Sabrina Gruss, D’exquis cadavres – dont les bouches d’ombre crient la vie

Sabrina Gruss

Elle explore les sous-bois, fouine les lieux où la moisissure et la rouille ont accompli leur œuvre, où grouillent d’improbables créatures ou leur souvenir. Crânes de piafs et bouts d’os font son affaire : elle se prépare à une résurrection de tendres dépouilles car elle a appris à murmurer à l’oreille de ceux que l’on croyait défunts.

Sabrina Gruss
Le Bulgat et la Ouspe, Sabrina Gruss, 2008
Paluds-de-Noves, un nom d’ailleurs. A l’heure où le Créateur efface de sa gomme légère les dernières traces de nuit, une silhouette se dessine sur le chemin de traverse. Elle se penche, fouille un buisson, examine un coin d’herbe, repère une coquille vide et ramasse délicatement un oiseau mort de n’avoir pas su voler. Plus loin, pris dans un piège, un splendide renard a rendu son dernier souffle. Mains tendues, cœur serré, l’artiste l’emporte au loin, dans son cimetière personnel où d’autres os se séparent de leur chair, blanchissent et attendent de prendre part à la résurrection qu’elle leur a promis. Sabrina Gruss est une magicienne. Devant son atelier, branches ondulées, racines déterrées, morceaux de bois noueux, crânes d’animaux attendent leur heure. Il n’est pas rare qu’un voisin attentionné vienne accrocher à la poignée de la porte un sac, petite sépulture transitoire pour un animal tué au combat, écrasé, fauché ou tout simplement emporté par la maladie ou la vieillesse. Le purgatoire n’est qu’une étape, un passage d’un monde à un autre. Chaque jour, installée sur son tabouret, l’artiste poursuit l’histoire de tous ces restes, leur offre une seconde nature.

« Je suis tombée dans l’art toute petite ! », se souvient Sabrina Gruss le sourire aux lèvres et le regard amusé par cette remontée dans le temps. Née à Paris, l’enfant fréquente l’école primaire de l’avenue Parmentier et surtout son cours du soir d’arts plastiques pour adultes. « J’avais neuf ans. A cet âge, on ne se dit pas qu’on va devenir artiste, on crée parce qu’on en a besoin, envie. » Cette nécessité de « patouiller » est très vite intégrée par des parents dont les origines juives russes et tunisiennes provoquent en permanence un « feu d’artifice culturel » à la maison. « Papa était représentant et adorait jouer aux cartes dans un petit club à Belleville. Maman, elle, nous élevait, moi, mon frère et ma sœur. Elle avait un tempérament très artiste, aimait la peinture et connaissait des peintres. » Dans cette ambiance animée, Sabrina reste muette. Introverti, son caractère inquiète ses parents mais le médecin les rassure. Il faut la laisser faire, elle finira par sortir de sa coquille.

photo MLD
Sabrina Gruss dans son atelier, 2009

L’épouvantail marche dans la cour

« Je me disais que je n’étais pas normale. Tout ce qui passait par la parole me semblait difficile. Je ressentais les petits traumatismes de la vie de façon intense. » Et il s’en était trouvé un qui avait profondément marqué l’enfant : un exil de presque un an à la campagne. « J’étais toute petite, petite, et maman est tombée malade au point de ne plus pouvoir s’occuper de nous. » Passer de l’appartement parisien à une maison au milieu des champs, des bras de ses parents à ceux d’un couple de paysans est un choc, une rupture. « Mon premier contact avec la nature a été très fort. En l’absence de repères, je m’y suis immergée. Ce fut une expérience intense et un peu douloureuse à la fois. » Les images qui affluent dans la mémoire de Sabrina sont celles d’un monde fantastique : « A cet âge on est encore pétri de contes. » L’épouvantail dans la cour avance à grands pas menaçants vers la maison, mais non, petite sœur, ce n’est que le vent ! De retour à Paris, il la suivra et encore aujourd’hui il revient parfois visiter son œuvre.

Un bac A7, arts plastiques et histoire de l’art, en poche elle passe un an dans une filière d’arts appliqués avant de tailler la route vers le soleil. « Pour payer mes études je travaillais dans une école expérimentale, rue Vitruve. Je surveillais les enfants à la cantine, à l’étude. C’est lors d’une classe « verte » pour laquelle j’étais accompagnatrice que j’ai découvert le Sud. Je me suis attardée et je n’ai pas pu me résoudre à rentrer ! » Elle remonte pourtant mais juste le temps de faire ses valises et s’inscrit aux Beaux-Arts d’Avignon. « La première année, j’habitais un petit village de l’Ardèche. J’avais 140 kilomètres aller-retour à faire chaque jour pour me rendre à l’école, mais la route qui serpentait était si belle… C’était un bonheur ! » L’envoûtement de l’enfance avait ressurgi, la nature reprenait ses droits et allait bientôt lui fournir tout ce dont elle avait besoin pour s’exprimer au plus juste.

Sabrina Gruss, photo MLD
Sans titre, Sabrina Gruss, 2008

« Pas assez contemporain, trop personnel »

En attendant, l’élève Sabrina Gruss fait ses classes. Elle passe d’atelier en atelier. « Passées les trois premières années, il est possible de choisir. Pour moi, ce fut les techniques de moulage et la photographie. » C’est d’ailleurs avec ses matières qu’elle passe son diplôme. « J’ai présenté un travail d’introspection sur le morcellement et sur mon identité juive. » Un prof fait barrage mais sans autre conséquence qu’un petit agacement dans le son de la voix de son ancienne élève quand elle raconte l’épisode. « J’ai fait des moulages à partir de mon corps et ensuite expérimenté la transformation de mon image. Puis je suis retournée à Paris pour que mes parents m’emmènent dans les endroits qui avaient marqué leur histoire et celle de leur famille. Avec eux, j’ai fait un gros travail de photo. « Pas assez contemporain, trop personnel », m’a-t-on dit… Je m’en fichais ! » Et pour cause, ce travail, c’était elle.

Nous sommes en 1983 et Sabrina Gruss poursuit son chemin. Non pas celui qui la mène chaque jour vers l’atelier et donc vers elle-même mais celui qui va la conduire à l’autre, le solitaire, le malade et qu’elle poursuit jusqu’à aujourd’hui. « J’ai commencé par un chantier d’insertion pour jeunes puis ai suivi des missions en milieu carcéral et en hôpital psychiatrique. » A travers les ateliers de création qu’elle anime, l’artiste accompagne les participants pour leur permettre « de trouver leur langage, de lâcher des choses, de cheminer » mais il ne s’agit en aucune manière de « faire école ». « Ces personnes sont dans un processus de création à part entière et font un travail de qualité. Certaines sont même présentées en galerie. » Inutile de chercher une raison précise à cet engagement. Sabrina répond simplement qu’elle a besoin de travailler avec ceux « qui se coltinent l’enfermement et la souffrance » et d’ajouter « ça montre que l’on peut trouver un sens à la vie même dans le chaos et ça m’aide à être en phase avec les gens, toutes sortes de gens. »

Sabrina Gruss, photo MLD
Installation, Sabrina Gruss, 2009

Des personnages d’os, de plumes et de brindilles

Dans le milieu de l’art, son choix est différemment apprécié. Il y ceux qui la taxent de « bonne sœur » ou d’assistante sociale et ceux qui doutent de la réalité de sa qualité d’artiste. « Quand j’ai démarré, c’était un peu la honte de se frotter à ces milieux et puis je me devais de vivre de mon art ! Depuis les choses ont changé et de nombreux artistes ont investi le champ social, le revendiquent même. » En attendant, elle est libre. Libre de ne pas exposer à tout prix, libre de choisir ses galeries. Un luxe. Et puis ses activités se nourrissent les unes des autres. Elle écoute les histoires d’autrui et fait avancer la sienne. « Il est vrai qu’à une époque cette activité était un peu dévorante. J’ai dû abandonner certaines missions. Je ne manquais pas franchement de temps, mais surtout de disponibilité d’esprit », précise-t-elle. Aujourd’hui, Sabrina Gruss ne quitte plus son atelier que trois demi-journées par semaine mais toujours avec un réel enthousiasme. Le reste du temps, elle le consacre à l’expansion d’un monde étrange et original habité par des personnages incroyables faits d’os et de dents, de plumes et de coquillages, de brindilles et de fleurs séchées.

Le petit homme chevauche un drôle d’oiseau sans aucun duvet sur le crâne, ni bride dans le bec. Dans chacune de ses mains, il tient des fleurs aux longues tiges sans feuille. Chapeau pointu, vêtement court jeté sur les épaules et fermé par une fibule improvisée, ce cavalier d’une Apocalypse joyeuse fait face à un olibrius tout en jambe qui tient avec extase une sorte de gros os auquel un être hybride à la tête d’homme et aux ailes d’oiseaux est attaché par un zigzag de métal. Leur tête et leurs mains sont modelées et le reste constitué d’os assemblés, ou presque. Ses matériaux, Sabrina Gruss les glane dans la campagne environnante en un rituel longtemps immuable. Mais Ithaque, sa chienne, est morte il y a quelques mois et les balades du matin n’ont plus la même saveur. « Depuis 13 ans, elle accompagnait mes longues promenades. Je vais devoir apprendre à marcher seule. Mon glanage a commencé quand je me suis installée dans cette maison en 1993. On ne trouve pas la même chose dans les poubelles des villes que dans la nature ! » D’autant que cette région d’élevage et de prédateurs voit nombre de bestioles se momifier et d’os blanchir au soleil. « J’aime aussi ramasser les vieux gants de travail qu’on trouve parfois dans les rangées de vignes ou dans les vergers. J’aime tout ce sur quoi le temps a travaillé, je trouve ça très beau », confie l’artiste. Cette touche-à-tout dans l’âme se laisse happer par les formes, les assemble. « Les matériaux ont une histoire qui m’est donnée et moi j’y greffe la mienne, je me sers d’elle. »

photo MLD
Vue d’atelier, Sabrina Gruss, 2009

« J’ai arraché une tête, ce n’était pas la bonne ! »

Comme une Circé apaisée, Sabrina Gruss transforme mâchoires, vertèbres et autres crânes, matériaux abîmés, usés, oubliés, et, après quelques incantations et autres passes magiques, leur redonne vie. Elle aime l’idée que le temps s’est arrêté quelque part, comme dans ces vieilles photos qu’elle conserve amoureusement. « J’ai même récupéré des albums de famille qui ne m’appartenaient pas. Certaines personnes m’inspirent. J’aime les clichés de gens qui ont l’air un petit peu demeurés. Le simple d’esprit, l’idiot du village, me touche beaucoup. » L’humanité de ses personnages est probablement ce qui frappe le plus ; on en oublie complètement les matériaux dont ils sont constitués. Transcendés sous les doigts inspirés de l’artiste, ils débutent une nouvelle histoire avec d’autant plus de force que cette seconde naissance n’a parfois lieu qu’au bout d’une gestation à risques : « J’ai déjà arraché une tête en me disant que ce n’était pas la bonne ! » Sabrina s’attache à chacun d’entre eux et après leur avoir donné une mémoire, les baptise. « J’aime énormément certains auteurs comme Valère Novarina. Il y a des passages de ses textes qui me bouleversent et certaines de mes créatures portent comme nom celui de ses inventions, comme le vocifère et la gruge. » Un écureuil passe dans le champ de vision de l’artiste. Il est minuscule sur cette énorme branche. A l’intérieur de l’atelier, la lumière change. Allongé dans une barque, un homme-arbre attend de traverser le Styx. Sabrina Gruss s’empare d’un morceau de bambou prolongé d’un ergot d’oiseau. La magicienne est prête pour la photo.

GALERIE

Contact
Crédits photos