La force de l’art 4/5 – L’art enragé contre le pouvoir russe

The Voïna art group

Pussy Riot et Voïna sont deux groupes artistiques russes dont les performances provocatrices ont à la fois déclenché une réponse cinglante des autorités et attiré le regard des médias internationaux. Ils sont la partie la plus visible de l’art contemporain russe, celle qui a choisi la communication maximale pour tenter de briser, une énième fois dans l’histoire du pays, les carcans de la création artistique et de la liberté d’expression.

Ils se sont baptisés Voïna, la « guerre » en russe. Un nom choisi à la hauteur de leur opposition à la Russie de Poutine, sa corruption, l’impunité de sa police, la censure dont sont victimes les artistes. Ils se définissent comme « un groupe d’artistes révolutionnaires qui s’engage dans des actions radicales de protestation de rue ». Pour mener sa guérilla, Voïna médiatise au maximum ses provocations. Dick Captured by KGB (2010), un phallus peint en quelques secondes sur un pont de Saint-Pétersbourg avant qu’il ne se dresse face à l’immeuble des Services de sécurité de la Fédération de Russie (le FSB, descendant du KGB), constitue leur fait d’armes le plus célèbre. Et le plus visionné sur Internet, caisse de résonance indispensable pour leur message.

Le groupe a plus d’une fois franchi la ligne de la légalité et s’est inscrit dans une logique de surenchère. En 2008, un membre de Voïna, en uniforme de policier et vêtu d’une soutane de prêtre, remplit ses cabas de mets délicats et d’alcools dans une épicerie fine de Moscou, puis sort sans payer. En décembre de cette même année, le groupe condamne la porte d’un club tenu par un présentateur de la télévision proche du Kremlin. En 2009, Voïna introduit du matériel sonore pour chanter All Cops are Bastards – You Ought to Remember That ! en pleine audience du tribunal qui juge le curateur Andreï Erofeïev, poursuivi pour une de ses expositions. En 2010, le groupe renverse des voitures de police, certaines avec des policiers endormis à l’intérieur (saouls, affirme Voïna). Et en 2011, il incendie un fourgon de police, dédiant Cop’s auto-da-fe, or Fucking Prometheus à tous les prisonniers politiques.

Dans la continuité de l’actionnisme viennois des années 1960

Voïna compte, selon leur page d’information, plus d’une vingtaine d’inculpations et une douzaine d’arrestations et de heurts violents avec la police. Deux membres ont fait trois mois et demi de prison avant que leur caution ne soit payée par l’artiste britannique Banksy, qui a vendu des imprimés de Choose Your Weapon pour l’occasion. Depuis l’incendie du fourgon de police, en décembre dernier, ils sont deux également à être sous le coup d’un mandat d’arrêt international.

En chantant, vêtues de cagoules colorées, « Mère de Dieu, Sainte Vierge, débarrasse-nous de Poutine » le 21 février dernier dans l’église du Christ Saint-Sauveur à Moscou, les Pussy Riot ont elles aussi enclenché la mécanique répressive. Et un grand ramdam médiatique : le procès pour « hooliganisme » et « incitation à la haine religieuse » pendant l’été de Nadejda Tolokonnikova, 22 ans, Maria Alekhina, 24 ans et Ekaterina Samoutsevitch, 30 ans, a déclenché vagues de protestations, pétitions et manifestations de soutien, surtout hors de Russie. La similitude de l’action avec celles de Voïna n’est pas une coïncidence, les deux groupes sont liés, notamment par Nadejda Tolokonnikova qui a participé en 2008 à « l’orgie sexuelle » de Voïna au Musée national de Biologie de Moscou quelques jours avant l’élection de Dmitri Medvedev, « l’héritier » de Poutine. Nadejda Tolokonnikova a expliqué sa démarche d’alors à un journal russe pendant son procès en tant que Pussy Riot : « Dans la vie, je suis plutôt asexuelle, je sublime mes pulsions dans la création. Dans le cas de cette action-là, mon corps jouait le même rôle que les peintures pour un artiste. »

La performance est le moyen d’expression privilégié de ces artistes qui se placent dans la continuité de l’actionnisme viennois des années 1960 et qui, avec des moyens réduits, peuvent trouver un large écho par la diffusion des vidéos. Même si Nadejda Tolokonnikova déplore dans un journal russe que ses concitoyens ne sachent pas ce qu’est l’art contemporain ni ce qu’est l’actionnisme viennois. Le soutien en Russie à Voïna et à Pussy Riot provient plus de l’intelligentsia que de la population.

Pussy Riot

Ainsi, Voïna s’est vu décerner le prix de l’innovation artistique 2011 pour son Dick Captured by KGB, malgré les pressions du ministère russe de la Culture, grâce au soutien accordé par des membres du jury, notamment Ekaterina Degot et Andreï Erofeïev qui ont menacé d’en démissionner. Ekaterina Degot a déclaré au site Artnews.com : « La politique justifie de voter en faveur de Voïna. […] Il semble que nous avons, en Russie, une situation dans laquelle les membres du jury veulent soutenir n’importe quelle forme de protestation. » L’exposition Bataille spirituelle présente une dizaine d’icônes et de tableaux comportant des visages encagoulés de l’artiste russe Evguenia Maltseva en hommage aux Pussy Riot.

Par leurs provocations, les deux groupes ont mis l’accent sur la situation de la liberté d’expression aujourd’hui en Russie, ce qui fait sens pour tous les artistes, galeristes ou commissaires d’exposition du pays. Selon Andreï Erofeïev, important commissaire d’exposition, la Constitution russe interdit la censure mais le Comité d’État qui la mettait en place et qui fut dissout a été remplacé par « les dirigeants actuels des institutions culturelles ». « Un directeur de musée ou de salle d’exposition apprend, comme tout autre responsable russe, le rôle et le discours de surveillant. Au lieu d’apporter assistance, compréhension et aide à l’institution, le responsable y introduit des limites et des interdits. “Non” est le maître mot. » (1)

Le réalisme soviétique et l’art prolétarien

« Ce qui pose par-dessus tout problème, c’est tout ce qui peut affaiblir ou compromettre le pouvoir en place, que ce soit le grand pouvoir de l’État ou bien le petit pouvoir du petit chef », explique l’artiste russe Olga Kisseleva, dont l’une des œuvres a été censurée lors de la 1re Biennale d’art contemporain de Moscou, en 2005, par le commissaire de la Biennale lui-même, lequel a choisi d’interdire cette fois-ci toutes les œuvres faisant référence à la Tchétchénie. Imagemakers, l’installation vidéo d’Olga Kisseleva, présente en vis-à-vis deux films, l’un mettant en scène des acteurs jouant des terroristes tchétchènes, l’autre montre des photographes japonais, que l’on croit journalistes mais qui s’avèrent être des touristes devant la Joconde. L’œuvre a, depuis, été montrée aux États-Unis, notamment au MOMA de San Francisco, au Canada, en Espagne et même en Chine.

Les rapports entre les artistes et le pouvoir ont toujours été marqués par la complexité, explique Charlotte Waligora, historienne de l’art spécialiste de l’art russe au XXe siècle. Les artistes étaient au service du tsar jusqu’à la rupture émancipatrice de 1863 quand quatorze élèves de l’Académie impériale des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg réunis autour d’Ivan Kramskoï se révoltent contre l’art académique au nom de l’art réaliste. Durant les années entourant la Révolution d’octobre, l’avant-garde artistique russe connaît son âge d’or, la plus grande effervescence créatrice de son histoire « d’un point de vue spirituel et intellectuel », en particulier à travers le constructivisme et le suprématisme de Malevitch. Mais Lénine, estimant l’art trop éloigné des masses laborieuses, le réduit à deux tendances : le réalisme soviétique et l’art prolétarien, qui consiste à parler du peuple à ce même peuple. Pour Charlotte Waligora, débute alors « une relation très perfide » entre le pouvoir communiste et les artistes dans « une espèce d’appauvrissement de la pensée et de l’idée ».

L’exposition Bulldozer, en 1974, est exemplaire de l’assujettissement auquel sont soumis les artistes, condamnés à l’académisme du réalisme soviétique. Réunis autour d’Oscar Rabine, plusieurs dizaines d’artistes russes qui ne demandent, selon Rabin, qu’ « à créer selon [leur] sensibilité » décident de présenter leurs œuvres non conformes à Moscou. La municipalité envoie alors des bulldozers pour écraser au sens propre cette exposition sauvage. Les artistes prennent tous, dans les années qui suivent, le chemin de l’exil. (1) Beaux-Arts Magazine, n°302, août 2009.[[double-hv200:3,6]]

Olga Kisseleva

La perestroïka a marqué un changement radical, comme le note Olivier Vargin, auteur de Regards sur l’art contemporain russe (1990 -2010) (3) : « La liberté d’expression en Russie s’est libérée au début des années 1990. Elle connaît depuis une certaine évolution marquée à la fois par des avancées et des arrangements (ou restrictions). » Selon lui, « un artiste comme Andreï Molodkin, dont la pratique artistique est tournée vers une critique de l’oligarchie et de l’État russe, n’aurait jamais pu exposer durant l’ère soviétique ». De même qu’Oleg Koulik ou Alexander Brenner, deux inspirateurs revendiqués par Pussy Riot.

Sauf que, explique Charlotte Waligora : « L’État lâche du lest d’un côté pour prendre d’un autre, le système fonctionne dans ce mouvement de yo-yo perpétuel. » Illustration du rôle de critiques d’art que se décernent parfois les responsables politiques russes : en 2007, le ministre russe de la Culture s’émeut d’une œuvre des artistes de Blue Noses, L’Ère de la miséricorde, représentant deux policiers en train de s’embrasser, et fait des pieds et des mains pour empêcher la tenue à Paris de l’exposition Sots Art – Art politique en Russie de 1972 à aujourd’hui. Une vingtaine d’œuvres sont interdites de sortie du pays.

Les années 2000 marquent aussi le retour au premier plan de l’Église orthodoxe au nom de laquelle des expositions sont censurées, des œuvres vandalisées, des artistes passés à tabac, menacés et poussés à l’exil. Youri Samodourov, le directeur du centre Sakharov (du nom du célèbre dissident, créé pour rappeler « l’histoire des répressions politiques et de la résistance au totalitarisme en URSS »), a été traduit en justice (et condamné à une amende) pour « incitation à la haine religieuse » pour l’exposition Attention : religion ! présentée en 2003. Dans cette exposition (saccagée par un groupe d’extrémistes), des artistes, pour la plupart des « gens croyants », dit-il, « tournaient en dérision le cléricalisme officiel et protestaient contre les tentatives de l’Église orthodoxe russe d’assurer son hégémonie spirituelle dans la société russe, de se substituer en quelque sorte au Politburo ». (2)

La rage des militants orthodoxes

Le même Samodourov a « récidivé » lors de l’exposition Forbidden Art 2006 présentée conjointement avec Andreï Erofeïev, alors responsable de l’art contemporain à la galerie Tretiakov. Tous deux ont été condamnés à 3800 euros d’amende pour Forbidden Art 2006, qui avait pour objet de présenter les œuvres interdites à travers la Russie en 2006. « Dans la plupart des cas, il ne s’agissait pas d’une censure politique, mais d’une censure ecclésiastique : il était possible d’exposer un Poutine à la moustache d’Hitler, mais pas un tableau érotique ou qui touchait de près ou de loin à la religion ou encore qui contenait des gros mots », explique Youri Samodourov. Exemples d’œuvres présentées qui ont déclenché la rage des militants orthodoxes : Caviar-Icon et This is My Blood d’Alexander Kosolapov ou encore des pièces de Blue Noses et de PG Group.

Parmi les artistes les plus célèbres ayant eu maille à partir avec la censure de nature religieuse, on peut citer Avdei Ter-Oganian, accusé de provoquer des tensions religieuses après qu’il a utilisé des icônes orthodoxes dans une performance en 1998. Menacé de prison ferme, Ter-Oganian a reçu l’asile politique à Prague en 2002. Oleg Yanushevsky a dû, lui aussi, s’exiler avec sa famille en Grande-Bretagne en 2004 après plusieurs années de harcèlement à cause de son travail basé sur la création d’icônes modernes. Lundi dernier encore, l’exposition Icônes prévue à Saint-Pétersbourg a été annulée sous la pression de militants orthodoxes.

A la marge de la création artistique et de l’action politique, Voïna et Pussy Riot ont provoqué sciemment le pouvoir russe. Les premiers sont désormais d’une très grande discrétion, les secondes sont en prison. « C’est toujours la même histoire du pot de terre contre le pot de fer », rappelle Charlotte Waligora qui se demande si « le phallus de Voïna changera quoi que ce soit aux relations entre les artistes et le pouvoir russe ». Relations ainsi décrites par Andreï Erofeïev (1) : « L’artiste apparaît comme l’élément destructeur de la stabilité, l’éternel « barbouilleur », le créateur du désordre éthique et esthétique. Le but est non pas d’aider ou de découvrir un artiste, mais de le neutraliser et de rendre incompréhensible son message. » Véritable incitation à l’insurrection.

(1)  Beaux-Arts Magazine, n°302, août 2009.

(2)  Le Meilleur des Mondes n°5 automne 2007.

(3) Editions L’Harmatttan, 2010.

Blue Nose Group courtesy Galerie Diehl

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