Michelle Knoblauch – Réenchanter l’invisible, tisser le silence

C’était quelques mois avant que l’inenvisageable ne jaillisse des entrailles des réacteurs nucléaires de Fukushima après un tsunami dévastateur  ; des semaines avant que des fuites radioactives n’imprègnent une terre déjà ravagée, ne s’échappent inexorablement dans l’atmosphère et les eaux du Pacifique. Tout a été dit, ou presque  ; même sur les contrefaçons de la vérité pour masquer les responsabilités, et l’incroyable retenue de tout un peuple à taire ses colères, à ne pas trahir son malheur. Michelle Knoblauch était à Tokyo, accueillie comme une artiste sœur de cette âme japonaise si fascinante par ses avancées technologiques et parfois si déroutante par un culte du passé propre à défier les avatars du temps, à affronter les épreuves les plus angoissantes.

Michelle Knoblauch
Bijou de mur, Michelle Knoblauch
Elle les a, ces arborescences jaillies de nulle part, enchâssé dans des demeures translucides  ; à la fois aériennes et arrimées dans leurs éthers baudelairiens, elles flottent, plus libres que captives, voiles gonflées d’aubes et tissées d’ombres, déjà chargées des alizés venus d’Orient. Le végétal et le minéral ont signé un pacte d’alliance pour que la vision ne soit scellée mais alertée, que le regard échappe à la distraction. Michelle Knoblauch possède l’art de réenchanter l’invisible, l’impalpable. Libellules ou forêts de fils métalliques, arachnides suspendus dans les airs ou panneaux à l’épure d’abstraction géométrique et aux transparences diaphanes, elle semble porter en elle un lointain héritage des traditions séculaires du Pays du Soleil-Levant. Si toute œuvre est confrontée à l’espace, celle de l’artiste, qui conjugue fils et trame de papier japonais, unit l’élégance des formes à la transparence comme si le visible n’affirmait sa présence que pour mieux renvoyer à une autre réalité, plus subtile et plus secrète. Un espace que rien ne vient enfermer, mais où tout concourt à une libre  échappée  ; fines mailles ou entrelacs de fils n’enferment mais se jouent de l’aérien comme des voiles subrepticement relevés qui frémissent et nous donnent à voir par-delà les apparences. Le Japon et son art consommé de l’ellipse – celui des haïkus ou de l’ikebana – n’oublie jamais le vivant  : le roseau évoque le papyrus, celui-ci l’écriture qui doit courir sur le papier comme eau vive…

Michelle Knoblauch
Plexis, Michelle Knoblauch
Fugacité de l’instant et beauté captée au parfum d’éternité cessent de s’opposer. D’une chambre d’hôtel l’autre, il suffit à Michelle Knoblauch de suspendre un de ses «  bijoux de mur  » pour effacer l’anonymat du lieu et se retrouver chez elle, même si c’est à dix mille kilomètres. Pour sa troisième exposition à Tokyo, l’artiste évoque ce monde de contrastes si proche et si lointain par son incomparable raffinement  ; ses taxis aux portes automatiques où le paiement de la course s’effectue par le truchement d’un petit plateau sur lequel on dépose ses yens, muet intercesseur entre le chauffeur et le passager. Ou encore ce salon de thé au sommet de la vertigineuse Mori Tower à près de 240 mètres où l’on vous apporte à côté de la théière un petit sablier qui vous indiquera le moment précis où verser votre thé. Et ce qui s’égrène offre alors la parfaite et définitive mesure de l’instant. Dans cet univers d’exquise politesse et de raffinement plus que millénaire qui a adopté l’artiste occidentale, celle-ci a sans doute trouvé son «  orient  » et cette mesure du temps où l’art de l’éphémère est si prégnant que la charge du silence finit par battre en brèche la rumeur du jour et la trivialité du temps ordinaire.

Michelle Knoblauch
Plexis, Michelle Knoblauch

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