Les 40 ans de la galerie Capazza – L’art en partage

La galerie Capazza célèbre ce week-end son quarantième anniversaire. L’occasion de réunir à Nançay, bourgade de Sologne où elle a pris ses quartiers dès 1978, amis et curieux anonymes, artistes et collectionneurs pour une vaste exposition – rassemblant les œuvres des 85 créateurs représentés de façon permanente par le lieu – symboliquement intitulée Ensemble depuis 40 ans, tout comme l’ouvrage édité pour marquer l’événement. Un titre sciemment choisi par Gérard Capazza pour «  mettre en avant le côté humain et dire combien cette histoire s’est construite autour d’un axe fondamental  : celui de la fidélité.  » Retour sur les grandes lignes d’une aventure faite de persévérance, d’heureuses rencontres et d’une dose d’inconscience, menée depuis ses prémices avec la complicité de son épouse, Sophie, et adoptée il y a quelques années par leur fille Laura et son mari, Denis Durand.

«  On ne peut espérer voir l’humain progresser et s’améliorer que par le biais de la culture.  » Profondément ancrée, cette conviction n’a jamais cessé de nourrir le parcours engagé de Gérard Capazza. Tout comme celle qui le voit très tôt – à la faveur d’un intérêt soutenu pour la philosophie et les débats agitant la France de la fin des années 1960 – considérer la société comme «  la somme des individus qui la composent  » et non comme une entité qui conditionne et détermine chacun. Après avoir oscillé entre des études secondaires techniques et commerciales, sans s’y découvrir de vocation, à Vierzon, sa ville natale, puis à Bourges – où la fréquentation de la jeune Maison de la culture sera déterminante  : «  J’ai compris que c’était dans cet univers que j’avais envie de me situer.  » –, il rejoint à 21 ans l’université de Bordeaux. Nous sommes en 1968, Robert Escarpit vient d’y créer le premier IUT du secteur tertiaire, comprenant un département Carrière sociale, avec notamment une option animation culturelle et une autre de journalisme. S’ensuivent deux années intenses – «  C’était un nid de gauchistes, on était dans l’extravagance  !  » – et passionnantes. A sa sortie, Gérard Capazza devient – sur concours – le plus jeune directeur de France du réseau des Maisons des jeunes et de la culture – bien connues sous l’acronyme MJC – et prend le poste de Bègles, en banlieue bordelaise. Il y restera trois ans, avant de choisir de «  s’éjecter  », lassé des (en)jeux de pouvoir et de l’ambiguïté des relations obligées avec le politique. L’expérience affermit cependant sa certitude d’être engagé sur la bonne voie  : celle de promouvoir l’accès à l’univers culturel. «  Je mettrai mon énergie au service de l’épanouissement de mes semblables grâce à la culture  : tel est le crédo qui m’animait et qui m’anime toujours.  » Divers paramètres familiaux l’amènent alors à revenir dans sa région d’origine, où il s’installe «  dans un no man’s land  » à Méreau, au sud de Vierzon  : «  Une petite baraque invraisemblablement minable, posée au bout d’un chemin sans issue à côté d’une carrosserie  » qu’il compte transformer en un lieu d’art et d’artisanat. «  Dans la sociologie de la décennie 1970, le label “art et artisanat” n’était ni coupable ni honteux, au contraire. Par la suite, il a fallu défendre ce positionnement qui consiste à décloisonner les arts dits majeurs d’avec ceux qualifiés d’appliqués ou de décoratifs. Véritable engagement, cela a nécessité un travail de pédagogie externe comme interne, avec les peintres, notamment. Je me suis battu contre ces lectures inconsciemment phallocratiques, selon lesquelles tout ce qui contient serait mineur.  » A défaut d’argent et de réseau, c’est porté par son énergie, sa conviction et sa soif d’utopie – «  J’ai eu la chance d’avoir cette capacité à rêver.  » – que Gérard Capazza réunit un cercle initial de créateurs, «  démarchés avec ma salive et mon verbe parmi les 300 artistes et artisans représentés à l’époque sur le salon annuel Ateliers d’Art de France  ». Claude Champy, Etienne Leperlier, Goudji, Philibert Charrin ou encore Evelyne Varenne, sa future belle-sœur, sont parmi les premiers à s’engager à ses côtés.

Photo Denis Durand courtesy galerie Capazza
Vue de l’exposition@Ensemble depuis 40 ans, espace multiculturel, 2015
Photo Denis Durand courtesy galerie Capazza
La galerie Capazza
Le Grenier de Villâtre ouvre ses portes le 5 mars 1975. Un an plus tard, Sophie est entrée dans la vie de Gérard, l’ambiance est «  joyeuse  », les résultats économiques, «  nuls  »  ! Un chiffre d’affaires annuel de 6 000 francs, un loyer mensuel de 200 francs, une commission d’un tiers seulement sur le chiffre… Le calcul est vite fait  : «  C’était catastrophique.  » Une rencontre inespérée – une de celles qui bouleversent une vie et la nourrissent d’anecdotes – fait prendre un nouveau tour à l’aventure, celle d’un notaire vierzonnais aussi curieux que généreux  : Maître Le Coq. L’homme évoque une petite maison «  mieux  » située à vendre, à une vingtaine de kilomètres, et offre au jeune couple de se porter caution dans le cadre d’un prêt bancaire s’ils décident d’y poursuivre leur projet. Le Grenier de Villâtre prend ses quartiers à Nançay en juin 1976. «  Nous avions un emprunt total de 15 ans sur le dos et étions ouverts sept jours sur sept. Epousant la nécessité en bloc, Sophie avait choisi de suivre des études de gestion.  » Un peu moins de deux années s’écoulent à un rythme effréné, avant qu’un nouveau tournant s’opère, suite à la proposition qui leur est faite, au printemps 1978, d’investir les anciennes dépendances, en ruine, du château du village. Six mois de tergiversations plus tard, ils sautent le pas et s’embarquent pour de longs mois de labeur  : malgré un chantier harassant et des journées qui débutent bien avant l’aube, ils continuent d’assurer l’ouverture de la galerie à plein temps  ; l’objectif affiché est d’inaugurer le nouveau lieu en 1981. «  Ça nous a mené à la limite de nos forces, mais c’est une chance merveilleuse que nous avons eu. Le moteur de cette histoire, c’est un désir conjugué et de l’affectif.  » Quelques semaines avant les premiers pas de François Mitterrand à l’Elysée, le Grenier de Villâtre devient la galerie Capazza et s’installe dans l’imposante bâtisse du XVIIe siècle, restée jusqu’à aujourd’hui son emblématique écrin.

Du duo au quatuor

Au fil de la décennie 1980, la sélection des artistes représentés se resserre, le regard se précise, se fait plus exigeant. «  Le côté artisanat pur et dur s’est arrêté, tout simplement. Ce fut une vraie remise en question. J’ai cessé de travailler avec 30 des 80 créateurs présents à l’époque, mais je suis allé les voir un par un pour m’en expliquer. La construction de mon regard, je la dois en grande partie à Philibert Charrin – disparu en 2007 –, l’un des premiers peintres à m’avoir accompagné. J’ai totalement adhéré à sa grille d’analyse qualitative, jusqu’à l’avoir faite mienne. Et il me semble que Laura et Denis partagent cela avec moi. Nous ne sommes pas là pour conseiller un bon investissement financier, mais pour expliquer la présence ici d’un travail donné et ce qui nous engage à son égard.  » Laura est la fille de Gérard et Sophie Capazza – elle est née en 1986 –  ; Denis, leur gendre. Le couple a choisi de les rejoindre à Nançay en 2009. Un choix mûrement réfléchi et librement consenti, «  même si on ne peut pas douter que le fait d’être née et d’avoir grandi ici, entourée en permanence d’artistes, a certainement conditionné un état d’esprit  », relève la jeune femme dans un sourire. «  Après le bac, je suis partie sept ans, le temps de voir ce qui se passait ailleurs.  » Une classe prépa littéraire à Bordeaux, suivie d’une école de photographie à Barcelone, puis d’un master de Management – appliqué à l’hôtellerie et à la restauration –, de nouveau dans la capitale aquitaine. «  J’ai toujours été passionnée par la gastronomie, précise-t-elle. Plutôt que de la gestion pure, j’aimais autant lier mes études à quelque chose qui m’intéresse  !  » «  Cela doit lui venir de tous ces samedis soirs passés au restaurant avec nous quand elle était enfant, glisse Gérard Capazza. C’était pour nous un moyen de communiquer et de créer du lien.  »

Photo Denis Durand courtesy galerie Capazza
Vue de l’exposition@Ensemble depuis 40 ans, troisième salle, 2015

Photo Denis Durand courtesy galerie Capazza
Vue de l’exposition@Ensemble depuis 40 ans, première salle, 2015
Photo Denis Durand courtesy galerie Capazza
Ensemble depuis 40 ans, troisième salle, 2015
C’est à Bordeaux que Laura rencontre Denis Durand, son futur époux, qui dirige à l’époque un important magasin de musique. «  Assez vite, des circonstances et enchaînements personnels et professionnels nous ont amenés à envisager, ensemble, de venir rejoindre mes parents. Serait-ce viable de travailler à quatre, d’adopter cette histoire  ? Nous avions beau retourner la question dans tous les sens, la seule façon d’y répondre était d’essayer  !  » «  Ils sont arrivés à point nommé, intervient Gérard Capazza. Parce que nous étions à saturation… Leur venue a redonné un vrai coup de fouet à l’aventure.  » Six ans plus tard, chacun a pris ses marques, non sans quelques ajustements. «  Cela fait 40 ans que je fais passer ce qui m’anime de façon plus ou moins vigoureuse, parce que j’y crois  ; Laura étant comme moi, quelques petites étincelles peuvent jaillir de temps en temps, mais cela reste joyeux, ce n’est pas grave.  » «  Il y a eu une période un peu charnière de mise en route, confirme l’intéressée. J’avais beau avoir grandi dans ce lieu, je n’y avais jamais vécu de manière professionnelle. Pour Denis, ça a été plus intense encore, car il a fallu qu’il absorbe le fonctionnement du lieu comme celui de la famille.  » Depuis leur arrivée, Laura et Denis ont notamment entrepris de développer le pôle édition et de faire naître deux nouvelles versions du site Internet. «  L’enjeu pour nous est de ne pas se contenter de stabiliser l’entreprise, reprend Laura, mais de continuer à la faire progresser, évoluer, de lui offrir de la dynamique.  » «  L’époque n’est pas la même et la notoriété du lieu comme son positionnement sont sans commune mesure avec ce qu’ils étaient au départ, ajoute Denis. Mais s’il est difficile de tomber très bas quand on part de rien, stagner c’est déjà descendre. Et si le risque est présent, il ne faut pas qu’il soit bloquant, il faut qu’il soit moteur.  » Parmi les projets initiés en ce sens, figure l’organisation d’une exposition de Christine Fabre, artiste travaillant la terre, le verre et le bronze, en septembre prochain au Liuli China Museum de Shanghai.

En attendant, c’est bien à Nançay que la galerie Capazza entend fêter ses 40 ans, en ouvrant demain au public les portes d’une vaste exposition anniversaire. Les œuvres de quelque 85 peintres, sculpteurs, céramistes, artistes verriers et orfèvres, graveurs et photographes y sont réunies selon un accrochage tout en nuance et en équilibre, déroulé au fil des salles. «  A chaque fois, il s’agit d’écrire le lieu, de révéler des résonnances, de rechercher une forme de justesse  », précise Gérard Capazza. Comme toujours, le vernissage se veut résolument ouvert à tous. «  C’est l’occasion pour des personnes qui n’oseraient pas pousser la porte en temps normal de se sentir libres de venir jeter un œil en toute simplicité  », insiste Laura. A bon entendeur…

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