Julien Chatelin à Paris – Ralentir le temps

Julien Chatelin

Mû par un goût des autres insatiable et éclectique, Julien Chatelin parcourt le monde pour mettre en lumière non pas l’exotisme, mais toute la poésie et la beauté de son ordinaire. Portrait, paysage, reportage, le photographe passe d’un genre à l’autre au gré de sa curiosité, utilisant surtout l’argentique, sans négliger les atouts du numérique. Organisée au Salon H, dans le 6e arrondissement parisien, par l’association One Shot Art Paris, l’exposition Zion Anatomy est extraite de l’un de ses principaux projets menés dans les années 2000 : Israël Borderline, à travers lequel il appréhende, avec subtilité, toute la pluralité et la complexité de la société israélienne. Rencontre.

«  J’ai besoin de ruptures, de changements de rythmes et d’univers  », confie Julien Chatelin pour expliquer la diversité, tant thématique qu’esthétique et technique, qui caractérise son travail. «  Et puis, il est intéressant de casser de temps en temps ses habitudes  : cela force à poser le regard d’une autre façon  », poursuit ce quadragénaire, passionné par la photographie depuis son adolescence. Après s’y être exercé quelques années en parfait autodidacte – «  J‘avais un petit laboratoire où je faisais mes propres tirages et j’adorais çà.  » –, il part suivre un cycle d’études de Photographie, parallèlement à un autre de Sciences politiques, à l’université de New York. «  A l’époque (NDLR  : seconde moitié des années 1980), il y avait une grande différence entre les écoles de photo françaises, où la sélection se faisait par la science – or, j’étais très mauvais – et américaines, qui proposaient aussi un cursus technique, mais associé à des cours d’histoire de la discipline.  » Le jeune homme étudie sous la conduite de personnalités – parmi elles, Joel Meyerowitz –, «  qui font partie de l’histoire de la photographie. Ce ne sont pas des gens qui vous disent quoi faire, ils savent regarder la photo et en en parlant, tout simplement, vous donner les clés pour progresser, ce qui est, évidemment, très stimulant. Par ailleurs, passer par une école, c’était égalementune manière de me confronter au regard des autres.  »

Ses diplômes en poche, il vit quelque temps aux Etats-Unis, dont est originaire sa mère, mais ne résiste pas longtemps à l’attrait exercé par une Europe en plein bouleversement  : le Mur de Berlin est tombé, l’ex-Bloc de l’Est est en effervescence. «  Je me sentais très éloigné de ce qui agitait le monde à ce moment-là. Je suis donc rentré en France dans l’idée de trouver une agence qui m’envoie dans ces régions en mutation.  » S’ensuivent, au début des années 1990, de nombreux reportages en ex-URSS  : dans le Caucase et en Asie centrale. Il en gardera une affection particulière pour la Géorgie, où il entretient depuis 20 ans des liens d’amitié. Entre deux voyages, il couvre l’actualité sociale française. «  J’ai toujours eu ces deux préoccupations  : actu et photo. Je suis devenu journaliste par l’intermédiaire de la photographie, car ce que j’aime avant tout, c’est photographier des gens  ; je ne suis pas très doué pour fabriquer des images mais plutôt pour en capturer, c’est pourquoi je me suis orienté vers le reportage. Ma curiosité de journaliste est venue par la suite.  »

Julien Chatelin
Série Israël Borderline. Etudiants@d’écoles talmudiques lors@des fêtes de Soukhot (Jérusalem), Julien Chatelin, Octobre 2004
Tchétchénie, Kosovo, Kurdistan, Sahara occidental, Tibet  : les projets se multiplient, s’entrecroisent, se rejoignent, «  au début de façon accidentelle  », en une série sur les nations sans Etat. C’est en partant de cette idée, que Julien Chatelin aborde la question de la Palestine, alors plongée dans la Seconde Intifada (2000-2003) et qui alimente chaque jour les journaux télévisés. «  Je ne voyais vraiment pas ce que j’allais raconter de plus. Et puis, j’ai du mal à trouver ma place quand tout le monde travaille très vite. Pourtant, j’aime vivre ces moments-là, ces instants historiques, mais il y a toujours une sorte de frustration.  » La précipitation inhérente aux contraintes de bouclage des magazines lui laisse un goût amer  : «  Je n’aime pas me dépêcher, je n’aime pas envoyer mes films quand j’ai l’impression que mon travail n’est pas terminé.  » Comme pour tout projet, il cherche alors la forme – thématique, esthétique et matérielle – la plus pertinente à adopter. Lorsqu’il s’envole pour un premier voyage en 2004, il a ainsi en tête «  d’attaquer ce morceau de l’histoire contemporaine  » par l’angle israélien et sociétal – et plus particulièrement celui de la jeunesse –, qui lui semble sous-traité «  et que je connaissais moi-même assez mal.  » Côté technique, le photographe opte pour le noir et blanc, auquel il est revenu depuis peu – «  après 15 ans de couleur, je retrouvai une liberté et un langage qui me plaisait beaucoup  » – et le format carré, nécessitant de travailler à des vitesses plus lentes et offrant une esthétique «  parfaitement adaptée à ce type de projet.  »  «  Face au flot d’images en “24 x 36 couleur”, soit plus ou moins la norme en termes de photo d’actualité, ça me permettait d’obtenir une écriture qui ralentissait un peu le temps tout en offrant un univers, un cadre commun à ce sujet complexe » et par définition multiple.Un espace-temps spécifique

Pendant deux années, il va s’attacher à décrypter «  ce chaos israélien  ». «  A chaque fois que je traitais un aspect, je m’apercevais que le contraire existait, se souvient-il. Il y a tellement de groupes identitaires, d’univers différents, qui se côtoient, sont mitoyens, se mélangent, parfois, grâce à une spiritualité commune, tout en revendiquant l’existence de frontières politiques, ethniques voire économiques.  » Lui, reste frappé par la vitesse à laquelle on peut passer d’un monde à l’autre, par la façon, «  propre au pays  », dont tout se télescope  : «  Je pouvais, dans la même journée commencer à travailler dans les colonies, déjeuner à Tel Aviv, faire un portrait et, enfin, suivre une Gay Pride à Jérusalem. Il règne là-bas un espacetemps tout à fait spécifique.  » 

Aujourd’hui, Julien Chatelin s’est engagé dans une entreprise «  radicalement différente  », davantage axée sur la géographie et le paysage  : «  Il y a très peu de personnes sur les images. Je travaille à la chambre.  » Débuté en Egypte en 2011, une nouvelle fois en marge de l’actualité brûlante de l’époque, ce projet a pour thèmes centraux la tension existant entre le désert et l’urbanisme et la forme de démesure dont l’homme est coutumier.

Julien Chatelin
Série Israël Borderline. Une jeune@Israélienne aide des Palestiniens@à récolter des olives, Julien Chatelin, Octobre 2004
Julien Chatelin
Série Israël Borderline. Evacuation@d’un avant poste@d’une colonie sauvage à Mitspe Itsar, Julien Chatelin, Mai 2004
En Egypte, le photographe s’est intéressé aux tentatives de colonisation du désert par les hommes, en réaction à la très forte pression démographique à l’œuvre dans les grandes villes. «  Des cités entières ont été construites de toutes pièces et à tour de bras sur la côte pour essayer de désengorger les grandes villes. Quasiment inhabitées, car éloignées des pôles d’activité, elles sont devenues des “non-endroits”, des sortes d’entre-deux où le désert reste présent et, à chaque bourrasque de vent, reprend du terrain. Ou alors, elles ont été complètement transformées en Gated communities* pour les populations plus aisées.  » Ce reportage initial a été suivi, l’été dernier, par une deuxième étape ayant pour cadre Détroit, au nord-est des Etats-Unis, où la situation est inversée  : «  La ville a perdu la moitié de sa population en dix ans et c’est la nature qui, de fait, reprend ses droits. J’avais même lu quelque part qu’on pouvait faire tenir l’équivalent d’une ville de la taille de San Francisco dans les terrains vagues de Détroit.  » La suite pourrait avoir pour décor un coin d’Asie, «  rien n’est vraiment programmé, j’avance au fur et à mesure des passerelles qui, tout d’un coup, se mettent en place entre ces lieux et ouvrent de nouveaux champs de réflexion.  » Parmi les autres projets en cours ou en gestation, plusieurs ont pour cadre le continent africain  : la région des Grands Lacs, notamment, et l’Afrique du Sud, «  un pays qui m’intéresse un peu de la même manière qu’Israël  : une nation tiraillée, avec une histoire contemporaine et une forme de complexité qu’on a tendance à vouloir effacer.  »

S’il semble porté par une indéniable curiosité de l’autre et un goût prononcé pour la découverte, Julien Chatelin se méfie pourtant par-dessus tout de l’exotisme. «  Si je me laisse séduire par lui, je serai forcément à côté de la plaque, car maintenu à la surface des choses, hors de la réalité des gens. J’aime débuter un travail lorsque, tout d’un coup, je cesse d’être surpris  : il m’apparaît “normal” qu’il y ait des soldats partout dans les rues de Jérusalem et de Tel Aviv, je ne suis plus choqué par le fait d’être fouillé à répétition, je m’habitue aux tensions locales, etc.  » Pour autant, le photographe n’en revendique pas moins l’importance de son regard extérieur, qui assure un recul nécessaire : «  Il faut à la fois conserver un sens aigu de l’observation, sans se laisser influencer par les différences qui existent entre notre univers et celui qui nous accueille. C’est cette distance-là qui est fondamentale.  » Et lui permet, en fin de compte, de parfois «  éclairer  » les habitants des lieux investis. Montrer ses images aux gens en question fait partie des «  tests  » auxquels il se prête volontiers. «  Parmi les journalistes et photographes israéliens que j’ai côtoyés, par exemple, certains ont apprécié, octroyant une vraie pertinence au propos, d’autres pas, parce que, finalement, je ne montrais rien d’exceptionnel  : pour eux, c’était une situation quotidienne, normale et qui, du coup, ne valait pas la peine d’être photographiée. C’était pour moi un compliment.  »

* Quartiers résidentiels à l’accès contrôlé.

Julien Chatelin
Série Israël Borderline.@Durant la Massa kumta, marche (72 km) de fin de classes@des parachutistes, Julien Chatelin, Juin 2005

GALERIE

Contact
Crédits photos