Les Ateliers de Rennes – Le temps de la conquête

Lancés en 2008 à l’initiative de l’association Art Norac, créée par l’entrepreneur et mécène Bruno Caron, les Ateliers de Rennes ont dès le début affiché leur singularité, en axant leur programmation sur les relations entre art, entreprise et économie. La troisième édition de la biennale d’art contemporain, qui a ouvert ses portes ce week-end, s’intitule Les Prairies, en référence à l’esprit de conquête qui anime celui qui entreprend – et est indissociable de la figure ambivalente du pionnier –, mais aussi à la notion d’espace et de territoire. Une soixantaine d’artistes français et étrangers participent à l’événement, réunis par la commissaire Anne Bonnin, dans le cadre d’une vaste manifestation collective ou dispersés dans la ville pour des expositions personnelles en six lieux d’art contemporain partenaires(1). Petite balade apéritive.

Pour profiter pleinement des Ateliers de Rennes, mieux vaut avoir son temps, du fait de la dispersion des espaces d’exposition à travers la ville comme de la tentation récurrente de s’attarder en de multiples étapes d’un cheminement artistique dense et varié. Un premier rendez-vous est donné en un lieu surprenant, présenté comme emblématique de la capitale bretonne  : le Newway Mabilais, ancien centre régional des télécommunications en cours de rénovation. Tout un étage – celui dit du rez-de-jardin – de l’imposant tripode a été mis à disposition des organisateurs de la biennale, qui y ont installé trois des cinq séquences(2) constitutives des Prairies, la manifestation principale. Le décor offert par le caractère brut des espaces investis – aux sols et plafonds de béton mis à nu – et les immenses baies vitrées ouvrant sur la ville et l’espace vert extérieur, ou donnant sur les sacs de sable, bétonneuses, parpaings et autres éléments témoignant des travaux en cours, servent à merveille les œuvres ici présentées.

Les murs ne s’encombrent d’aucun cartel  ; le visiteur se voit en revanche remettre un plan détaillé et est cordialement invité à solliciter l’équipe de médiation. Beaucoup de travaux sont présentés à même le sol. C’est le cas de ceux de Yann Sérandour, matérialisés par un ensemble de huit bacs rectangulaires en inox remplis d’un liquide transparent. Un cours d’eau paresseux à travers les prairies (2012) en est le titre. C’est aussi la transcription littérale du mot japonais «  suminagashi  », désignant une technique ancestrale de fabrication de papiers marbrés. «  L’installation peut permettre de reproduire des papiers de ce type  », précise le jeune plasticien français, qui a entrepris des recherches passionnées sur ce thème il y a un peu moins de deux ans. Un peu plus loin, il a accroché au mur l’une de ces feuilles, réalisée par l’un des maîtres japonais en la matière  : Tadao Fukuda. Huit formes y ont été découpées selon le plan dessiné au sol par l’installation précédemment citée. «  Aujourd’hui, on reproduit ce type de motifs sur des papiers bon marché, sans plus accorder la moindre importance à leur origine. A partir de cette idée, je tente de retracer à l’envers le chemin parcouru  ; la notion de transmission est pour moi essentielle. J’aime aussi la philosophie inhérente à la technique elle-même  : lors de la fabrication, il n’y a pas de dimension de maîtrise du motif, il faut laisser advenir les choses telles qu’elles doivent être.  »

(1) 40mcube, La Criée, le Phakt, la galerie Art & Essai, le Cabinet du livre d’artiste et le musée des Beaux-Arts.

(2) Les Prairies se divisent en cinq «  aires  », selon le terme employé par la commissaire de l’événement Anne Bonnin  : «  L’étendue  », «  Je forme une entreprise  », «  Re  : histoire  », «  Le monde construit  » et «  L’occupation des sols  ».

Pratchaya Phinthong, photo S. Deman
sleeping sickness, installation (détail), Pratchaya Phinthong, 2012
Yann Sérandour, photo S. Deman
Un cours d’eau paresseux@à travers les prairies, papier suminagashi, Yann Sérandour, 2012

A quelques pas, neuf grilles à la géométrie variée et marquées par la rouille sont alignées, suspendues au plafond. Constituée de morceaux hétéroclites soudés les uns aux autres, cette sculpture de Sofia Hultén (Lazy Mans Guide to Enlightenment, 2011) «  vient mettre en parallèle des manières de faire artistiques avec des méthodes de fabrication artisanales  », précise Anne Bonnin. Cette pièce est associée à Past Particles (2010), une vidéo montrant, un à un, des objets filmés en plan serré. Poursuivant sa réflexion générale sur le travail, l’artiste suédoise a entrepris ici de vider méticuleusement le contenu d’une vieille boîte à outils mise au rebut pour sortir de l’oubli chacune des pièces et leur redonner, avec une puissante simplicité, leur identité perdue.

Posée sur deux bâtons irréguliers, suspendus par des câbles à hauteur d’yeux, une forme ramassée évoque la silhouette d’une momie. Terra Platonica est une pièce de bronze conçue spécifiquement pour les Ateliers de Rennes par Francisco Tropa. L’hôte du pavillon portugais de la dernière Biennale de Venise explique s’être inspiré d’une photo issue d’une série réalisée par l’Américain Edward S. Curtis sur les Indiens et témoignant d’un obscur rite funéraire. Le titre, qui évoque pour sa part l’époque où les hommes croyaient la terre plate, vient renforcer le sentiment d’étrangeté  : «  Le titre et la pièce n’ont pas la même origine, note l’artiste. J’ai voulu provoquer une rencontre entre eux.  »

Non loin, se déploie une sorte de mobile en forme d’étoile à six branches, chacune d’elles étant constituée d’une rangée de huit photos en noir et blanc – prises dans l’atelier de l’artiste –, au format croissant depuis l’extérieur vers le centre. Un petit trou fait dans chaque cliché s’agrandit lui aussi au fur et à mesure qu’on approche du cœur de l’installation. Le Tchèque Zbyn?k Baladrán explore des théories cognitives et leur traduction visuelle. When in 1735 est sa manière d’évoquer la révolution industrielle et l’occultation des conséquences sur les hommes qu’a eu la mécanisation du travail. Au sol, une vidéo défile sur un écran, dévoilant une série de croquis et de schémas illustrant différentes approches de «  modèles  » d’univers (Model of the universe, 2009), déclinées avec humour par une voix off. Un large rideau bariolé forme comme un immense isoloir au centre de la pièce. A l’intérieur, sont présentés une vingtaine de dessins au crayon représentant des couvertures de livres (Prelinger Drawings, 2012). Pierre Leguillon les a réalisés suivant la technique du frottage, à partir d’ouvrages consultés dans une bibliothèque dite de recherche implantée à San Francisco  : la Prelinger Library, qui a pour particularité de récupérer et conserver des ouvrages et documents souvent devenus obsolètes et, surtout, d’en laisser au public l’accès direct. «  C’est un peu comme un portrait de la bibliothèque  », explique le plasticien français. La large étoffe, faite de multiples carrés de tissu et déployée pour servir de cimaise, est quant à elle décrite comme «  un patchwork, une collection venant des quatre coins du monde  : du Japon, de Finlande, de Hollande, de pays africains, de Suède – dans ce dernier cas, comprendre Ikéa, mais fabriqués en Chine…  » Tous sont des tissus imprimés  : «  Je développe ici la notion de circulation de la connaissance, mais aussi celle des images. Il y a l’idée, également, que lorsqu’on fait un patchwork, on s’approprie différents éléments pour créer quelque chose à soi.  »

Sofia Hultén, photo S. Deman
Lazy Mans Guide to Enlightenment, Sofia Hultén, 2011
Pierre Leguillon, photo S. Deman
Prelinger Drawings, installation, Pierre Leguillon, 2012
Changement radical de décor au Frac Bretagne, cube de béton flambant neuf – aux formes épurées noires et rouges signées Odile Decq – qui dédie à la seconde partie des Prairies les 1 000 m2 de ses trois salles d’exposition immaculées. Une haute paroi de l’une d’elles est couverte de posters noirs et blancs reproduisant des photographies de constructions les plus diverses  : d’un temple grec en ruine à un igloo, en passant par la grange d’une ferme affichée non loin… d’un sous-marin, la Suisse Batia Suter aborde ici le thème de l’abri (Shelters 2012), puisant sa matière dans les images et les livres d’occasion qu’elle glane inlassablement depuis plus de quinze ans, pour en extraire des compilations à la fois singulières et d’une grande justesse. Sur le mur opposé, deux lignes horizontales cheminent en parallèle (Two Parallel Lines, 1976). La première est constituée d’objets, pour certains incongrus, mis bout à bout  : pinceau, crayon, morceau d’emballage de médicaments, plume, cigarette, bout de câble électrique, etc. La seconde est une succession de phrases nominales invitant à la rêverie comme à la réflexion philosophique  : «  Ombre d’une fissure parfaite  », «  Unité de mesure  », «  Intersection de toutes les vues de soi-même  » en sont quelques extraits. Pionnier de l’art conceptuel, l’artiste d’origine uruguayenne Luis Camnitzer interroge l’immuable distance séparant le visuel du discours, tout en exploitant les multiples interprétations de la représentation linéaire  : il est ici question de frontière, de trajectoire et d’horizon, mais aussi de vie, d’exclusion et de destin.

Soigneusement disposés sous vitrine, des articles les plus divers – morceau de vêtement, ustensile de cuisine, peluche, circuit électronique, tuyau, etc. –, et pour la plupart en bien mauvais état, interpellent le regard. Ils ont été ramassés par le Palestinien et habitant de Jérusalem Bisan Hussam Abu-Eisheh parmi les gravats de maisons démolies à travers la capitale israélienne. Bayt Byoot-Playing House (2008-2011) est un ensemble de dix vitrines organisées avec méthode  : dans chacune d’elles, un plan indique la situation des constructions disparues  ; à tout objet est associée une légende précisant le lieu, la date de démolition et le nombre de personnes qu’abritait le logement où il a été trouvé. «  Pistolet à eau trouvé dans les ruines de la maison de Ramzy Atoun. Maison démolie le 19 février 2011 et où vivaient sept personnes  », peut-on lire sur l’une d’elle. A la fois simple et rigoureuse, cette approche quasi-scientifique est d’une redoutable efficacité.

Marion Verboom, photo S. Deman
Mondmilchs, mortier, Marion Verboom, 2012
L’engagement de Pratchaya Phinthong

Invité du centre d’art contemporain La Criée, le Thaïlandais Pratchaya Phinthong y présente la suite d’un projet initié pour la Documenta de Cassel* sur la maladie du sommeil, affection mortelle sévissant en Afrique subsaharienne. Sleeping sickness prend la forme d’une installation visuelle et sonore à clés multiples : dans un coin de la salle principale – vide, par ailleurs –, un moniteur diffuse sur fond noir la transcription d’un film de campagne de prévention contre la mouche Tsé-tsé. A l’autre bout de la pièce, le dessin de l’insecte incriminé – réalisé par l’illustrateur scientifique thaïlandais Vichai Malikul – est le seul hôte d’un immense mur blanc. Le son du document empli, quant à lui, l’espace d’exposition tout entier. Dans une petite pièce attenante, est dépliée une drôle de tente bleue qui s’avère être un prototype de piège à mouche – l’un des moyens utilisés pour lutter contre la maladie consiste à stériliser les mâles capturés – dont l’artiste, mû par la dynamique d’échange dans laquelle il inscrit son travail, a fait fabriquer 500 exemplaires dans son pays pour les distribuer ensuite en Zambie, Ethiopie et Tanzanie afin d’en tester l’efficacité. Les populations locales sont invitées à transmettre, tout au long de la biennale, des images des pièges prises lors de leur déploiement et qui seront exposées à La Criée.

* A Cassel, l’artiste a présenté deux cadavres de mouches porteuses de la maladie – une femelle fertile et un mâle stérile – placés sur une plaque de marbre et sous globe.

Batia Suter, photo S. Deman
Shelters (détail), Batia Suter, 2012
Ceci est une pomme de terre (This is a potato, 2011) est le titre d’une série de petits dessins et aquarelles d’une émouvante délicatesse réalisée par l’Argentine Irene Kopelman. Depuis longtemps émerveillée par la profusion d’images et de connaissances offertes par les musées d’histoire naturelle, l’artiste, qui vit aujourd’hui aux Pays-Bas, articule son travail autour d’une interrogation permanente du rapport entre l’art et la science. Le travail présenté ici est le fruit d’une rencontre, au Pérou, avec un vieux producteur de pommes de terre, suivie d’un voyage d’étude, toujours consacré au tubercule, dans un parc d’exploitation péruvien. Pendant plusieurs jours, elle a dessiné et mangé des pommes de terre «  matin, midi et soir. J’ai fait tout ça avec l’idée que les dessins réalisés à 4 000 mètres d’altitude, sous la brûlure du soleil la journée et la morsure du froid la nuit, ne seraient pas les mêmes que ceux faits dans le confort de mon studio à Amsterdam. L’énergie et la signification cachées derrière ces dessins sont imprégnées des histoires que l’on m’a racontées, de l’observation du processus de production, du mode de vie… » De l’autre côté de la pièce, sept livres ouverts sont alignés sur le mur. Les pages sont trouées de façon symétrique par de curieux et sinueux motifs, rappelant les formes de l’outil d’évaluation psychologique qu’est le test de Rorschach – qui donne son nom à l’œuvre. Il s’agit en fait des traces laissées sur leur passage par des vers, jolie métaphore d’une connaissance trouée proposée par l’artiste portugaise Carla Filipe, dont deux autres installations sont présentées au musée des Beaux-Arts de Rennes. La plasticienne a fait du recours à l’archive un axe essentiel de son travail, dense et captivant, à travers lequel elle revisite l’histoire de son pays, entremêlant subtilement éléments autobiographiques, bribes de parcours d’anonymes et événements historiques.

L’ensemble des expositions court jusqu’au 9 décembre. Passée cette date, le Newway Mabilais retournera à son destin d’immeuble en rénovation, le Frac Bretagne inaugurera une exposition d’architecture mettant en lumière le renouveau de six fonds régionaux d’art contemporain. Une œuvre, la seule présentée dans l’espace public, restera cependant visible de longs mois encore. Installée sur le Parvis Sud de la gare, Garden (1994-2012) est une installation monumentale de Lois Weinberger, constituée de quelque 1 500 pots de plastique jaune. Emplis de terre extraite des espaces verts de la ville et ensemencée de graines de plantes sauvages prélevées dans la campagne environnante, ces récipients ne sont pas faits pour l’extérieur et sont donc censés peu à peu se déliter jusqu’à disparaître, au bout de quelques années, sous la pression des plantes qui commenceront alors à se développer selon leur propre logique. S’il est un fervent défenseur de la végétation spontanée, le plasticien autrichien s’appuie aussi sur les plantes et les graines pour mettre en exergue toutes les métaphores sociales et politiques qu’elles peuvent incarner. Il est ici question d’hybridation, de colonisation, voire de parasitage, qui renvoient ensemble à des problématiques humaines identitaires et migratoires. Avouons-le, nous sommes conquis.

Les constructions de Marion Verboom

A la fois espace d’exposition et de résidence, le 40mcube présente, à l’occasion des Ateliers de Rennes, les œuvres de Marion Verboom, une jeune sculptrice qui a choisi d’entremêler les notions de construction naturelle – produite par le temps et perceptible notamment dans les grottes et les sous-sols – et de construction humaine – relative à l’architecture comme à la sculpture. « Je m’intéresse à l’hybridation des formes, à l’archéologie comme à l’histoire de l’art. La façon dont les pièces investissent un espace est également importante pour moi », précise-t-elle. Céramique, plâtre, mortier, cire et métal sont quelques-unes des matières travaillées par l’artiste française, qui appuie sa démarche sur tout un vocabulaire de formes développé à travers sa pratique du dessin.

GALERIE

Contact
Crédits photos