Futurotextiles à Roubaix et à Paris – Le futur dévoilé

Tissu tramé de fibres optiques, robe gonflable, costume-linceul imprégné de spores de champignons, vêtement muni de capteurs et annonçant la couleur de votre humeur  ! Les pratiques et matériaux les plus innovants liés au textile, et appliqués tant dans l’art, que dans le design, la mode, les transports ou la santé sont actuellement offerts au regard dans le cadre de Futurotextiles. Initiée en 2006 par Caroline David, directrice des Arts visuels de Lille3000, la manifestation itinérante est actuellement présentée au tout nouveau Centre Européen des Textiles Innovants (Ceti), à Roubaix, à l’occasion du festival Fantastic. En février, elle s’installera pour une période de cinq mois à la Cité des sciences et de l’industrie, à Paris.

Le bâtiment argenté et multicolore s’élève fièrement au milieu de terrains en friche  ; au loin, une usine désaffectée l’envie. Plus qu’un symbole, l’installation du Ceti au cœur de l’ancien quartier textile de l’Union, à Roubaix, entend affirmer le renouveau, grâce aux technologies de pointe, d’un secteur tombé dans l’oubli. «  Futurotextiles est une exposition qui entre dans le cadre de Fantastic, mais qui colle aussi parfaitement à l’ouverture du lieu. Les deux se complètent, ce qui est à mon sens très très bien  !  », se réjouit la commissaire Caroline David. L’ancienne directrice du Frac Nord-Pas de Calais a rejoint l’actuelle équipe de Lille3000 il y a 12 ans, pour préparer Lille2004, Capitale européenne de la Culture. Elle est l’instigatrice du projet proposé au Ceti, créé en 2006. «  Cela faisait un moment que nous avions envie de faire quelque chose autour de la création textile, sans rester uniquement dans le domaine artistique. Nous avons retroussé nos manches et nous nous sommes lancés. J’étais passionnée, mais ne connaissais pas bien le milieu. J’ai eu la chance inouïe de faire les bonnes rencontres. Ça m’a ouvert les portes des entreprises, ce qui n’aurait jamais pu être possible depuis le monde de la culture dont je suis issue. J’ai voulu, dès le départ, y associer tous les domaines de la création  : c’est pour cela que l’on retrouve aussi bien la mode et le design que l’art contemporain et l’architecture.  » Le concept a rencontré un succès croissant depuis son lancement. De Courtrai à Shanghai, en passant par Bangkok, Barcelone ou Casablanca, Futurotextiles a été accueillie aux quatre coins du globe et en est aujourd’hui à sa troisième édition. «  Elle s’est régénérée régulièrement depuis 2008. Impossible de rester sur une exposition statique  ! L’édition 2012 est d’ailleurs complètement inédite. »

La visite débute par un espace introductif, peuplé d’une ribambelle de tables rappelant un laboratoire, où sont présentées toutes les formes possibles de textiles. «  On essaie de faire comprendre rapidement ce que sont les fibres  ; d’amener le public à se rendre compte que l’on peut faire du textile avec “n’importe quoi” – basalte, marc de café, carapace de crabe, etc.  ! Le reste de l’exposition, découpée en grandes zones(1), montre que le textile est presque partout.  » Dans un coin de la pièce, une intrigante silhouette noire. Il s’agit d’un mannequin entièrement revêtu d’une combinaison brodée d’épais fils blancs, eux-mêmes imprégnés de spores de champignons censés, nous explique-t-on, favoriser la décomposition du corps tout en éliminant les toxines qu’il contient. Jae Rhim Lee aborde ici sans détour le sujet de la mort par ce qu’il a de plus trivial et de plus naturel  : le devenir de notre enveloppe corporelle. Selon le Centre pour le contrôle et la prévention des maladies aux Etats-Unis, notre corps contient une moyenne de 219 polluants toxiques dont des métaux lourds, des pesticides et des conservateurs. S’appuyant sur ce constat et d’autres recherches – notamment relatives aux conséquences de l’incinération –, l’artiste américaine propose de «  minimiser l’impact de notre disparition sur l’environnement  » grâce à la culture et à l’utilisation des Champignons d’infinité. «  Nous ne sommes plus tout à fait dans le monde du textile, convient Caroline David, mais la proposition méritait un éclairage, d’où sa présentation dans l’espace “laboratoire”.  »

(1) L’exposition se découpe en une dizaine de zones dédiées à la protection, l’habillement, le sport, la santé, les transports, la maison, l’architecture, le bien-être, sans oublier les tissus dits intelligents et les géotextiles.

Inga Sempé, photo S. Deman
Lampe plissée, Inga Sempé, 2002
Jae Rhim Lee, photo S. Deman
Mushroom death suit, Jae Rhim Lee, 2011
Le visiteur pénètre ensuite dans les univers du design et de la mode. Du plafond d’une première petite pièce dédiée à la lumière, se déploie un rideau étincelant. Conçu par les designers Clémentine Chambon et Françoise Mamert, Eight-part fugue (2011) est un tissage éclairant de soie et de fibres optiques. «  C’est une entreprise de soierie lyonnaise, Brochier, qui a mis au point cette technique sur des anciens métiers à soie. En 2006, Daniel Buren avait réalisé avec elle sa première toile lumineuse, exposée lors de l’édition initiale de Futurotextiles.  » Dans le cabinet de curiosités attenant, « pensé dans le cadre de Fantastic  », c’est un lustre en dentelle siliconée et résille, au halo à la fois poétique et bleuté, qui attire d’emblée le regard. Il est signé Tony Jouanneau et Tzuri Gueta, dont on découvre, sous vitrine, d’autres objets merveilleux, «  un peu magiques  », disposés près des étranges créatures en feutre, perles et laine bouillie de Lorenzo Nanni. L’artiste s’empare ici de représentations classiques issues des domaines de la botanique et de l’anatomie pour faire naître un univers fantasmagorique, empli de fleurs mutantes et autres entités carnivores. 

Une drôle de robe fleurie et… gonflable, imaginée par l’Australienne Jacqueline Bradley, fait la transition avec l’univers de l’habillement. «  J’aime glisser aussi des choses un peu amusantes. L’idée du gonflable est par ailleurs très intéressante, précise la commissaire, dans un monde textile où l’on essaie d’alléger tout le temps.  » A l’image des vêtements de la designer Ying Gao, qui s’animent dans la pièce voisine sous l’effet du seul mouvement de l’air. «  Il s’agit d’un textile mis au point par des Japonais, le plus léger au monde.  » Deux costumes de Nick Cave brillent de toutes leurs paillettes. Présent à Lille dans le cadre de l’exposition Phantasia(2), «  il est passé alors qu’on était en plein montage et a eu envie de participer ! On n’est pas sur des textiles très innovants mais c’est une façon de montrer le travail de la broderie.  » Les habits extravagants de l’Américain sont notamment destinés à protéger de la bêtise  ! Sa compatriote, Kristin Neidlinger, a de son côté mis au point un vêtement qui, grâce à de petits capteurs, change de couleur selon l’état nerveux de celui qui le porte. Même principe, en termes de mutation colorée, mais sur une toile murale cette fois  : point d’orgue d’un parcours dense et éclectique – montrant entre autres, dans la dernière grande pièce, les récentes innovations textiles dans les transports, la santé ou encore l’ameublement –, l’installation du duo de designers milanais Carnovsky nous plonge dans un univers pour le moins fantastique (The Underworld). Sur la toile a été imprimé un dessin qui varie selon la couleur – rouge, verte ou bleue – de la lumière projetée. Poissons, plantes et mammifères marins se succèdent en un ballet féérique. On a envie d’y laisser courir sa main ; c’est d’ailleurs permis et suggéré en de nombreux points de l’exposition. «  J’essaie qu’on puisse toucher un maximum car, sinon, c’est frustrant  », note simplement Caroline David. Un esprit d’ouverture caractérisant une exposition tout à la fois artistique, scientifique et ludique, qui témoigne d’une cohabitation fructueuse entre plusieurs univers se stimulant et s’enrichissant mutuellement. «  C’est nouveau dans le monde du textile, mais je crois que cette transversalité, à laquelle une exposition de ce type participe énormément, va aller en s’accentuant.  » L’époque est à la complémentarité, et c’est réjouissant  !

(2) Phantasia est une exposition présentée dans le cadre du festival Fantastic au tri postal, à Lille.Article écrit en collaboration avec Marie-Laure Desjardins.

Nick Cave, photo S. Deman
Soundsuits, Nick Cave, 2012

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