Jérôme Fortin au Québec – Revue de détail

Au bout des doigts, des petits bouts de rien : mégots, capsules et pages de bottins. Jérôme Fortin en tire les notes d’une petite musique qui n’appartient qu’à lui : des sculptures-installations qui illustrent aussi une surprenante poétique de l’éphémère. A l’occasion de la présentation des œuvres récentes de l’artiste canadien au centre d’exposition de Val-David, au Québec, nous mettons en ligne son portrait écrit pour Cimaise (285).

Si Jérôme Fortin a des mains de pianiste, sa musique ne naît pas de l’effleurement des touches vernies d’un piano mais de l’assemblage de bouchons de liège, du pliage de bouts de papier ou du découpage de bouteilles en plastique. L’artiste, lui, évoque la poésie. « Souvent, en créant une pièce, j’ai l’impression d’écrire un poème… ». Musique ou poésie, les créations de ce Canadien quadragénaire touchent le public par leur simplicité et leur ingéniosité. Comme elles impressionnent par le travail qu’elles exigent. Homme d’une infinie patience, il peut des jours et des nuits durant, répéter inlassablement les mêmes gestes pour composer ses œuvres. Les neuf « écrans » de son exposition au musée d’Art contemporain de Montréal, en 2007, avaient demandé des années de travail. Pour chacun d’eux une trentaine de bobines de ruban adhésif de 33 mètres chacune avaient servi à maintenir des milliers de petits morceaux de papiers pliés. Il avait fallu dix jours pour les « accrocher » aux murs du musée. Immenses (6 x 4 m) « comme des écrans de cinéma », ils avaient pourtant été détruits à l’issue de la manifestation !

« Le côté éphémère des installations performatives ne m’avait jusqu’alors jamais importé. Là, c’était un peu différent. Je crois que j’étais allé au bout. Le travail des écrans a été comme une longue promenade dans un jardin zen, un espace de méditation. Une folie, mais j’avais peut-être besoin de ce temps de réflexion pour pouvoir passer à autre chose. » Chez Fortin, cette quête du temps suspendu semble omniprésente. Il suffit de se taire quelques instants, et son visage soudain s’illumine. « Le silence, ça fait du bien », lâche-t-il. Lorsque ces temps de sérénité, ces moments de méditation se font trop rares, il part en recueillir au cours de longues promenades nocturnes. Depuis toujours, le crépuscule est l’heure propice à son inspiration. « Je me couche souvent vers 4 heures du matin. J’aime la nuit, c’est calme et le temps semble y être infini… ». Seule dérogation au silence lorsqu’il crée : la musique minimaliste de Steve Reich, qu’il aime écouter en boucle et pour laquelle sa dévotion est totale. « Elle me procure des moments de vide, presque de transe. »

Jérôme Fortin, photo Martin Rondeau
Solitude #1 (détail), Jérôme Fortin

Ses balades, en partie contemplatives, sont aussi l’occasion de dénicher de nouveaux matériaux. C’est en longeant le Saint-Laurent, proche de l’une de ses premières résidences d’artiste, qu’il a glané des bouteilles en plastique échouées sur les berges. Elles ont servi à créer l’une de ses séries fétiches : Marines. Ses pérégrinations à travers le monde l’ont mené de ville en ville et sous toutes les latitudes dans les déchetteries aussi bien qu’aux portes des restaurants et autres cantines, en mal de fourchettes en plastique ou de boîtes d’allumettes…

Ses choix ne relèvent ni d’une mission écologique, ni même d’un message particulier à transmettre. « Au départ, je cherchais simplement des matériaux peu coûteux et facilement accessibles, qui se prêteraient bien à ce que je voulais faire. » C’est au musée de Joliette, sa ville natale, que ses premières pièces ont été exposées. « J’ai eu la chance d’y travailler, au moment où on l’a agrandi. Pendant deux ans, nous avons tout démonté puis tout remonté. Cela m’a permis de rencontrer beaucoup d’artistes et d’assister au montage de leurs expositions. J’y ai découvert les cabinets de curiosités, qui m’ont fasciné et inspiré. C’est à cette même époque que j’ai commencé à vouloir m’exprimer. Je me considère comme un autodidacte qui a eu beaucoup de chance. »

Le petit garçon qui « ne faisait que dessiner » et qui a rêvé un moment d’être architecte, est alors devenu un génie du détail à même de révéler la beauté, l’âme de ces objets si humbles et si négligés. Avec l’exposition Dans le blanc, l’artiste poursuit son exploration, nous entraînant au gré de variations infimes et multiples, là même où retentit l’inachevable. Une série inédite de tondos blancs y est présentée qui vient s’ajouter à celle des tondos noirs déjà connus. Il est ici question d’élargir, d’accroître, de tendre et de détendre, d’évoluer et d’involuer sa riche partition de noirs, de blancs et de gris qui vibrent à l’unisson, accompagnant avec tendresse toute une gamme de ces petites choses du quotidien qui lui sont chères.

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