Vasantha Yogananthan à Sète – Une nouvelle écriture documentaire

«  Je suis un photographe ordinaire et égoïste. Je fais ce que je sens  », disait André Kertész. De l’égoïsme à l’humanisme, n’y aurait-il qu’un pas  ? Cette même pensée anime en tout cas d’autres photographes de la nouvelle génération. Ainsi en est-il de Vasantha Yogananthan, 28 ans, qui, comme son illustre prédécesseur, a décidé de ne photographier qu’en fonction de son ressenti et jamais sous l’autorité d’un schéma imposé. Résultat  : des images empreintes de réalité et de poésie, montrant, comme l’exprimait Jean-Luc Godard, le «  réel d’une réflexion  ». Une démarche courageuse et payante, fruit d’un parcours qui augure de beaux lendemains. Portrait.

Le bac en poche, Vasantha Yogananthan, français par sa mère et sri-lankais tamoul par son père, décide de documenter le monde. Initialement plutôt à travers l’écrit que la photo, qu’il pratique, mais en amateur. Après une licence en journalisme, il s’engage dans un master de direction de projets culturels. Une fois diplômé, il quitte son Grenoble natal pour «  monter  » à Paris où il se retrouve éditeur pour l’agence de photographes Picture Tank. Il y découvre la partie «  commerciale  » de la photographie. L’envie, elle, se déclenchera avec celle de mieux appréhender ses origines.

«  Mon père m’avait parlé de l’histoire du Sri Lanka et j’y étais allé une fois. Mais j’avais un manque, le besoin de connaître mes racines.  » Aussi profite-t-il de sa nouvelle proximité avec les 70 000 Tamouls que compte la diaspora de Paris pour s’y intéresser. Il parvient peu à peu à se faire accepter et, doucement, se met à observer, à s’imprégner de l’ambiance. Jusqu’à ce qu’il tombe sur un spectacle étonnant  : la mise en scène, dans des représentations théâtrales, des conflits sri-lankais. Tout y est  : les soldats, les bruits de mitraillettes, ainsi que des processus très élaborés pour faire revivre la guerre. «  Les Tamouls viennent voir ces spectacles en famille par centaine. Ils sont joués par des ados ou de jeunes adultes qui en ont une vision médiatisée  », explique Vasantha. Cette «  mythologie  » de l’histoire partiellement réinventée, en fonction de ce qu’ont montré les médias du conflit, intrigue Vasantha. Touché par cette catharsis singulière, il décide de la révéler à sa façon. «  C’était très visuel et avait rapport à l’iconographie même de la représentation d’une partie de leur histoire. C’est ce qui m’a convaincu de faire des images.  » Au-delà de la simple envie de s’informer, le jeune homme choisit de réaliser un reportage.

«  J’ai obtenu des aides culturelles des mairies des Xe et XVIIIe arrondissements de Paris, ainsi que du département du Val-de-Marne. Dix mille euros en tout, qui m’ont permis de produire ce sujet. » Deux ans durant, pendant son temps libre, il photographie ces spectacles, un travail baptisé Iles intérieures. Une exposition est programmée à la mairie du Xe mais est finalement annulée, au dernier moment. «  Trop politique  », rétorque-t-on à Vasantha Yogananthan. Déçu, il trouve tout de même une galerie pour présenter son travail. Le succès n’est pas encore au rendez-vous et l’exposition ne tournera pas. A défaut de le faire connaître, cette expérience lui donne une certaine assurance et l’envie le gagne de se lancer dans d’autres aventures. Et c’est heureux car, entre-temps, il est tombé amoureux. D’un lieu qui va changer sa vie et faire de lui un photographe.

Vasantha Yogananthan
Vasantha Yogananthan
Vasantha Yogananthan
Piémanson (série), Vasantha Yogananthan, 2009-2013
Le coup de foudre se produit en 2009. «  Je séjournais à Arles pour le festival et j’ai découvert la plage de Piémanson. J’y suis resté trois jours. Tout y était anachronique, en dehors de l’espace-temps  : un bout de nature au milieu d’une Côte d’Azur bétonnée. Des caravanes, des tentes, rien n’indiquait à quelle époque on se trouvait, c’était incroyable.  Il fallait que je revienne, comme pour percer le mystère de cet endroit. » Toujours éditeur chez Picture Tank et poursuivant sa plongée dans la communauté tamoule pendant l’année, il profite des vacances d’été pour retourner à Piémanson. Il s’attache aux estivants, vit avec eux, fait des images, se passionne pour cette plage sauvage de France. Le désir naît alors de faire connaître les histoires des gens qui la peuplent. Mais, cette fois, l’accueil des administrations auprès desquelles il sollicite des fonds s’avère bien différent. «  Je n’ai eu droit à aucune bourse. Ils souhaitaient fermer la plage et ne voulaient pas qu’on en parle.  » Qu’à cela ne tienne, Vasantha Yogananthan décide de montrer ses images à la presse, aux festivals. Il prend alors une vraie douche froide. «  Pour la première, mon travail n’était pas assez journalistique, pour les seconds, il n’était pas assez artistique. J’étais très découragé et je me suis vraiment remis en question. Pour autant, je n’avais pas envie de changer, de modifier ma façon de faire pour plaire à l’un ou à l’autre. Alors, j’ai enregistré leurs remarques mais j’ai gardé mon cap.  »

Le tournant de 2012

Une ténacité qui va payer. «  En 2012, un verrou a sauté entre les estivants de Piémanson et moi. La confiance est devenue telle que je pouvais rester partout avec eux, être présent dès leur réveil et dans des moments plus intimes. » En deux semaines, cette nouvelle proximité métamorphose sa façon de photographier. Pour Vasantha, la différence est frappante  : «  Quand j’ai vu les photos, j’ai compris qu’elles étaient meilleures, beaucoup plus fortes. Si je n’y avais pas passé autant de temps, je n’aurais jamais obtenu ce résultat. » Il ne se trompe pas. A peine rentré, il retente sa chance auprès des médias. Geo Voyage le publie immédiatement. Dès lors, le succès ne le lâche plus  : en décembre 2012, il remporte la Bourse du Talent dans la catégorie «  Paysages  », et Le Monde lui donne carte blanche pour une série d’été. L’autre bonne surprise provient du Musée Albert-Kahn, à Boulogne-Billancourt, qui décide de l’exposer pendant plus d’un mois. «  C’était mon premier pas dans une institution. Ce que tout photographe espère dans son parcours. En plus d’une forme de reconnaissance, c’est aussi un autre moyen de faire circuler mes images et d’être rétribué, grâce aux acquisitions faites par le musée ou au paiement des droits d’auteur », déclare Vasantha Yogananthan.

Vasantha Yogananthan
Piémanson (série), Vasantha Yogananthan, 2009-2013
Vasantha Yogananthan
Piémanson (série), Vasantha Yogananthan, 2009-2013
Aujourd’hui, le jeune homme se définit comme un photographe documentaire  : «  Mes photographies sont prises sur le vif, elles ne sont pas mises en scène, explique-t-il. Je construis des images-documents, qui ont une existence propre, en dehors d’un contexte donné. Pour moi, on peut voir Piémanson sans aucune légende car les images nous racontent une histoire universelle. Je revendique une part de subjectivité très forte et cela s’applique aussi dans mes choix esthétiques. » Peu à peu, il a vu sa technique évoluer  : «  Mon travail sur les Tamouls conservait une forme journalistique classique. Mais, pour Piémanson, il y a le choix d’une distance, d’une lumière, un travail fait sur la couleur en moyen format argentique. Documenter le quotidien des campeurs ne m’intéressait pas. C’est un lieu dont on a souvent donné une représentation simplifiée. Je me suis demandé ce qui me touchait et je me suis rendu compte que c’était l’humain et sa relation avec un environnement sauvage. C’est ça que j’ai décidé de montrer. Et je pense que tout le monde s’est reconnu dans la joie simple des enfants, la plage, le sable… C’est probablement pour ça que mon travail a eu de belles retombées.  »

Modeste, discret, Vasantha Yogananthan a la force de ceux qui se construisent seuls et qui cherchent à documenter le monde à leur façon plutôt qu’à plaire. Son prochain sujet le mène vers l’Inde et la place des femmes à travers la vision du Ramayana, l’une des épopées mythiques fondatrices de l’hindouisme. Un projet déjà promis à un bel avenir. Où et quand  ? Pour le savoir, il faudra encore patienter. Car, chez Vasantha, si la valeur n’attend pas le nombre des années, le nombre des années donne à ses images une valeur qui, à coup sûr, ne fera que croître.

Vasantha Yogananthan
Piémanson (série), Vasantha Yogananthan, 2009-2013

Pour la poésie de son regard

Responsable des projets Art contemporain au Musée Albert-Kahn de Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine), Isabelle Oester-Fréret a découvert la série Piémanson de Vasantha Yogananthan en décembre 2012, lors de l’exposition de la Bourse Jeunes Talents, à la Bibliothèque nationale de France. «  La programmation de notre festival de photographie n’était pas encore totalement définie  », se souvient Isabelle Oester-Fréret, qui essayait alors de repérer des sujets pouvant illustrer le thème choisi de la deuxième édition  : «  Un arrière-goût de paradis  ». «  Je suis tombée sous le charme du travail de Vasantha que j’ai perçu comme très poétique. Je trouvais intéressant qu’il photographie des Occidentaux issus de milieux modestes et montre une autre réalité de notre pays pendant les vacances. » Exposée en grand format dans les jardins du musée du 6 août au 15 septembre dernier, la série a été saluée par le public pour sa grande qualité photographique. «  Mais je dois avouer que ce n’est pas elle qui a le plus séduit les visiteurs. Car elle n’offre pas un regard très avantageux de notre culture  : le camping, les caravanes… Les gens préfèrent les images du Grand Nord, sans doute parce qu’il est plus agréable de s’y projeter  », ajoute-t-elle. «  Ce que j’aime avant tout chez Vasantha, c’est sa capacité à se rendre invisible. Pour moi, c’est la marque d’un grand photographe. Il saisit des moments d’éternité.  »

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