Soren – Des pas dans la neige

Soren

Des années durant, ses dessins n’ont eu d’autres horizons que les cartons dans lesquels Soren les rangeait. Exposés pour la première fois en 2009, ils reviennent habiter les murs de la galerie parisienne Béatrice Soulié. Des scènes étranges aux échos familiers, à découvrir jusqu’au 18 octobre.

Derrière les paupières closes, surgit un rhinocéros d’un autre temps. Sur son nez, une immense corne blanche est la probable raison du malheur qui le frappe. Sa lourde tête pèse au bout de son corps meurtri. En partie rasé, il arbore une jambe de bois maintenu par un bandage élégamment posé. Près de lui, une jeune fille aux pieds éthérés veille sur sa convalescence. Un chant monte et l’image s’efface devant le portrait d’une femme. Le mur saigne. Tapi à l’abri de son cadre de bois, la Hantise, pâle chimère aux yeux ceints d’un pansement, attend la délivrance. Un à un, les dessins de Soren s’échappent des replis de la mémoire, longtemps après que le visiteur ait quitté la rue Guénégaud. Depuis trois ans maintenant, cette œuvre est défendue par la galerie Béatrice Soulié qui lui consacre jusqu’au 18 octobre une exposition intitulée A ma belle.

«  Je ne suis pas un dessinateur heureux  », lance Victor Soren, cigarette à la main, debout dans la réserve. Submergé par des impressions nées pendant l’enfance, l’artiste explique comment il laisse monter en lui les images, traduction de tous les malaises du petit garçon solitaire qu’il était. Des moments d’inquiétude, de déséquilibre, l’essence même de son inspiration. «  J’ai besoin d’avoir dessiné. Après, je me sens plus léger », remarque-t-il, le regard à la fois droit et tourné vers son for intérieur. A 7 ans, il réalise une tête de mort à la gouache. Il n’y touchera plus. La peinture n’est pas pour lui. De sa scolarité au Pouliguen, près de La Baule, il ne dit pas grand-chose, sauf qu’il «  est juste le type qui dessine le mieux de la classe  ». Il n’a envie de rien en particulier. L’avenir n’est pas un sujet. Pour plaire aux filles, il leur envoie des lettres savamment illustrées. Regarde le «  Cinéma de minuit  » à la télévision et dessine ensuite jusqu’au petit matin. S’il faut chercher des influences, elles sont à débusquer de ce côté  : le 7e art, quand il était muet et aussi expressionniste. [[double-v240:2,3]]

Soren
Tumulte, Soren, 2011

Au lycée, Victor choisit la philosophie plutôt que les mathématiques. Et décide de tenter les Beaux-Arts. L’expérience tourne court. L’étudiant n’a que faire de l’enseignement proposé. Il veut apprendre à dessiner. S’il reste, il ne saura jamais. Son cursus interrompu, Soren doit faire son service militaire. Durant deux ans, il est objecteur de conscience. A sa sortie, il s’installe avec l’un de ses frères à Nantes, où sa grand-mère possède une maison. Si les petits boulots se suivent et ne se ressemblent pas, son dessin, lui, évolue. «  A partir de 24 ans, je développe mon univers. Je vois tout en noir et blanc. Le passage de l’ombre à la lumière, c’est ça qui m’intéresse.  » L’artiste ne montre rien à personne en dehors de ses proches. Il n’est jamais content de lui. Même encore aujourd’hui. Les années passent et Paris succède à la capitale des Pays de la Loire. Dans son studio, les dessins s’accumulent. Soren poursuit sa quête effrénée malgré l’incrédulité d’un entourage qui lui conseille de rentrer dans le rang. Un «  vrai  » boulot ne serait-il pas le gage d’une vie réussie  ? A 42 ans, il est à deux doigts de basculer, de perdre le contrôle. Une simple affiche va changer le cours des choses. Elle annonce la tenue du Salon du dessin contemporain. Dans ce foisonnement, une œuvre attire son attention. Hypnotisé par le trait de Louis Pons, qui lui évoque par certains aspects celui de son maître Alfred Kubin, il se plante devant le dessin. «  Je suis resté à le regarder jusqu’à ce que Béatrice vienne me parler et me propose d’en voir d’autres.  » Mis à l’aise par la bienveillance de la galeriste, il se lance et ose dire que lui aussi dessine. Quelques mois plus tard, elle organise sa première exposition. Nous sommes en 2009.

Dans la réserve, la conversation se poursuit. Toujours debout, toujours une cigarette à la main. «  J’utilise la pierre noire et du papier assez épais que je travaille pour faire naître encore plus de matière. Il faut qu’il y ait une richesse aussi bien dans le blanc que dans le noir.  » Dans son atelier de 7 m2, l’artiste fait face au chevalet. A droite une glace, pour vérifier l’équilibre, à gauche, accrochés au mur, les dessins en cours, pour qu’ils se nourrissent les uns des autres. «  Je cherche l’harmonie et la composition. Je me construis grâce à mes erreurs.  » Si le résultat est raffiné, la bataille est rude. Soren gratte, ponce, frotte. «  Je n’aime pas le trait appliqué. Je cherche une lumière.  » Est-ce que le regard des autres a changé quelque chose  ? «  Il y a une absurdité à ne pas montrer. Je ne tiens pas à ce que les gens comprennent. Car j’aime qu’ils voient des choses étrangères à ce que je ressens  », affirme celui qui veut exprimer ce qu’il y a de plus intime en lui. Fouiller au tréfonds de son être pour laisser remonter des sentiments partagés par tout homme. Toucher à l’universel par le prisme d’un seul. «  Mes dessins sont comme des pas dans la neige. Je me souviens de chacun d’entre eux.  »  On frappe à la porte. Dans la galerie, les invités se pressent autour des dessins. Ils réclament l’artiste. Soren pose pour la photo et s’en va ne rien expliquer.

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Vue d’exposition, Soren

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