Bertrand Flachot à Paris – La sismographie du sensible

Bertrand Flachot courtesy galerie Felli, Paris

Après avoir aimanté nombre de visiteurs de Slick sur l’espace de la galerie Felli, le phototographe-dessinateur est son invité jusqu’au 1er décembre. Entrelacs, sédiments, arborescences et murmures livrent une nature magnifiée par le geste.

Serge Hartman avait parlé d’une «  technique de la révélation  » et d’une «  ambiguïté formelle  » à propos du travail du plasticien Bertrand Flachot. Le photographe-dessinateur a longtemps travaillé sur fond noir avant de laisser la part réservée au dessin prendre le pas sur l’image photographique d’un paysage, d’un arbre, ou bien d’un nid. De la genèse d’une œuvre polymorphe à son épanouissement actuel, trente années se sont écoulées. Au crépuscule des années 1970, diplômé de l’Ecole nationale des arts décoratifs (1973-78), Bertrand Flachot s’intéresse tout particulièrement à la scénographie de la vie quotidienne sous la direction d’Hervé Fischer et de l’Ecole d’art sociologique fondée quelques années auparavant. Tout en se rapprochant du Body Art, de la performance, de Michel Journiac et d’Hermann Nitsch, il persévère dans une pratique de la peinture – éclairé par le rapport éminemment physique que Jackson Pollock entretenait avec cette dernière – et de la photographie. Le besoin de se confronter au réel constituera une valeur constante dans l’œuvre de l’artiste : le geste et l’occupation de la surface et de l’espace s’imposent dès cette époque comme action précédant à toutes ses créations. Dans l’atelier du quai de la Seine qu’il occupe jusqu’en 1990, il imagine pas à pas une transformation dans la façon d’exposer et de présenter la peinture, expérimente l’éclatement des formes et la synthèse des médiums. Il réalise un premier cube peint, en volume, en 1988-1989. La peinture est ainsi mise en espace, valorisant le temps même de sa réalisation. Ces espaces/cubes peints de grandes dimensions sont ensuite photographiés, les clichés étant à leur tour distinctement présentés. Une reproduction photographique de ces installations picturales sera d’ailleurs exposée au salon de Montrouge en 1985. Mais, cinq ans plus tard, elle disparaît, désastreusement, dans un incendie qui anéantit la genèse de l’œuvre, des années de travail, de recherches et d’archives.

Cette même année, Bertrand Flachot s’installe en Seine-et-Marne, au cœur de la campagne de son enfance. Il y investit un territoire boisé proche d’un nouvel atelier, terrain où il éprouve le désir de travailler en alliant une recherche picturale à un travail physique d’entretien de la terre au rythme des saisons, observant les mutations du paysage, des arbres et des sous-bois, des entrelacs, des branchages et des ronces.

Bertrand Flachot courtesy galerie Felli, Paris
Sédiments#10, Bertrand Flachot, 2012
Ce lieu, réminiscence de l’atelier parisien, devient un «  laboratoire  » avec lequel il entretient un lien intime extrêmement fort. C’est ce terrain boisé que l’artiste photographie depuis, tout en complétant la réalité du paysage par le trait, prolongeant ainsi l’instant particulièrement court de la prise de vue par celui, beaucoup plus long, du dessin. Deux instants distincts seront ainsi fixés sur le champ photographique souvent soumis à l’art de l’installation.

L’avènement du numérique lui permet de renouer, à partir des années 2000, avec ses principes originels de transversalité des supports et des médiums, tels qu’il les avait initialement envisagés, l’invitant à réaliser au-delà des tirages classiques, de nouveaux cubes où se répandent ses compositions «  photodessinées  ». Son désir d’investir l’espace, de le reproduire et de le prolonger prend forme avec le container intitulé Transfert, réalisé en 2011 et commandé par le Centre d’art contemporain du Luxembourg belge. A titre d’exemple, Les Rets – 365 panneaux photographiques sous diasec de 31 cm sur 41, qui correspondent chacun à une journée et forment un ensemble pouvant être présenté de manière aléatoire – sont définis par l’artiste comme des «  pièges à visions, formés de filets de traits entremêlés, d’un réseau de mailles ». En juxtaposant plusieurs prises de vue et plusieurs états toutefois unifiés par le geste, il défragmente le réel pour réinventer la nature en la magnifiant d’un trait aux apparences de cheveux d’ange et dans des espaces entremêlés où la lumière, changeante, captée, joue un rôle irradiant.

Pour Bertrand Flachot, le paysage et ses résidus sont un moyen privilégié – mais pas le seul – d’expérimenter les rapports entre l’art de la représentation et le geste qui y concourt. A travers ce genre, la remise en ligne de l’imaginaire traduite par un non finito adapté à l’échelle d’un tirage photographique triomphe. Le trait traduisant autant le dialogue des temps que le geste d’une intervention : « Par rapport au dessin traditionnel, en travaillant sur écran, j’accède directement au résultat de mon geste sans le voir, sans voir ma main en mouvement. Pour un dessinateur de ma génération, c’est extraordinaire car cela octroie une liberté que je ne pouvais pas imaginer. De plus, le fait de travailler cette forme de dessin à partir d’images photographiques crée une forme de sur-figuration jamais définitive, toujours à reconstruire. Le dessin est un prolongement inachevé de la représentation qui produit comme une sismographie du sensible. »

Bertrand Flachot courtesy galerie Felli, Paris
Petits entrelacs dispersés#3, Bertrand Flachot, 2012

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