Fred Forest à Enghien-les-Bains – L’homme, média idéal

Le Centre des arts d’Enghien-les-Bains présente actuellement L’Homme Média n°1, une rétrospective de l’œuvre de Fred Forest. De l’art sociologique à l’esthétique de la communication, cet événement nous convie à une plongée dans cinquante années d’exploration artistique des technologies nouvelles.

Blouson gris sur pantalon et col roulé noirs, lunettes retenues à un cordon passé autour du cou, Fred Forest parle avec les uns et les autres, explique un dispositif, raconte une anecdote. L’heure est au partage et à la bonne humeur : le Centre des arts d’Enghien-les-Bains et son directeur, Dominique Roland, accueillent la première rétrospective de l’œuvre de l’artiste. L’Homme Média n°1 est un événement, notamment pour tous ceux qui suivent, depuis des décennies maintenant, les pérégrinations de ce « poil à gratter » du milieu de l’art, comme parfois il lui arrive de se qualifier. Ils sont venus nombreux le saluer et lui signifier combien ils lui sont reconnaissants d’avoir su garder le cap. Pionnier de l’art vidéo, puis du Net art et de l’art des médias, Fred Forest déroule une œuvre absolument originale et essentielle. Porté par une détermination sans faille, il ne se contente pas d’être un témoin de son temps, mais agit et incite le regardeur à en faire autant. « J’invite le spectateur de l’art à vivre la transformation du “réel” en “réalité”. Je l’invite, en l’obligeant à fixer son regard, à passer de l’observation brute des “objets” à une pensée élaborée du monde. Passage décisif d’une pratique critique d’observation à une pratique d’intervention et d’interprétation »*.  Les dispositifs successifs mis en place par l’artiste, bien qu’ils poursuivaient toujours la même quête – donner envie à l’autre de penser par lui-même et l’amener à devenir acteur, à agir sur le monde, à le transformer –, ne permettaient pas, jusqu’à ce jour, une vision globale de son travail. Si Fred Forest a beaucoup écrit, si nombre d’intellectuels, philosophes, écrivains, enseignants ou journalistes ont publié sur lui, si le Net lui permet de consigner ses actions et d’en laisser l’accès libre, si l’Ina a décidé de protéger son œuvre et d’en être garant pour les générations à venir, il n’en reste pas moins vrai que l’exposition qui se déroule à Enghien-les-Bains jusqu’au 31 mars marque une étape dans la (re)connaissance de son œuvre. Entretien.

ArtsHebdoMédias. – Cinquante ans de vie artistique réunis dans un même lieu. Quel est votre sentiment face à cette exposition ?

Fred Forest
Fred Forest.

Fred Forest. – Mon sentiment est étrange, car j’ai l’impression de découvrir mon propre travail. Comme si c’était quelqu’un d’autre, en quelque sorte, qui l’avait produit… J’y vois et j’y reconnais des lignes de force, dont je n’avais pas clairement conscience et qui me semblent désormais établies. Je suis reconnaissant à la direction du Centre des arts, devant mon insistance, d’avoir consenti à ce que je sois le commissaire de ma propre exposition ! J’estimais que nul autre que moi n’était à même d’en traduire au mieux la mesure et la démesure. L’accueil du public dès le soir du vernissage me conforte dans cette opinion. La collaboration étroite et complice initiée avec Manuela Manzini pour sa préparation constitue la clé de voûte de ce succès. J’ai d’emblée rejeté une présentation traditionnelle, chronologique ou thématique, chère aux élèves de l’école du Louvre, pour opter pour une monstration en rhizome ou si vous préférez en agrégats. En « noyaux d’actions » rythmant l’espace à occuper sur les deux galeries qui se superposent. Faisant ainsi, au passage, la preuve que l’ensemble de mon œuvre était bien « exposable », contrairement à l’avis de certains conservateurs…

Vous qui avez l’habitude des expo-performances, comment êtes-vous passé de l’action à la transmission, de l’expérience à la pédagogie ?

D’une façon toute naturelle, car je considère que mes actions sont en quelque sorte de la pédagogie en soi. De la pédagogie en actes. Prenons pour exemple une de mes dernières performances, réalisée au Centre Pompidou, à mon compte et sans autorisation de ce dernier, pour protester contre mon absence de la manifestation Vidéo Vintage. J’ai contesté cette mise à l’écart par des gestes symboliques – action d’enfermement – et j’ai élargi le propos en informant les visiteurs que Beaubourg refuse toujours de communiquer au citoyen les prix de ses acquisitions. Ce qui, d’une part, laisse rêveur sur les pratiques d’un grand pays comme le nôtre et de ses représentants, et, d’autre part, ouvre toute grande la porte à des dérives comme l’achat d’une œuvre immatérielle en liquide et sans acte de vente ! J’évoque ici l’achat d’une pièce de Tino Sehgal.

L’homme média n°1 fait référence à votre travail artistique et précurseur dans le domaine de la communication et de l’information, mais ne vous considérez-vous pas aussi comme un média à part entière ?

Fred Forest, photo MLD, courtesy Centre des arts, Enghien-les-Bains
Vue de l’exposition L’Homme Média n°1, Fred Forest, 2013.

Absolument ! Je suis le média à part entière de ma pratique artistique. Toute proportion gardée comme… Dali ou Joseph Beuys. Cette forte personnalisation me fut parfois reprochée. Mais d’aucuns, comme le philosophe Vilém Flusser, finirent par convenir qu’elle m’était nécessaire dans la stratégie à adopter vis-à-vis des médias. N’ayant jamais eu de connivence avec les bobos des milieux de l’art contemporain, j’ai délibérément choisi de « m’inventer », seul contre tous, en m’appuyant sur les médias, ce qui m’offre aujourd’hui une totale liberté de parole. La situation n’a certes pas toujours été facile à vivre, me privant notamment du confort du marché et des institutions, mais citez-moi donc un seul artiste français qui se paye le luxe de mettre sur le gril d’une façon aussi joyeuse les caciques de l’art contemporain ?

Vous sollicitez systématiquement le visiteur, le lecteur ou le spectateur. Est-ce à dire que seule l’implication fait naître la réflexion ?

L’implication fait certes naître la réflexion, car elle constitue le premier pas d’une relation dialogique. Mais, celle-ci doit aller plus loin encore quand le dispositif instauré par l’artiste permet des allers-retours successifs entre émetteur et récepteur, qui poussent la pensée dans ses retranchements. Une pensée en partage qui s’élabore et se creuse dans un échange en construction. Seul ce va-et-vient permet l’approfondissement véritable d’une réflexion en action.

Pensez-vous qu’il serait encore possible aujourd’hui d’entraîner dans une action artistique des journaux télévisés à grande audience, des quotidiens nationaux ou des émissions radio à forte écoute ?

Fred Forest courtesy Centre des arts, Enghien-les-Bains
Rencontre avec Fred Forest, Le Monde, Fred Forest.

Assurément non ! Je ne vois ni France Télévision, ni encore moins TF1, se prêter à de tels jeux. Il s’agit d’énormes machineries hiérarchisées, où l’esprit de fantaisie et de recherche ne peut être l’apanage de la décision d’un seul individu. Tout est sous contrôle et la prudence commande les moindres gestes. Les programmes sont sans aspérités et, de ce fait, se ressemblent tous avec un souci tel du politiquement correct, qu’ils engendrent la plupart du temps un ennui profond. Mais, il ne faut pas croire pour autant qu’à l’époque c’était si facile d’obtenir un espace blanc dans un quotidien national, ni même régional, et encore moins une minute de silence au beau milieu du journal télévisé… Il fallait avoir une idée fixe, un bon sens des relations humaines, une connaissance des fonctionnements médiatiques, voire de la ruse… et savoir saisir sa chance dans une conversation engagée où le moindre glissement sémantique pouvait, comme par magie, vous permettre d’obtenir satisfaction ! Autant dire qu’il ne fut pas possible pour les artistes de multiplier à l’envi les inserts dans la presse. La peinture étant, par ailleurs, d’un confort plus grand et surtout d’un rapport lucratif moins aléatoire. Il suffit pour s’en convaincre de comparer les deux pratiques et leur présence dans les foires !

Au cours de l’expo, le visiteur est invité à faire don de la photographie de son pied à une immense base de données, ou à faire couler de l’eau dans un seau grâce à un coup de fil qui fait le tour de la Terre. Parlez-nous de la place de l’humour dans votre œuvre.

Fred Forest, photo MLD, courtesy Centre des arts, Enghien-les-Bains
Le Robinet planétaire, Fred Forest.

En ce qui concerne la base de données, où les visiteurs sont invités à faire don de l’empreinte de leur pied au réseau, elle relève à l’origine d’une chose très sérieuse. Celle de notre rapport au corps dans un monde qui se « technologise » à grande vitesse. C’est, autrement dit, inviter sans délai le visiteur à quitter l’écran qui lui donne des instructions. Quitter la technologie pour, dans un premier temps, enlever collant ou chaussette, puis scanner l’extrémité de son pied, en le posant sur la plaque de verre du scanner, pour finir par visualiser ce dernier sur Internet. Tous ces pieds déposés au cours de cette exposition circulent autour de la Terre en une longue ribambelle – joyeuse celle-là – évoquant l’épopée de la marche forcée du parti communiste chinois pour échapper à l’armée nationale révolutionnaire du Kuomintang. La notion de « Territoire » étant fortement présente dans ma pratique artistique, et sachant le rôle à la fois physique et symbolique du pied, comme marqueur dans l’appropriation du M2 artistique, j’estime ici la démonstration terminée et avoir répondu, d’une façon la plus pertinente possible, à la question de la place de l’humour dans mon œuvre. Quant à faire couler de l’eau à distance dans un seau grâce à un coup de fil qui fait le tour de la Terre, chacun de ceux qui lisent cet article peut l’expérimenter en appelant le 01 39 64 15 13, de chez lui ou du lieu d’exposition.

Au XIXe siècle, certains penseurs et inventeurs ont souhaité non pas forcément s’ériger contre l’industrialisation, mais réfléchir et élaborer des solutions pour que l’homme reste au cœur des préoccupations, qu’il apprenne à se servir des machines et non que ces dernières l’asservissent. Vous sentez-vous proche de cette démarche ?

Les machines, qu’elles soient à bras, mécaniques ou électroniques, sont neutres. Ce sont les usages qu’en font les hommes qui les rendent bénéfiques ou dangereuses. En tout état de cause, vu les problèmes éthiques que soulèvent la multiplication des robots et machines en tous genres dans notre civilisation, c’est la « machine humaine » qui doit être améliorée, afin que, si elle pense tant soit peu à son devenir, elle puisse sauvegarder… sa précieuse existence.Vous avez pris soin de toujours conserver un pied dans la pratique, un pied dans la théorie. La première est foisonnante et vos écrits sont nombreux.

Un artiste se doit-il d’expliquer ce qu’il fait, ce qu’il recherche ?

S’il a le goût pour le faire, il ne doit pas s’en priver. S’il a la capacité de le faire, pourquoi ne le ferait-il pas ? J’écris toujours d’abord pour moi et pour mieux comprendre les motivations qui m’animent. Mais les écrits, comme les paroles, peuvent être des éléments complémentaires qui ouvrent aux autres des accès transversaux à votre travail. Un souvenir me revient à l’esprit : en 1972, invité par René Berger au Musée des beaux-arts de Lausanne pour présenter le Space Media (insert de presse réalisé avec la Tribune de Lausanne), j’avais accroché une pancarte à mon cou sur laquelle on pouvait lire « L’artiste discute avec vous ». J’ai toujours remarqué combien les gens, a priori hostiles à mes productions, avaient un point de vue différent après que nous ayons échangé quelque peu.

Votre combat contre les institutions est bien connu, mais vous entretenez de bonnes relations avec nombre de ses représentants et certaines d’entre elles comme l’Ina, par exemple. N’est-il pas là question politique d’une lutte contre l’institution, l’ordre établi, le pouvoir ?

The Traders Ball, Fred Forest.

J’admets que les institutions sont nécessaires pour réguler la vie en société. Mais j’exècre, et je combats de toutes mes forces, les responsables qui s’attribuent indûment des prérogatives, qui utilisent leur pouvoir de manière abusive. Un pouvoir qui leur a été conféré par des citoyens et pour les citoyens. Ils n’en sont que les dépositaires. Souvent, dans le milieu de l’art contemporain, les responsables s’identifient à une caste d’élus qui exclut les uns, pour distribuer aux autres. Ceci dit je ne suis pas contre les institutions et j’entretiens d’excellents rapports, comme vous le soulignez, avec l’Ina et aussi avec l’université, ou encore le centre d’art le Lait d’Albi et le Centre des arts d’Enghien-les-Bains, dont les directions sont animées par de véritables règles éthiques qui régissent au quotidien leurs rapports avec les artistes. Je suis enclin à penser que le marché, certains collectionneurs et l’argent, ont, en quelque sorte, perverti les institutions. Ils leur ont fait perdre leur rôle de prescripteurs et se le sont attribué. Aujourd’hui, c’est la valeur économique de l’œuvre qui, paradoxalement, conditionne, induit et fixe la valeur esthétique. Si mes rapports sont bons avec l’Ina, c’est tout simplement parce qu’il n’est nullement impliqué dans le marché de l’art contemporain et ses vicissitudes !

Quelle est votre plus grande joie d’artiste ?

Le visage éclairé de cet enfant qui joue avec Le téléphone planétaire.

* Propos tirés du catalogue accompagnant l’exposition L’Homme Média n°1.

L’Homme Média n°1, le catalogue

Centre des arts, Enghien-les-Bains
Catalogue de l’exposition L’homme média n°1.

Depuis sa création, le Centre des arts édite – sous la direction de Dominique Roland – une collection parfois accompagnée de CD ou de DVD, en lien avec ses grandes manifestations. Au-delà du catalogue, les 35 ouvrages parus à ce jour mettent en perspective chaque sujet traité grâce aux contributions de spécialistes, critiques, artistes, scientifiques… La rétrospective de Fred Forest ne fait pas exception. Pour vous donner une avant goût de l’excellence de ce livre voici un extrait du texte de l’artiste et théoricienne en art visuels et numériques Sophie Lavaud, qui vient à la suite d’une description des dispositifs de l’exposition : « Ce sont ces éléments d’information qui seront révélés et mis à la disposition du public du Centre des arts, sous forme de traces écrites, photographiées, filmées, imprimées, sous forme de diaporamas, vidéos, inserts de presse, constituant une méta-communication parergonale, à la fois interne et externe aux œuvres-actions générée par elles qui les désigne et les dessine dans l’organisation mentale des visiteurs. Ce sont ces métadonnées, protéiformes et multimodales, qui seront sérigraphiées pour rendre compte au public de ce travail singulier, basé non pas sur les performances et les prouesses technologiques mais sur la magie et le merveilleux qu’elles engendrent. S’immisçant dans le flux médiatique pour mieux en détourner la fonctionnement, il interroge l’humain, sa sensibilité, sa conscience, sa pensée, sa cognition et son imaginaire. L’humain au centre du modèle esthétique, c’est ce qui redonne à l’art son fondement originel éthique. »

Du web 2.0 avant l’heure : une pratique éthique de l’art, du modèle esthétique au modèle social, texte théorique pour le catalogue de l’exposition monographique de Fred Forest : L’Homme Média n°1, Centre des arts d’Enghien-les-Bains, janvier 2013, p. 110 par Sophie Lavaud.

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