Jean Roulland à Calais – La poésie à l’état pur

Jean Roulland, photo S. Deman

De Calais à Lille, en passant par Roubaix, Villeneuve d’Ascq et Nouvelle-Eglise, petit village près duquel il vit depuis 45 ans, Jean Roulland a été à l’honneur ces derniers mois dans cinq lieux du nord de la France. En réunissant quelque 250 sculptures, dessins, pastels et installations répartis dans l’ensemble de ses espaces et mis en correspondance avec ses collections, le Musée des beaux-arts de Calais offre un très bel éclairage du parcours de l’artiste et de son inlassable exploration de la figure humaine. Une exposition à découvrir jusqu’au 5 janvier.

« Je ne trouve pas un souffle de désespoir dans ma sculpture. Celle-ci n’est pas cruelle, elle se veut réaliste : elle est la représentation des gens que j’ai fréquentés, dans toutes les couches de la société, du bourgeois caricatural jusqu’au clochard alcoolique. C’est le reflet du contact immédiat avec l’homme de la rue. » Par ces mots qui accueillent le visiteur de l’exposition présentée au Musée des beaux-arts de Calais, Jean Roulland rend simplement, mais fermement, caduc tout débat éventuel sur la « dureté » de son œuvre. A la fois puissante et sensible, vive et sombre, elle évoque l’humain sans détour, touchant immanquablement le regardeur.

Jean Roulland, photo S. Deman
Le juge, Jean Roulland, vers 1973.

Né le 29 mars 1931 à Croix, près de Roubaix, Jean Roulland grandit au sein d’une famille bourgeoise de cinq enfants – quatre garçons et une fille. Sa mère est une ancienne institutrice ; son père est agent d’assurances ; ancien combattant de la Grande Guerre, les souvenirs douloureux qu’il en livre jalonnent l’enfance de l’artiste et le marqueront à jamais. Adolescent, Jean Roulland cherche sa voie : s’il rêve de devenir acteur, il se sent également attiré par le dessin. Malgré ses espoirs de le voir emprunter la même voie que lui, Armand Roulland se résout à l’inscrire, en 1946, à l’Ecole nationale supérieure des arts et industries textiles de Roubaix, où le jeune homme s’exerce, cinq années durant, à de nombreuses techniques, devenant rapidement un élève assidu et enthousiaste. Il y apprend le dessin et la peinture, le modelage de la terre et du plâtre, avant de s’initier au travail de la pierre, du marbre et du bois. Sa culture s’enrichit au fil des nombreux ouvrages d’art qu’il lit assidûment. Si la maîtrise d’Auguste Rodin l’impressionne, la pureté des formes de Constantin Brancusi et de Jean Arp le fascine et, bientôt, le guide. Passionné par la sculpture, mais n’imaginant pas encore, à l’époque, pouvoir en vivre, Jean Roulland décide de se former dès 1948 à la poterie et à la céramique. C’est à son initiative que l’école se dote d’un four à grès. En 1951, il est en dernière année et rejoint pour quelques mois, en candidat libre, les bancs de l’Ecole des beaux-arts de Paris. Il visite régulièrement le Musée de l’homme, y étudie les crânes et l’anatomie humaine.

A peine diplômé, Jean Roulland part faire son service militaire à Sarrebourg, en Allemagne. Quelques mois après son retour à Roubaix, il épouse Marie Josée D’Hulst, avec laquelle il s’installe dans un appartement situé juste au-dessus de la galerie Dujardin – qui a fermé ses portes en 1980 –, réputée pour son fervent soutien à la création contemporaine. La nuit, il prend plaisir à se glisser dans l’espace d’exposition désert pour s’imprégner en paix des Picasso, Manessier, et autres Germaine Richier. L’artiste a 22 ans. Pour subvenir aux besoins de sa jeune famille – le couple aura bientôt quatre enfants –, il se fait embaucher comme mouleur dans une manufacture de faïence installée dans la commune voisine de Wattrelos. Il y travaillera pendant neuf ans, tout en poursuivant ses recherches picturales et sculpturales, et en exposant régulièrement dans les galeries roubaisiennes et lilloises. La découverte de la technique de fonte à la cire perdue, qu’il décide d’approfondir de manière autodidacte dès 1962, donne à son travail de sculpteur – jusqu’alors essentiellement tourné vers la pierre – une nouvelle orientation. Ils réalisent ses premières têtes, lesquelles deviendront un élément récurrent de son œuvre.

Jean Roulland, photo S. Deman
Main, Jean Roulland, 1963.

Contraintes du bronze oblige, Jean Roulland, qui entend bien fondre ses pièces lui-même, cherche un lieu à même de répondre à ses nouvelles exigences. Il s’installe d’abord dans une petite ferme près de Douai, où des habitants des environs l’aident à construire son premier four potager, avant de partir vivre quelques années en Ardèche, à Casteljau. Mais le quotidien n’y est pas si simple, voire difficile et, en 1967, la famille reprend la route du nord de la France. Elle s’installe bientôt – le sculpteur y vit toujours – dans une belle maison du début du XXe siècle, posée au cœur d’un parc arboré à Vieille-Eglise, dans le Calaisis. Une longue période de créativité intense et féconde s’ouvre alors, mêlant dessins et sculptures de plus en plus expressionnistes. Son inspiration, l’artiste la puise au contact des gens qui croisent sa route, des paysans comme des notables, des amis proches comme des rencontres éphémères. Elle s’assombrit brutalement, dès 1978, avec la disparition de Marie-Josée.

En 1983, Marie-Christine Remmery, une étudiante des Beaux-Arts de Roubaix, le sollicite pour parfaire sa formation de sculptrice. Peu à peu, la vie de Jean Roulland reprend sens et équilibre. Le couple se marie en 1998. S’épaulant l’un l’autre, chacun poursuit son cheminement artistique. Une décennie plus tard, le sculpteur est victime d’un accident vasculaire cérébral qui le plonge quelque temps dans le coma. L’homme se réveille le corps et l’esprit profondément handicapés. Lentement, porté par la détermination sans faille et la généreuse énergie de sa compagne, l’artiste recouvre la mémoire et renoue le dialogue avec son environnement. L’usage des mots reste encore difficile, celui d’une ardoise magique, salvateur. Le regard, lui, sollicite ; tour à tour vif, curieux ou nostalgique, il reflète « la poésie à l’état pur se dégageant de cet artiste impulsif, imprévisible, très gentil et farouche à la fois », comme le décrit Bruno Vouters*, journaliste et ami du couple. « Un vrai feu follet. »

En juin 2013, Bruno Vouters a publié Jean et Marie chez Atelier Galerie Editions (254 pages, 17 euros).

Eclairage au LaM

En prolongement de l’exposition Picasso, Léger, Masson : Daniel-Henry Kahnweiler et ses peintres, le LaM – Lille Métropole Musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut – renouvelle l’accrochage de ses collections d’art contemporain autour de cinq artistes ayant marqué les débats autour de la figure humaine qui ont émergé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale : Eugène Dodeigne et Jean Roulland – le chapitre monographique consacré à celui-ci s’intitule Jean Roulland ou le visage comme figure –, ainsi que feus Bernard Buffet, Eugène Leroy et Arthur Van Hecke. Mises en résonnance avec l’œuvre de Jean Fautrier, figure tutélaire de l’époque, leurs pratiques respectives – picturales ou sculpturales – entrent également en dialogue avec celles de trois plasticiens témoignant de l’actualité de ces problématiques : Berlinde De Bruyckere, Thierry De Cordier et Lili Dujourie. Par ailleurs, la Maternité (1956) de Jean Roulland est présentée, de manière permanente, dans le parc du musée. A découvrir jusqu’au 12 janvier.

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