Galerie Claire Corcia – La poupée à l’enfant… l’homme au diable

Ody Saban, courtesy galerie Claire Corcia

Ne vous y fiez pas  ! si leur innocence est souvent feinte, leurs appas se prêtent toujours à traverser le miroir. Pour ne dire ni oui ni non, de cire ou de son, reflets du vrai comme relais du rêve, elles gardent jalousement enfermés le jardin secret de l’enfance et la trouble image d’une vie traversée de songes, d’ombres menaçantes, de fées lumineuses, de sorcières aux noirs desseins, de joyeux lutins comme de djinns malins. Les Poupées de Claire Corcia ont parcouru le monde, culbuté les frontières avec une suave effronterie  ; déliées du Temps, elles nous susurrent d’inavouables rencontres, cruelles ou tendres, perverses ou compatissantes  ; elles se sont immiscées dans nos songes, les lourds couvercles scellés de poussière des malles de nos greniers ont cédé et ont renoncé à les tenir enfermées, tout comme les kachinas des Indiens Hopis du Nouveau-Mexique qui toujours rassemblent dans leur frêle effigie le souffle sacré enveloppant la terre-mère.

Onze artistes, six céramistes, sculpteurs de métal, bronze, papier mâché et cinq peintres ont réinventé «  leur poupée  ». Et nous voilà embarqués pour un voyage au pays de l’imaginaire. Songe, songe n’est pas mensonge  ! Mais peut-être le signe intangible d’une réalité enfouie depuis la nuit des Temps et qui hante notre présent. La Poupée au parasol, arachnide translucide paré de blanc, est bien née des limbes et les Chaperon Jaune, Sorcière ou Illusionniste d’Alexandre Meyer figés dans leur cercueil de verre, n’attendraient-ils que leur résurrection  ? Entre enfermement et délivrance toujours, ces cinq céramiques de Florence Thomassin, corps inscrits en creux, drapés d’immenses cheveux qui telle une chasuble, descendent jusqu’à terre, en quête d’on ne sait quelle rédemption  ; ou encore les figures cauchemardesques surgies des grandes toiles de Simone Picciotto et leur étrange accouplement sous l’œil d’un chat sans doute mystique, qui semblent vouloir délivrer on ne sait quelle atroce supplication. Ou sublime plaisirpartagé, entre Eros et Thanatos.

Dominique Jancel, courtesy galerie Claire Corcia
Les trois amis, Dominique Jancel
Joanna Flatau, courtesy galerie Claire Corcia
Poupée mécanique 1, Joanna Flatau

L’Œuf noir, bronze d’un couple anthropomorphe hiératique de Marc Touret, les poupées provocantes de Domminique Jancel, hallucinées et déglinguées de Joanna Flatau, magiques d’Ody Saban, mystérieuses et inquiétantes d’Evelyne Postic, tourmentées, façonnées à l’épreuve du feu d’Haude Bernabé, ou encore poupines et vaguement monstrueuses dans l’opulence des chairs d’Eva Roucka, toutes ne font que rappeler nos rêves éveillés, nos songes diurnes ou nocturnes, cette réalité égarée qui déjoue la fuite du temps  ; poupées s‘adonnant à la misandrie comme en souvenir d’un monde originel androgyne. Exutoire ou exorcisme, la poupée conjure et invoque, sacrifie et convoque. Elle fait alliance avec les peurs, dissipe les ténèbres, amorce un dialogue silencieux avec le monde non révélé. Dans la froide lumière de sa désespérance, Cosette, pétrifiée, découvre la poupée magique, celle qui transforme son destin en vision  !

Les charmes sulfureux de Méduzine

Et puis, partagée entre l’exubérance d’un père originaire du Sud, la Tunisie, et la ferveur d’une mère juive née en Russie, Sabrina Gruss hante notre monde de ses créatures d’un autre univers. C’est une danse avec la mort, un jeu de Vanités qui sème un sourire tendre et ironique, un ballet de coquets squelettes parés pour l’ultime fête. Glaneuse du néant – elle extirpe des landes, des lieux abandonnés et des fourrés racines, crânes d’oiseaux, coquilles vides, os sans sépulcre –, dans le secret de son atelier elle se livre à de surprenantes résurrections  : rat à tête humaine en tutu constellé de crânes minuscules, un compère à longue queue surgit d’une boîte où gisent, abandonnés peut-être, des poupons  ; royale, éternelle Parque, Méduzine dévoile ses charmes sulfureux la tête enrubannée d’un serpent, un rabbin entre en scène, rescapé des tréfonds de son grenier hanté. Personnages décharnés, parés des vestiges chagrins d’une autre vie, ils bringuebalent leurs os et «  presque tous ont quitté la chemise de peau…  » tels les Pendus de Rimbaud. Mais ils retrouvent un ailleurs  : êtres d’écorce ou de fibres extirpés de la terre ensevelissante, ils proclament haut et fort leur vie retrouvée, fût-elle accompagnée d’animaux – ambigus toujours, maléfiques selon –, comme rats et serpents… Thaumaturge pudique, Sabrina Gruss nous ramène avec un humour grinçant à un dialogue avec un monde des ténèbres qu’elle charme pour ne pas se laisser envoûter, et n’en finit pas d’exorciser cet autre côté du miroir où se cachent nos peurs, où naissent nos mauvais rêves, où les prémices de notre histoire plongent leurs racines. Sans doute le plus vieux jouet de l’histoire – on en a retrouvé dans les tombeaux de l’Egypte antique –, la poupée, de confidente en objet rituel n’en finit pas de recueillir, profanes ou sacrés, parfois même maléfiques, bien des secrets inavoués. «  Bénie soit la providence qui a donné à chacun un joujou  : la poupée à l’enfant, l’enfant à la femme, la femme à l’homme, et l’homme au diable  » conclut Victor Hugo.

Sabrina Gruss, courtesy galerie Claire Corcia
Dans le grenier, Sabrina Gruss

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