Au Palais de Tokyo – La performance à la fête

To disturb  : perturber, déranger. Entendre ici la volonté de provoquer, déborder, lâcher du lest, faire la fête ! Du 10 au 12 avril, le temps d’un week-end et au beau milieu des expositions en cours – Le bord des mondes, Takis – Champs Magnétiques, Bouchra Khalili – Foreign office et L’usage des formes sont présentées jusqu’au 17 mai –, l’institution parisienne dédiée à l’art contemporain a fait régner la performance en son Palais, avec cette idée de brouiller les pistes, de transgresser les frontières entre arts plastiques, vivants, visuels ou création sonore  : plus de 70 artistes ont été conviés pour enchanter, haranguer, questionner, interloquer, surprendre et faire danser le public qui n’a pas boudé ce premier rendez-vous de Do Disturb  !, un festival qui s’annonce annuel.

«  Nous voulions renouer avec l’esprit festif “des 30 heures” qui ont célébré la réouverture des lieux en 2012 et faire écho aux rendez-vous hebdomadaires liés à la performance que nous programmons, souligne Dolores Gonzales, responsable de la communication. Avec la volonté de transcender les disciplines artistiques en y intégrant la danse  ; il n’était pas question de fermer les portes à minuit  !  »

C’est au Yoyo club, que s’est poursuivie la fête, dans la nouvelle boîte de nuit souterraine du Palais de Tokyo, récemment installée dans les anciennes salles de la Cinémathèque française. Dès son ouverture initiale en janvier 2002, l’institution avait endossé cette vocation d’un «  espace possible  », voué à l’expérimentation artistique dans une ville un peu trop policée, où les squats avaient été fermés. Les œuvres éparses et monumentales s’offraient à nous comme des points de vue panoramiques, laissant à nos enfants le droit de courir au «  musée  », alors que les plus grands pouvaient échanger autour de longues tables communes et partager un poulet rôti à quelques euros, le dimanche midi. Do Disturb  ! répond à cette nécessité dionysienne de pouvoir provoquer la rencontre et recréer du lien par la célébration des arts et de la culture, sur un terrain libre, même pour un temps limité. La manifestation n’est pas une exposition, c’est bel et bien un festival, une mini TAZ urbaine (Temporary Autonomus Zone), une fête dans un palais à Paris.

Et pour que celle-ci soit réussie, il faut, parmi les invités, de la diversité  ; laisser à la porte ses préjugés et jouer le jeu. Il est nécessaire de s’y préparer, un peu, mais pas trop. Penser à ceux qui vont arriver tard et garder de l’énergie pour la nuit. Il faut pouvoir compter sur ses amis  : cette année, la commissaire Vittoria Matarrese (responsable de la programmation culturelle et des projets spéciaux) s’était assurée de la participation du MoMA PS1 de New York, de la Tate Modern de Londres, du Matadero de Madrid, du Centre national des arts plastiques (Cnap), et du 49 Nord 6 Est – FRAC Lorraine de Metz pour assurer la «  party  ». Le Berghain, temple incontournable du clubbing berlinois et le label Julie Tippex avaient concocté la «  playlist  »  ! Voilà pour les VIP.

La transgression des genres

Le public, doté d’un programme séquencé à la demi-heure près, sans autre information que le nom de l’artiste et une topologie des lieux, était invité à déambuler dans le Palais, à s’approprier les actions performées de Valie Export, de Dan Graham ou d’Akio Susuki  ; libre à lui d’assister aux projections vidéos, d’en découvrir une par hasard, d’introduire de nouvelles règles sur le terrain de jeu. Bref, d’écouter une œuvre, de la détourner, la regarder, la reconstituer ou la cristalliser par -17 C°, vêtu de moufles, d’une veste de peau, et d’un bonnet pour éprouver l’extrême (Climate control and the summer of love parJochen Dehn)  !

Julien Prévieux, photo Orevo
Projection de What shall we do next ?, Julien Prévieux
David Crespo, photo Orevo
Campo de accion, David Crespo
Il était aussi souhaité que les visiteurs se perdent dans le dédale des expositions en cours, aussi insolites et transgressives que L’usage des formes, dans laquelle le designer Robert Stadler (ici scénographe) s’amuse à encadrer et détourner de leur fonction première les instruments d’un artisanat qui produit des objets d’art. Une manière, pour le commissaire Gallien Dejean, de mettre en regard les productions culturelles de «  l’homo faber  » – qui, tout en fabriquant, transmet ses savoirs –, avec celles de «  l’homo ludens  » – dont l’esprit ludique associe aux outils d’autres symboliques.

Comme autant de fenêtres ouvertes au-delà de territoires limités par la plasticité de leur objet, nous étions conviés à pénétrer Le Bord des mondes, une exposition donnant à voir – c’est un devoir – les inventions poétiques de créateurs aussi visionnaires que Théo Jansen (1), les Chindogu – alliant par définition l’utile à l’inutilisable  ! – de Kenji Kawakami ou les attrape-nuages de Carlos Espinosa. Il suffisait d’attendre un peu, pour pénétrer Les champs magnétiques de Takis  ; lequel, qui célèbre cette année ses 90 ans, continue d’explorer la relation art-science – une de ses performances propulsait un homme dans l’espace, quand Gagarine se préparait encore pour Vostok, vol spatial de 1961. Toutes les expositions en cours – des spirituelles mises en scène de l’Archipel secret des artistes issus de Singapour et de ses environs au regard singulier de Bouchra Khalili sur l’Algérie – dupliquaient à l’infini des failles où s’engouffrer, sollicitant la totalité des 22 000 m2 du Palais.

«  Nous souhaitions que ce soit un “joyeux bordel”  », admet la porte-parole des lieux, que les petits appellent le Palais Tok Tok.C’était assez réussi  : le ton de la fête cosmopolite et populaire était à la fois fébrile et détendu. Les artistes installés dans la place  ! Les vigiles de connivence, les médiateurs prêts à conseiller en chemin les brebis égarées.

L’expérience de soi

Face à ce grand déballage décomplexé de formes et d’idées assumées, libre à chacun de recouper les propositions, de s’interroger sur ce qu’elles disent du monde et de nous-mêmes. Allais-je me laisser guider par les images, par le son ou bien par les odeurs, qui dès la porte franchie nous mènent par le bout du nez  ? Sorry we are making delicious, s’excuse le titre une installation qui, ce soir-là, plaçait aux fourneaux un chef indien, étudiant en école d’art à Paris. Pourquoi «  désolé  »  ? Parce que les délicieux mets concoctés par Arshky Nge Lay ne sont ni à vendre ni à déguster. En tout cas, ils ne sont pas pour nous, mais pour une association caritative. Il faudra donc se satisfaire des effluves – ces objets d’art-media en soi, à la plastique moléculaire et vibrante comme autant de stimuli sensoriels de nos mémoires réactivées. (2)(1) Voir la vidéo mise en ligne par l’artiste sur Youtube.

(2) Télécharger gratuitement sur l’App Store le numéro spécial de notre e-magazine pour tablettes numériques Respirez l’art.

Theo Jansen, ADAGP
Apodiacula, Theo Jansen, 2013
Alastair MacLennan, photo Orevo
Macs Scam, Alastair MacLennan

L’exploration du langage

La mémoire : celle qui s’efface et s’imprime au fur et à mesure que les trois performeuses, qui reconstruisent l’espace avec la lettre [ L ] – hommage au minimaliste Robert Morris –, nous racontent en boucle la même histoire (L comme Litote). Celle d’une rencontre fortuite, troublante, sans intérêt particulier, si ce n’est qu’elle évoque la confrontation avec le regard de l’autre  : «  [… ] Un regard comme un appel, une détermination singulière, une chose dure et lisse comme un caillou  !  », détaille la première actrice, avant qu’une partie du texte ne disparaisse avec la suivante. «  Elles sont douze étudiantes de l’école de Cergy-Pontoise ou de l’université de Paris 8 à se relayer pour jouer les variations de l’histoire  », m’explique l’artiste, Julien Bismuth, alors qu’une performance de Pierre Bismuth – qui n’est ni son père, ni son frère – est attendue dans un autre espace. A l’ombre du Baitogogo, sculpture végétale aux troncs entrelacés d’Henrique Oliveira, des parents et leurs enfants sont réunis autour d’un atelier. Alanguis sous les Conversations de Constance Guisset, comme transportés aux temps bénis des baldaquins, nous fabriquons nos images mentales au fur et à mesure de la réinterprétation du scénario. Je pourrais rester là, jusqu’à la disparition des mots. «  Le Centre national des arts plastiques a acheté cette pièce de Julien Bismuth  »,m’apprend mon voisin.

Occuper la place

Depuis dix ans, le Cnap, qui gère pour le compte de l’Etat l’acquisition et les prêts des œuvres contemporaines, porte aujourd’hui une attention plus grande aux créations immatérielles et performatives. Elles-mêmes décuplées par le numérique, la vidéo et la photographie, qui ont certainement contribué au retour sur le devant de la scène de cet «  anti-art  » que les Fluxus d’outre-Rhin, John Cage et autres Flaming Creatures new-yorkaises avaient porté à son apogée entre 1960 et 1970. La prédominance grandissante du marché dans les années suivantes n’a pas pu suivre l’impertinence du genre, que des danseurs et plasticiens du groupe Lasdada, Made in Eric – en homme-objet ou en pied de micro dans les concerts de rock –, Alberto Sorbelli, Skall ou le collectif Grand Magasin, dans un autre rapport au corps et au texte, n’ont cessé de revendiquer. Arnaud Labelle-Rojoux, historien, critique et lui-même plasticien performer, y avait apporté une bonne dose d’humour et de légèreté dans ses rendez-vous réguliers donnés, dès le début des années 2000, dans la galerie haute du Palais. Pendant ces trois jours, c’est le Suédois Marten Spangberg, introduit par le MoMa PS1 avec La substance Picflare triangle remix, qui occupait les lieux, «  comme on occupe Wall Street  »  : pendant près de quatre heures et demi, zen et fleuris comme des Krishnas sans dogme, une dizaine de performers en mode «  after  » ont développé une action dansée au ralenti.

Les artistes s’immiscent toujours dans les interstices. En descendant le grand escalier, je croise une jolie bohémienne en jupe rouge, des pièces d’or autour de la taille  : non, elle ne fait pas la manche, elle colle des affiches. La Franco-Roumaine Elena Costelian a endossé ces stéréotypes vestimentaires pour souligner combien ils phagocytent nos esprits. Ses affiches – scandant Respect Existence or Respect Resistance !, Beauty ou ich Allah –, sont roses. Elles ne reprennent pas nécessairement des slogans politiques, mais plutôt existentiels, des réflexions entendues dans la rue, des formules «  toutes faites  », disait-on avant l’apparition des mèmes. L’artiste les sort de leur contexte et (re)compose avec cette matière un travail photographique pour un projet d’édition entre l’Italie, les Etats-Unis et la France, mené depuis Berlin et sur le Net (Waste paper for the blind). «  At least I will remembered est extrait d’un western-spaghetti  », précise-t-elle en riant.Mais Elena Costelian, dont le père a dû fuir le régime de Ceausescu, a payé pour savoir que la paix n’est pas gratuite.<br<

Marten Spangberg, photo Orevo
La substance Picflare triangle remix, Marten Spangberg
Pascale Leberre, photo Orevo
Installation musicale, Pascale Leberre
L’œuvre proliférante de Tatiana Wolska (Principe d’incertitude) s’étire au plafond comme un dragon sans tête. Comment ne l’ai-je pas rencontrée plus tôt  ? Sans doute à cause de la cascade de feuilles blanches lacérées, qui dévale en contrebas l’escalier, régurgitées par la machine à fax muette d’Alexandra Guillot  ; l’installation Silencio m’en rappelle une autre de l’artiste Ingo Gunther  : un déluge de fax, imprimés cette fois, vomissant de façon rétroactive les lois qui, dépossédant les peuples de leurs territoires, les avaient condamnés à l’errance ou à l’exil, créant ainsi ce qu’il nomme La République virtuelle des Réfugiés.

Les variations du geste

La vidéo de Cristina Lucas (La liberté raisonnée, 2009), prêtée par le Matadero de Madrid est bien plus qu’un hommage ralenti au tableau d’Eugène Delacroix – La Liberté guidant le peuple (1830). Dans cette performance filmée de la célèbre scène, elle met en exergue, de façon subversive, la puissance révolutionnaire des corps par des arrêts sur images et des zooms, comme s’il s’agissait d’une publicité ou d’un cours faisant l’apologie d’une anatomie productive et performante… Un chef-d’œuvre  !

What shall we do next ?  : résolument contemporaine, la vidéo de Julien Prévieux – prix Marcel Duchamp 2014 – explore, par d’autres ralentis, toute une nouvelle gestuelle induite par l’usage de nos prothèses quotidiennes. Mieux qu’un rapport d’ethnologue, l’artiste souligne, dans cette chorégraphie d’une pertinente simplicité, nos mouvements formatés par le slide-to-unlock d’Apple. Autre expression de la politique du geste, un jeune homme bien vivant donne au loin l’expression de danser contre le mur, à moins qu’il ne fasse mine de le lessiver  ? Une jeune guide asiatique, Kyeonghi Min, étudiante en muséologie à l’Ecole du Louvre, m’instruit  : «  C’est un artiste qui se fait payer à l’heure et au tarif d’un homme de ménage.  » Bien souvent, pour leur performance, les artistes ne sont pas payés du tout  !

Nous marchons ensemble vers le terrain de jeu improvisé au rez-de-chaussée par David Crespo, Campo de accion. Une pièce d’un euro jaillit du mur et tombe à nos pieds (Wall spits money de Nasan Tur). «  Avant c’était une pièce de monnaie, maintenant c’est une œuvre d’art  », dit-elle amusée, avant departir pour d’autres territoires. Dans une cacophonie sonore et visuelle, grands et petits jouent sur des instruments de musique flippés ou, mieux, sur des flippers instrumentalisés  ; on découvre les restes béants de la carcasse du bateau démantibulé de Franco par Fernando Sanchez Castillo (Sindrome de Guernica).Un monsieur, costume noir et barbe blanche, qui semble s’accommoder à merveille de tout ce désordre, m’intrigue  : je lui demande si tous ces ballons qui jonchent le sol et virevoltent dans la pièce sont à lui et, si oui, pourquoi hier étaient-il noirs, prisonniers d’un caisson translucide, et aujourd’hui blanc ou transparents, libérés de leur carcan  ? Il me retourne la question avec affabilité  : «  Et vous, qu’en pensez vous  ?  ». J’y voyais là un hommage aux 147 enfants de Garissa massacrés dans leur université au Kenya. Les roses blanches qui jonchaient le sol, cette colombe – ou tourterelle – cachée sous le caisson, m’en avaient persuadée.Alastair MacLennan se dit très touché par cette interprétation. L’Ecossais vivant à Belfast était auparavant portraitiste. «  Ce qui m’intéresse désormais dans l’art, c’est d’aller à l’essentiel et de l’appliquer au quotidien. Ce qui m’importe avant tout, c’est le temps et l’espace dans lequel je me trouve et l’interaction que cela crée avec les autres.  »

Cristina Lucas, photo Orevo
Projection de La liberté raisonnée, Cristina Lucas, 2009

Rendez-vous au tempo

Il est temps de regagner la salle 37, pour assister aux derniers concerts  : dans la pénombre d’une pièce au sol penché, le set de Meryll Ampe touche presque à sa fin  ; cette alchimiste a le secret pour associer, dans une étrange et planante émulsion, des particules sonores issues de field recordings (enregistrées sur le terrain), des ambiances électro-acoustiques et du drone – genre musical s’appuyant sur les bourdons. Pascale Leberre (compositrice et clavier de Marc Seberg) met un point d’orgue à la soirée  : aux commandes d’une électro orchestrale et dansée d’une énergie vitale redoutable, elle fait naître à l’écran, sur fond noir, des personnages qui se mettent, timidement, au tempo dans la simplicité de leur apparence quotidienne. Ces apparitions humaines, qui s’expriment dans le langage universel des signes et du corps, chargent la pièce d’une belle émotion apaisée, alors qu’allongés sur la moquette, nous souhaitons que jamais la musique ne s’arrête.

A 20 h le dimanche 12 avril, le «  Palais désordonné  » ferme ses portes  : «  Nous sommes sur les rotules, mais contents et prêts à recommencer l’année prochaine  !  », confie l’ambassadrice de la fête. En attendant, pour ceux qui ont pris goût à la performance (lire l’encadré), rendez-vous à Plateforme, dans le XXe arrondissement, dès ce vendredi 24 avril pour découvrir L’appartement  ; au Centre Pompidou, pour le Nouveau Festival qui y sera déployé du 6 au 10 mai  ; ou encore au Générateur de Gentilly pour les prochaines rencontres Frasq en octobre prochain  !

Performance, poursuivre la découverte

Jochen Dehn, photo Orevo
Climate control and the summer of love, Jochen Dehn
Plateforme est un espace de diffusion, de création et de ressource pour l’art contemporain porté par L’entreprise, structure parisienne réunissant une cinquantaine d’artistes internationaux. Du 24 avril au 10 mai, le lieu présente L’appartement, une installation-performance oscillant entre cabinet de curiosité et ready-made meublé. Pendant les trois semaines de l’exposition, des hôtes seront conviés à passer une nuit dans les draps de Plateforme pour être confrontés à «  une multitude d’intimes dans un espace qui devient le carrefour et le point de ralliement des expressions de chacun  », membres de l’institution comme artistes invités.

Pour passer une nuit dans L’appartement, renseignements à appartement@plateforme.tk

Le Nouveau festival. Pas moins de 31 performances sont programmées au Centre Pompidou, Galerie Sud et sur la Piazza, du 6 au 10 mai prochain, dans le cadre du Nouveau festival – dont la sixième édition se tient sous le thème «  Air de jeu  » jusqu’au 20 juillet. Les étudiants de l’Ecole supérieure d’art d’Avignon réactualisent pour l’occasion des pièces du collectif Fluxus et réinterprètent les œuvres de George Brecht, Joseph Beuys et Larry Miller.

Les Frasq. Depuis 2009, le Générateur invite chaque automne en octobre plus de 50 artistes plasticiens, danseurs, musiciens, acteurs, écrivains, poètes, historiens et critiques d’art à Gentilly, en banlieue parisienne, pour trois semaines de performances et d’installations. La fondatrice de l’institution, Anne Dreyfus, y développe avec ses invités une réflexion sur les pratiques actuelles existantes autour de cette expression, ainsi qu’une dynamique de réseaux associant plusieurs lieux et galeries de la capitale à l’événement.

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