« Walden Memories » au Fresnoy – Poésie Assistée par Ordinateur

Pierre Nouvel

La grande nef du Fresnoy, à Tourcoing, accueille Walden Memories, une gigantesque installation à tiroirs conçue par Jean-François Peyret autour de l’ouvrage d’Henry David Thoreau, Walden ou La vie dans les bois, considéré comme l’un des chefs-d’œuvre de la littérature américaine du XIXe siècle. Une merveilleuse rencontre entre texte, imaginaire et nouvelles technologies.

«  Je n’ai jamais su pourquoi ce livre m’avait élu lecteur captif ; pourquoi il me faisait signe à l’heure de son choix, ni ce qu’il me voulait à la fin. (…) Mais lorsque j’entrais pour la première fois dans Walden, il y a des décennies de cela, je savais que je n’étais pas près d’en sortir et que ce livre n’allait pas me lâcher.  » Homme de théâtre, Jean-François Peyret travaille sur le texte de Thoreau depuis quatre années déjà. Il s’appuie ici sur sa passion du langage et sa curiosité naturelle à l’égard des sciences et des nouvelles technologies pour livrer, avec la complicité de plusieurs plasticiens et scientifiques*, une lecture inédite, et à chaque instant renouvelée, de Walden ou La vie dans les bois. Dans son livre, publié en 1854, Henry David Thoreau raconte l’expérience menée deux ans, deux mois et deux jours durant – entre 1845 et 1847 –, pendant laquelle il vécut à l’écart de la société, installé dans une simple cabane sur les bords boisés de l’étang de Walden, près de Concord – sa ville natale – dans le Massachusetts. Il y est question d’écoute et d’observation, d’humilité et de solitude, d’éthique et de philosophie  ; la nature en est le personnage central, témoin privilégié du temps qui passe et de la beauté du monde. Considéré comme l’un des précurseurs de la pensée écologiste, «  Thoreau se définissait lui-même comme scribe de la nature  », précise le concepteur de Walden Memories.

A son entrée dans la grande salle d’exposition du Fresnoy, le visiteur est plongé dans l’obscurité. Le pas d’abord hésitant, il s’enhardit peu à peu, attiré par de discrets halos lumineux et bercé par les voix et la musique qui emplissent le lieu. Au cœur de l’espace, se dessine un bassin d’où s’élancent des dizaines de colonnes, dressées à la manière de jeunes arbres, sur lesquelles courent phrases et images anamorphosées qui se reflètent dans l’eau paisible. On y discerne également, par intermittence, des visages  ; ce sont ceux des comédiens que l’on entend citer le texte de l’auteur américain, de mémoire. «  Voilà quatre ans que nous travaillons ce texte, qu’il nous travaille  », raconte Jean-François Peyret.* Pour concevoir Walden Memories, Jean-François Peyret s’est notamment entouré des artistes et créateurs polyvalents Agnès de Clayeux, Thierry Coduys et Pierre Nouvel, du compositeur Alexandros Markéas et du scientifique François Yvon.

Pierre Nouvel
Walden Memories, 8 760 = 1 (Cabane acoustique), Pierre Nouvel, 2013
Le choix de l’installation multimédia – qui vient précéder un projet théâtral programmé dans le cadre du festival d’Avignon en juillet prochain – est pour lui une façon d’explorer de nouvelles pistes de lecture. «  J’entends déjà des voix s’élever criant au sacrilège : laissez l’œuvre en paix avec ses lecteurs profonds et recueillis ; ne touchez pas à l’esprit, ni à la lettre du Texte majuscule. (…) La question n’est pas de savoir ce qu’il reste du livre au milieu des ordinateurs et face à Internet : il s’agit de savoir ce qu’on peut faire du livre, d’un texte qu’on ne pouvait faire avant, lui faire dire ce qu’il n’avait pas encore dit, ni fait sentir. De cette manipulation, j’escompte de surcroît, et facétieusement, une espèce de PAO, de poésie assistée par ordinateur.  » Au fond de la salle, des bancs sagement alignés invitent à la rêverie, à se laisser envoûter, à oublier la marche du temps. Essentielle, pourtant, quant à l’épanouissement de la nature, comme viennent le rappeler les 8 760 photographies miniatures – couvrant un large pan de mur –, prises toutes les heures une année durant, par un appareil abrité dans une cave à vin portative posée auprès de l’étang de Walden. Dans un coin, un fauteuil à bascule fait face à un paysage imaginaire, évoluant imperceptiblement au fil de la projection de ces mêmes milliers d’images réunies en une seule scène, à la fois étrange et sereine.

Du côté opposé de la vaste pièce, quelques marches descendent dans la Cabane numérique. Sur ses parois, dialoguent le fruit d’un travail scientifique – conduit par François Yvon, concepteur d’un interprète informatique d’une grande sophistication –, qui propose la lecture de la traduction simultanée de passages du livre, avec une création numérique imaginée par Agnès de Clayeux. La jeune femme explique s’être inspirée du chapitre de Walden intitulé Solitude pour confectionner cet univers virtuel, traversé d’avatars à silhouette humaine et communiquant par le biais du «  langage  » de Thoreau. Le spectateur est ici invité à réfléchir au rapport entre le vivant et l’artificiel, au mode de pensée que peut être celui des machines. «  Elles ne pensent pas comme nous, mais nous sommes de plus en plus obligés de penser comme elles  », fait remarquer Jean-François Peyret.

«  En faisant appel à un musicien, un vidéaste, un scénographe sonore, à une artiste qui travaille sur les mondes virtuels  ; en demandant à des comédiens de lire ou relire avec moi ce livre pour essayer d’en faire quelque chose, je fais le pari que j’apprendrai sur lui des choses qui auraient été hors de ma portée par d’autres moyens, rappelle encore le maître des lieux. Peut-être que je refile ainsi la patate chaude pour me débarrasser du spectre ; je la refile à ceux avec qui je travaille et, au bout du compte, au spectateur.  » Lequel, ravi, la laisse tiédir tout doucement.

Agnès de Clayeux, Jean-François Peyret, photo S. Deman
Walden Memories, Cabane numérique, Agnès de Clayeux, 2013

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