pas en vogue. Il ne photographiera plus. Jusqu’aux années 2000, lors desquelles Philippe Monsel ressuscite le photographe délibérément mis en sommeil, tenté, de nouveau, par la capture du monde  ; une capture à la fois ciselée et fixe, puis en mouvement, à travers l’expérience récente de la vidéo.

A la rencontre de l’autre

L’exposition Travelling du monde emprunte son titre à une citation d’Alain Borer, reprise par Bernard Vasseur dans un texte relatif à Route (2010), œuvre à ce jour la plus ambitieuse de Philippe Monsel et manifeste à bien des égards. Manifeste, car aboutissement de dix années de travail et d’observation attentive du monde contemporain – de ses mouvements les plus triviaux, mais aussi les plus symptomatiques d’un mode de vie actuel – dans une perspective tout d’abord, et bien entendu, photographique. Manifeste, également, par le recours systématique fait par l’artiste aux méthodes et techniques de capture d’images et d’enregistrement de son les plus novatrices qu’offre notre époque en perpétuel mouvement, balisée d’incessantes avancées technologiques et qui n’a comme écho que le rythme continu de nos pas et de nos gestes, témoins d’un quotidien auquel nous ne pensons plus vraiment. Fixer le mouvement du monde, dans ce qu’il a de plus anodin, est pour Philippe Monsel l’assurance d’une postérité engagée contre l’échéance de l’oubli et de la disparition.

Philippe Monsel
Choréphotographies@Improviser l’architecture, Musée Fragonard – Sylvia, Philippe Monsel, 2003
«  J’ai toujours la même émotion devant les images que je peux faire du réel, qu’il s’agisse de photographies ou de films. Je dirais même que j’ai la même émotion en entendant ce que je capte comme son du réel, parce que, pour moi, le réel est magique. Il s’offre dans l’inconscient de son être. En ce sens, il est chaos. Ma jubilation est d’en proposer un improbable ordonnancement. Mais, ce ne sont jamais que des propositions  », explique l’artiste en évoquant les expériences photographiques menées depuis 2000 (car il s’agit toujours d’expériences) et celles, récentes, de la vidéo et de l’installation.

Et si Route, au-delà des rapprochements possibles avec les travaux de l’Américain Andrew Bush dans les années 1990, n’était au final qu’une métaphore de l’existence passée dans l’inconscience des automatismes nécessaires au bon déroulement d’une vie quotidienne qui anesthésie nos états de conscience  ? Il nous épargne une telle réflexion en livrant à notre regard, parfois stupéfait, des fragments de vies immortalisés, des extraits de film, et nous sauve en nous permettant d’aller à la rencontre de l’autre par l’image fixe – connexe à la vidéo – d’une expression, d’une posture, d’un dialogue en cours, derrière les vitres des voitures croisées le long du trajet emprunté par le photographe capteur de vie, depuis Paris jusqu’en Toscane en juillet 2010. Une telle approche de la route vient lier ainsi l’ensemble des travaux récents du photographe à ceux qui, dans les années 1960, furent consacrés à la réalité de l’autre et à l’altérité par l’observation du déroulement de la vie quotidienne.

Croire cependant à la pure réalité de la représentation photographique est une illusion. Combien de manipulations et de réflexions, invisibles sur le champ, seront-elles nécessaires pour parvenir à créer une image représentative de la réalité dans ce qu’elle a de plus fantastiquement trivial  ? Recadrées, assemblées, triées, vérifiées, imprimées, plus que jamais la subjectivité du photographe intervient dans la fixation du réel.

Immortaliser le chant des ruines

Qu’aura finalement choisi de préserver de notre monde et des heures parfois sombres que nous vivons Philippe Monsel  ? Montagnes mythiques, friches industrielles aux échos de vanités, lieux de mémoire voués à disparaître, mouvements de liberté féminine, société en marche…  : il a, en effet, entrepris un véritable travelling du monde contemporain. A travers ses vanités, souvent localisées à l’orée des Z.A.C de notre civilisation, bâtiments en ruine investis par les fougères et les arbustes reprenant leur droit sur le territoire, à travers la série du Petit Palais, puis celle de l’usine de Renault Billancourt, cathédrale de toutes les luttes pour un progrès social qui transformera profondément la société française, Philippe Monsel entend immortaliser le chant des ruines d’un XXe siècle en mouvement, dont il ressuscite les enjeux progressistes. La trivialité de cette voiture garée à l’orée de la Z.A.C des Bruyères, dans les Hauts-de-Seine, le long d’un vieux mur préservé par soucis d’économie pour cerner un chantier de démolition en cours, les prises de vue effectuées à travers la vitre d’un Thalys, reliant la France à la Belgique, l’enregistrement des gestes répétitifs du personnel des vaporetto à Venise, brutalisent notre regard habitué au formalisme esthétisant dominant. Quoi de plus insignifiant, a priori, que ces images  ? A bien y réfléchir, Gustave Courbet n’avait-il pas en son temps, lors du Salon de peinture de 1850, bousculé le regard aiguisé des salons parisiens, en représentant un enterrement se déroulant dans un village de province sous un ciel qui participait lui-même à l’ensevelissement  ?

Philippe Monsel
Route, Philippe Monsel, 2010
Philippe Monsel
Renault-Billancourt, Philippe Monsel, 2003
Le monde n’a cessé de se transformer sous la coupe d’une humanité à la nature ambivalente. Contre tout principe de déploration, Philippe Monsel a su s’en réjouir et ne préserver que ce qui l’enchante et le fait rêver  : l’histoire, l’histoire de l’art, la vie, l’amour à la lumière d’une fin inévitable.

Dans cette perspective, son œuvre se part d’un nouvel atour dès 2003 : la féminité. «  Ce qui m’intéresse, c’est l’ontologie féminine, l’être féminin. La femme nouvelle devient chez moi un moyen de connaître le monde nouveau qui a surgi. Elle en est l’indicatrice, la révélation, la quintessence. Mon désir est donc d’entrer en relation avec ce monde-là via son révélateur.  » Pour Philippe Monsel, le corps de la femme rendra possible sa compréhension d’un monde inédit pour lui du point de vue photographique, qu’il illustre à l’aide d’un Hasselblad lors de son retour sur la scène photographique française. Naissent ainsi les choréphotographies (2003), où, dans le cadre de séances chorégraphiques se déroulant dans des lieux de mémoire, le corps s’anime et exécute des pas totalement improvisés, qui ponctuent une forme de dialogue entre le présent et un passé proche mais révolu, et Mascarade (2004), où, loin de toute revendication en termes politiques, la femme sera libre de tout mouvement et sera, seule, décisionnaire de l’image qu’elle livrera d’elle-même. La séance avec Audrey, qui a invité l’artiste à passer à son tour devant l’objectif, constitue un clin d’œil à l’une des formes d’art les plus novatrices et les plus éphémères de notre temps  : celle de la performance.

Mais au-delà de la représentation du corps, en passant ainsi de la ruine et de l’évocation du passé à l’humain, de l’immobilisme au mouvement, de la photographie à la vidéo, de la route de nos jours au rappel des sommets millénaires qui enchantèrent tant d’hommes, Philippe Monsel situe pour l’avenir. Chaque œuvre est localisée, insistant sur la géographie d’un lieu qui permettra toujours de restituer chacune de ses compositions.

Œuvre polymorphe fondée sur le mouvement du monde, cristallisant le temps qui passe sans que nous y prêtions réellement attention, la production de Philippe Monsel en mémorise la trace et livre dès à présent, pour le futur, les images les plus révélatrices de ce que nous aurons finalement accompli au fil des jours.

Philippe Monsel
Mascarades – Valérie, Philippe Monsel, 2004

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