Le Mois de la photographie à Paris – Vous avez dit sage comme une image ?

Anna & Bernhard Blum courtesy Beaumontpublic

Alors que Paris Photo vient couronner ce Mois de la photographie à Paris, le public confirme un intérêt croissant pour cet art. De très nombreuses galeries ont joué le jeu et ont mis à l’honneur ceux qui traquent l’image à tout-va. Sélection.

Salon Paris-Photo 2010

Dès avant l’ouverture du salon, carnet en main, les visiteurs de Paris Photo qui se pressent devant les caisses ont du mal à masquer leur impatience. Mieux vaut effectivement ne pas tout miser sur la mémoire tant le foisonnement d’œuvres est important. Un monsieur en loden vert admire un cliché de 1893, une jeune femme s’intéresse à un autoportrait de Kimiko Yoshida  ; il y en a pour tous les goûts. Argentiques, numériques, tirages sur papier, sur Plexis, et même sur toile  ! Les images défilent en rang serré, difficile de les isoler. Elles s’imposent, troublent, étonnent, provoquent. Certaines relèvent du photoreportage, d’autres de la photo d’art. Tous les genres s’affrontent,  jusqu’au tournis. Chantiers, friches, cabanes, bidonvilles, immeubles lépreux distillent une ambiance d’après bombe «  propre  ». Les hommes ont été rejetés, ils ont disparu ne laissant derrière eux que ruines et vestiges.

Cetrobo courtesy SFR Jeunes Talents
Série Le Mouvement, Cetrobo, 2010

D’autres clichés se focalisent sur la figure humaine  : couples s’embrassant, femmes en petite tenue, nageurs en plongée, gueules cabossées… Tout un monde pesant de réalité. Et puis il y a ceux qui enchantent, qui proposent une histoire, qui effacent la banalité d’un revers de poésie, d’humour, ou imaginent des polars en une seule prise de vue. C’est à ces écrivains et parfois joyeux drilles de l’image que sont consacrées les lignes qui suivent. Sur le stand de la galerie Esther Woerdehoff (Paris), le petit Chaperon rouge fait son apparition. Il n’a pas encore été mangé par le loup, mieux, il semble l’attendre. Dans ce paysage de forêt enneigée, Ursula Kraft nous entraîne à sa suite, elle réinterprète le conte, travaille sur la mémoire collective. Si la série Emerentia ne fait pas ici sa première apparition (elle date de 2008), elle n’en est pas moins marquante. Au cœur de l’espace SFR Jeunes Talents, le prix du public attire l’attention. La série Le Mouvement signée Cetrobo propose des scènes loufoques où la vie se déroule en apesanteur dans un intérieur des années 1950  ! Autre mise en scène, autre ambiance chez la suédoise Denise Grunstein qui cultive un goût pour l’étrange. Le buste d’une femme en costume-cravate allongée de côté sur une table recouverte d’une nappe blanche offre en guise de visage une chevelure rousse. On ne sait si cette dernière s’est habillée à l’envers ou si elle cache son visage. Tied (2009), simplement fascinant (Michael Hoppen Gallery). Plus loin, Beaumontpublic présente l’œuvre remarquable d’Anna & Bernhard Blum, Transzendentale Orthopädie (2008)  : un homme chauve regarde à travers une forme blanche qu’il porte sous le bras et le précède de plusieurs mètres. Le visage coincé dans un des entrelacs géométriques de cette drôle de structure, il nous regarde de son œil exorbité. Dans leurs performances, les deux artistes, également professeurs de philosophie, se moquent avec dérision des mouvements et acquis culturels. En particulier des mots en « isme », ici le constructivisme.

Robert Voit courtesy Prix BMW-Paris Photo 2010.
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Habitué des paysages distanciés, Jürgen Nefzger propose à la galerie Françoise Paviot, une série de jouets «  fossilisés  » (Spielzeug, 2010). Collectés par un SDF et entreposés sur le terrain où ce dernier a trouvé refuge, ils sont vieux, attaqués par la rouille, mais conservent les douces couleurs d’une enfance heureuse. Isolés de leur contexte, ces objets de tant d’attention trouvent là un second, un troisième souffle et nous entraînent au fond d’un jardin qu’enchantent comptines et jeux insouciants. Une histoire tendre sans nostalgie. Les amateurs continuent d’affluer. Ils défilent religieusement devant les clichés des stars du marché de l’art. Tout le monde a l’air enchanté. Une superbe voiture est stationnée à la croisée des chemins, elle invite à l’exposition des vingt finalistes du Prix BMW – Paris Photo 2010 sur le thème  «  Vision électrique ». Puisqu’il faut choisir, citons le «  nouvel arbre  » de Robert Voit, les lucioles de Cig Harvey, en oxymore, l’obscure lumière d’Irène Kung et l’impeccable technologie de Carlo Van de Roer. En quittant le Carrousel du Louvre, un seul regret  : que les salles ne soient pas organisées par genre. La lecture serait plus aisée, la déambulation plus confortable. M.-L. D.

MLD
Vue de l’espace BMW.

Jusqu’au 21 novembre au Carrousel du Louvre 99, rue de Rivoli 75001 Paris. www.parisphoto.fr

« Histoire de la petite fille Qui » de Quentin Bertoux

A la galerie Vera Amsellem, les enfants dansent en rond comme dans un conte. Le photographe Quentin Bertoux y présente sa magnifique Histoire de la petite fille Qui, une série de tirages noir et blanc mettant en scène ses jumelles Louise et Jeanne, photographiées du plus jeune âge à l’adolescence, dans des mises en scène qui mêlent humour et poésie. L’idée de l’artiste fut au départ de partager avec ses enfants son travail de photographe et d’envoyer un tirage à ses amis chaque année sous forme de carte de vœux. Ce témoignage d’instants sensibles et emplis de fantaisie, où la figure de l’artiste rejoint celui du père, nous emmène sur les traces d’une l’enfance enchantée, où des chérubins de notre temps réinterprètent Grimm ou Andersen. Si l’histoire de la petite fille Qui avait croqué la pomme évoque le personnage de Blanche-Neige dans un style futuriste, celle Qui voulait embrasser le vent fait résonner le talent du maître japonais Hayao Miyazaki, qui, avec Ponyo sur la falaise, a su réinventer La Petite sirène. Quentin Bertoux inscrit au-delà du temps cette traversée d’instants féeriques. A.-S. P.

Jürgen Nefzger courtesy galerie Françoise Paviot
Spielzeug, Jürgen Nefzger, 2010

Jusqu’au 21 décembre 2010 à la galerie Vera Amsellem 48, rue du Roi-de-Sicile 75004 Paris. Du mardi au samedi de 14<sp>h à 19<sp>h. Tél. : 01 40 29 47 34.

Anne-Catherine Becker-Echivard

Un poisson sur deux jambes, du plus beau jaune vêtu, tient un chewing-gum géant dans lequel est entortillé son frère jumeau ; dans une main, une minipastèque ! Les histoires d’Anne-Catherine Becker-Echivard sont souvent loufoques et décalées. L’artiste, née à Pirou, petite ville normande du bord de mer, a conservé de cette complicité avec l’élément marin, une affection toute particulière pour les… poissons ! Sardines, merlans, truites arc-en-ciel, bars, rougets et autres dorades sont les modèles qu’elle met en scène dans de véritables décors de cinéma. Tables, chaises, lampes et tableaux sont confectionnés à l’échelle et les comédiens habillés sur mesure : pantalons, vestes, bonnets et parfois même chemises et cravates ! Rien n’est laissé au hasard. Le scénario est aussi précis que rigoureux. L’artiste aime raconter et elle le fait avec bonheur. Une mise en place peut prendre plusieurs mois avant d’être immortalisée par la prise de vue. Les œuvres récentes exposées actuellement à la galerie Catherine et André Hug montrent des poissons en pleine activité ! Pour Soccer Cheese-ball, Anne-Catherine Becker-Echivard a imaginé une chaîne de fabrication de fromages « maquillés » en ballons de football ! La scène se prête à tous les fantasmes, à tous les délires : ces poissons rendus à la vie tout en métaphores et en humour nous racontent, on ne peut en douter, des histoires d’hommes. M.-L. D.

Quentin Bertoux
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Jusqu’au 25 décembre à la galerie Catherine et André Hug 9, rue de l’Echaudé 75006 Paris.

Tél. : 01 43 26 93 75.

« Trans-apparences » de Rodolphe Gombergh

Les entrailles peuvent-elles être belles ? C’est la question implicite que pose l’exposition Trans-apparences de Rodolphe Gombergh à la Maison de la photographie. Dans la pénombre, les happy few des vernissages se pressent au-devant des femmes livrées dans leur translucide robe de verre parmi les hologrammes et les vidéos en 3 dimensions. L’intrusion des corps est silencieuse ; aucun commentaire ni légende en bas des projections ne nous guident dans ce voyage intérieur sans caméra où se révèle l’invisible. Des corps visiblement choisis pour leur plastique irréprochable. Cette pénétration par effraction par la grâce de l’imagerie médicale consacre une technique éblouissante et une manière de mainmise sur le mystère du vivant. Et une mise à nu qui sans détour tue le nu. Pas la moindre sensualité, pas un soupçon d’érotisme n’affleurent de ces femmes désincarnées, figées dans leur cercueil corporel aux couleurs artificielles. Rodolphe Gombergh se réclame d’un « Virtual Life Art ». On se souvient des fameux bouddhas en bois des XIe et XIIe siècles du musée Guimet scannés par le radiologue, leurs secrets livrés en pâture à la curiosité publique. Si ces corps, à la fois vivants et morts, non plus seulement dévoilés mais comme disséqués, peuvent susciter un malaise proche de la morbidité, une pomme, lointaine cousine sans doute de celle consacrée par le péché originel nous révèle, en son for intérieur, les merveilles de son jardin secret : soleil, planètes et constellations, les grands espaces de l’infiniment petit et ses éblouissantes galaxies ; au cœur du fruit mythique on se laisse enfin emporter par la magie de l’inconnu, sans transgression. Acide ou sucrée, rouge ou verte, nous ne le saurons jamais, mais des sunlights d’or et de pourpre illuminent son palais intérieur. F. F.

A.-C. Becker Echivard, courtesy galerie Hug
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Jusqu’au 5 décembre à la Maison européenne de la photographie 5-7, rue de Fourcy 75004 Paris. Tél. : 01 44 78 75 00.

« Les cabanes de nos grands-parents » de Nicolas Henry

Rodolphe von Gombergh
Suivriez-vous NatHalie ?, Rodolphe von Gombergh, 2009
Thomas Charley et son poisson hélicoptère, Tana, Vanuatu

« Chaque nuit, je pars sur la mer avec ma lumière, mon arc et mes flèches harpons. Je descends mes lignes quand les poissons viennent manger les crabes de mer. Je plonge pour enlacer les tortues qui dorment autour des récifs. Au loin, je vais chercher les coquillages géants qui font le dîner d’une famille entière. Nous vivons au pied du volcan qui prend parfois les teintes du couchant. Quand il s’emporte dans de terribles colères, de grosses pierres noires traversent le ciel. Un jour, quelqu’un a fait appel à la coutume pour que la pluie vienne. Sur la mer flottaient les feuilles qui donnent le temps, mais l’appel de la magie a fait venir un cyclone. Les arbres étaient arrachés, les maisons de bois et de coco emportées au loin. Nous n’avions plus rien. Un hélicoptère est apparu, il nous a laissé des tentes et de la nourriture pour que nous puissions survivre. Si je pouvais voler dans le ciel avec lui, je ramènerais un énorme poisson pour nourrir tout notre village.

Ainsi va l’exposition de Nicolas Henry à la galerie 1161. Une splendide photo accompagnée d’un texte signé par l’unique personnage du cliché : un papi ou une mamie le plus souvent du bout du monde. Diplômé des Beaux-Arts de Paris, l’artiste a parcouru le globe pendant trois ans comme réalisateur pour le projet 6 milliards d’autres de Yann Arthus-Bertrand (parrain de la galerie). Un périple qui n’est probablement pas étranger au travail qu’il présente aujourd’hui. « Lorsque j’étais petit, mon grand-père m’a appris à manier le bois, ma grand-mère l’art de coudre. Un jour, presque naturellement, j’ai voulu retrouver avec eux ces jeux d’autrefois, riches de cette transmission, de ces savoir-faire, et une cabane est née. Une parole aussi, entière et spontanée. Alors m’est venue l’idée des “cabanes de nos grands-parents”, pour ne pas laisser perdre cette parole, et pour saisir cette forme de liberté que les anciens acquièrent en perdant le sens des vanités. A travers le monde, devant mon objectif, des papis et des mamies renouent avec les cabanes de leur enfance. Ils transforment un tapis en océan, avec le balancement du rocking-chair pour roulis, sous les cris des goélands… Tous sont photographiés chez eux, dans leur univers. » Il y a Woo Kwong sur les toits de Hong Kong, Boudhakumari Dhakal dans l’arbre sacré de Durali (Népal) ou encore Thomas Charley et son poisson hélicoptère, sur l’île de Vanuatu. Ils racontent tous une parcelle de leur enfance, de leur vie, de leur famille, de leurs croyances, de leur culture, mais aussi, et parfois surtout, du monde qui ne tourne plus rond. Dans un décor, rendu de rêve par les talents d’installateur, d’éclairagiste et de photographe de l’artiste, ils égrènent les grands et les petits mots de la planète. Leurs voix émouvantes, drôles et tragiques à la fois exposent avec fatalité la fragile situation de leur peuple ou de leur communauté. On pressent la plupart en sursis dans ce village mondial technologique et marchand. Au fur et à mesure que les photographies défilent on ne sait si le formidable effet plastique des clichés vient dévoiler un message humaniste ou s’il détourne des situations intolérables. Ce travail artistique aux confins de la sociologie et de l’anthropologie est à voir assurément pour se faire sa propre idée. M.-L. D.   

Nicolas Henry
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Jusqu’au 13 décembre à la galerie 1161, 53, quai des Grands-Augustins 75006 Paris.

Tél. : 09 81 83 80 34

« La Ligne volage » d’Edgar Martins

Il n’y a guère de corrélation entre « le titre et les séries présentées. Mais il existe néanmoins une sorte de résonance que l’on ne peut ni réellement identifier ni vraiment nier. » Entre fiction et réalité, milieu naturel et aliénation de l’homme dans son environnement, le centre Calouste Gulbenkian présente la plus importante réunion d’œuvres jamais proposée d’Edgar Martins, toutes réalisées ces quatre dernières années. Né au Portugal, après une enfance passée à Macao, le photographe est aujourd’hui installé au Royaume-Uni. Très attiré par les paysages urbains, notamment « ceux qui dégagent quelque chose de surréaliste ou de mélancolique », l’artiste plonge le visiteur dans un univers désincarné où la solitude se révèle maîtresse. Des lieux souvent difficiles d’accès et désespérément vides. Cité industrielle, parking, autoroute déserte, piste d’aéroport ou chantier, les prises de vue évoquent l’absence, la déshérence et un monde crépusculaire jusqu’à l’angoisse. Quand l’artiste quitte ses horizons urbains où à force d’abstraction sourdent l’angoisse et la désolation, il nous entraîne à la rencontre de ses Planètes naines qui, malgré leur proximité avec les étoiles, semblent tout aussi isolées dans l’étendue sans limites de l’univers sidéral. Edgar Martins nous offre un monde comme un immense décor. Ses clichés à l’esthétique froide mais magnétique suspendent la course du temps. Une femme fait son apparition : Eve errant dans une rue du paradis ? B. C.

Nicolas Henry
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Jusqu’au 18 décembre au centre Calouste Gulbenkian à Paris 51, avenue d’Iéna 75116 Paris.

« Transparence from Tokyo » de Fabien Lemaire

A la boutique de Julie Prisca, le design est roi. Meubles et objets attisent la convoitise des passants de la rue du Bac. Pourtant, jusqu’au 4 décembre, ils vont devoir se faire une raison, ceux qui passent la porte ne viennent pas forcément pour eux… Coup de cœur de la propriétaire des lieux, les photographies de Fabien Lemaire soufflent le vent d’une contrée lointaine au-delà des océans et des continents : le Japon. Sur le trottoir, ils attendent sagement que le feu passe au rouge, à leurs pieds les bandes blanches et noires du passage pour piétons se fondent dans un paysage dessiné de monts brumeux à perte de vue. Au premier plan, un personnage en habits traditionnels observe la foule qui piétine. Pour la série Transparence from Tokyo, Fabien Lemaire a superposé deux prises de vue numériques, l’une témoin du Japon d’aujourd’hui et l’autre souvenir d’un temps passé, renouvelant à sa façon le débat entre modernité et tradition. La composition, les couleurs et la magie du flou séduisent. On devine plus que l’on ne découvre, on imagine plus que l’on n’observe. Une sensation appuyée par le choix d’un tirage sur Plexiglas qui accentue la profondeur de l’image. Un faible pour cette petite fille bien de notre temps qui semble regarder l’objectif à travers une branche fleurie de superbes boutons rouges, peut-être un cognassier du Japon… M.-L. D. 

Edgar Martins, courtesy centre culturel Calouste Gulbenkian
Old Street, de la série Une cartographie@ métaphysique d’habitats britanniques, Edgar Martins, 2010

Jusqu’au 4 décembre à la boutique Julie Prisca 46, rue du Bac 75007 Paris.

Tél. : 01 45 48 13 29.

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