Carole Thibaut à Paris – L’étreinte des mots

Carole Thibaut, Collectif InVivo © Cie Sambre

La Maison des métallos, à Paris, accueille encore quelques jours Une liaison contemporaine. Cette installation, imaginée par Carole Thibaut et réalisée en collaboration avec le collectif InVivo, donne une idée de ce que l’art du XXIe siècle a de meilleur à nous conter. En mars, elle sera à La Panacée, à Montpellier, à l’automne au Phénix à Valenciennes, puis au Théâtre du Nord à Lille.

Tu me fais tourner la tête, mon manège à toi c’est moi… Sur les parois de cet espace tout en transparence s’inscrivent des phrases sans début, sans point. Des circonvolutions de mots, des morceaux de texte. L’esprit qui cherche à comprendre, à rationaliser se débat un moment. Il observe par les yeux, les oreilles, tente d’attraper un fil à dérouler. Un fil pour le guider. La musique naît par instant et disparaît. De l’aube claire jusqu’à la fin du jour, je t’aime encore tu sais je t’aime… Que faire sans repères de ce temps en boucle dans ce lieu confiné, ouvert aux quatre vents. Et pourquoi pas s’asseoir, parer sa tête d’un casque. L’histoire qui se déroule n’est pas la mienne et pourtant… Ainsi isolés, les tympans vibrent au son de la voix qui parle de Vous. Vous n’aime pas perdre son temps, avec des détails ennuyeux. Vous est un homme séduisant, mais si Vous s’en doute parfois Vous ne s’en préoccupe pas… Durant les premières minutes, le cerveau tente encore de résister. Les images qu’il voit, déconnectées du message qu’il entend… Il tente encore et encore d’y mettre bon ordre. Son rôle est de comprendre. Mais, tout à coup, un mot l’accroche, le transporte, il décolle. Il ne cherche plus à enregistrer les références, les visages, il flotte au fil des phrases. Me voici rognée dit-elle, et je ne dois pas l’être moi, entière et forte et une, je ne dois pas accepter d’être éparpillée par petits bouts de moi-même… De ce récit, il ignore tout et rien à la fois. Les paupières se ferment, des images mentales viennent remplacer celles projetées sur les murs clairs. Tout flotte. Il n’est plus question de ville, de métro bondé, de tâches en souffrance, de programme à établir. Je veux savoir. Comment c’est arrivé. Pourquoi et jusqu’où tout cela les mènera. Silence dans le casque. Il faut de nouveau se propulser à l’extérieur de soi. Les amoureux qui se bécotent sur les bancs publics, bancs publics… Le charme résiste. La voix revient et poursuit sa narration. Le corps est désormais en mouvement. Il faut se décider à abandonner l’histoire qui s’impose de plus en plus pour s’emparer d’un des combinés attachés autour d’une table. Les phrases sont courtes, pratiques, sans intérêt, comme celles que nous écrivons dix fois, cent fois… chaque jour. Déçues les oreilles  ? Non, c’est juste la vie. Une alternance de sublime et de banalité. Tout au plus. Sur le plateau de la table, les deux paires de mains un temps éloignées se rapprochent. Elles jouent à rebours la scène écoutée qui explique que, finalement, Vous ne pourra pas venir, enfin pas aujourd’hui comme prévu, mais plus tard et moins longtemps. Jean-Claude fait fait fait ce qui lui plaît plaît plaît… S’allonger, retrouver l’intimité du casque. Des mots encore, différents et identiques d’une relation dont le début portait déjà la fin. Au sortir de la «  chambre noire  », que des notes jouées sur un piano. Une partition lancinante et inquiétante. Tu es le texte… La voix se perd dans l’écho et revient. Ils prenaient possession l’un de l’autre… Se cherchant toujours plus loin… Il leur semblait que l’univers tout entier frissonnait sous leur étreinte. Ils étaient le Verbe devenu chair. Le temps de l’arrachement est inexorable. L’être sort à regret, à contrecœur de cet univers physique et mental. Autel dressé en souvenir, en l’honneur d’une humanité éternellement amoureuse et souffrante. L’art quand il prend forme n’a pas besoin de s’inscrire dans une case. Jetons donc aux orties toute définition et laissons-nous émouvoir. Dis, quand reviendras-tu, dis, au moins le sais-tu, que tout le temps qui passe, ne se rattrape guère, que tout le temps perdu, ne se rattrape plus.

Carole Thibaut, Collectif InVivo © Cie Sambre
Une liaison contemporaine, Carole Thibaut@avec le collectif InVivo

«  Une liaison contemporaine  », côté pratique

Tout est sur le site de la Maison des métallos  ! Mais en voici l’essentiel. Une liaison contemporaine est une installation immersive numérique expliquée comme suit par Carole Thibaut  : «  A travers l’histoire d’une relation amoureuse, l’installation explore différents modes de narration, par le biais des nouveaux médias (SMS, mails), de différents genres littéraires (épistolaire, romanesque, dialogue), de différentes formes d’écritures scéniques (texte dit, projeté, création sonore, création vidéo, danse). Chaque vecteur de narration apporte un éclairage singulier et donne une vision différente de l’histoire.  » L’œuvre est installée au premier étage et est accessible gratuitement. Une «  bibliothèque amoureuse  » est en libre accès et les visiteurs qui choisissent bien leur heure – vendredi de 18 h 30 à 19 h 30, samedi de 17 h 30 à 18 h 30 et dimanche de 15 h à 16 h et de 17 h3 0 à 18 h 30 – peuvent faire l’expérience du «  confessionnal amoureux  ». Pas un mot de plus là-dessus  : c’est une délicate et magnifique surprise. Demain (samedi 21 février) aura lieu la projection de Brève Rencontre, film de David Lean. C’est à 17 heures. L’entrée est libre et la réservation conseillée. Carole Thibaut sera présente à l’issue de la séance pour une discussion-rencontre. Vous l’aurez compris, Une liaison contemporaine nous a emballés. Impossible donc de ne pas citer ceux qui nous ont permis de la découvrir  : conception, écriture et mise en œuvre Carole Thibaut  ; création technique collectif InVivo (vidéo et lumières Julien Dubuc, scénographie Chloé Dumas, son Samuel Sérantour)  ; chorégraphie de l’étreinte Philippe Ménard  ; maquette et création graphique du livre de la nouvelle Michael Kawiecki  ; voix Astrid Cathala, Logan de Carvalho  ; danse étreinte Stéfania Branetti, Stéphane Couturas  ; production Compagnie Sambre  ; coproduction Théâtre du Nord à Lille, Centre des Arts d’Enghien, La Panacée à Montpellier, Le Phénix à Valenciennes. 

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