Ahmad Zakii Anwar – Sur les traces du désir originel

Ahmad Zakii Anwar

A 56 ans, le peintre malais Ahmad Zakii Anwar poursuit son cheminement résolument figuratif, s’inscrivant à l’encontre de la tendance observée ces dernières années sur la scène artistique du Sud-Est asiatique, marquée par une prédominance de l’installation, de la performance et d’œuvres davantage conceptuelles. Mais si le réalisme demeure un mode d’expression privilégié, il reste indissociable d’un certain mystère insufflé à ses toiles et dessins. « J’aime représenter les choses telles qu’elles sont mais mes peintures ont quelque chose d’énigmatique, de mystérieux. J’aime être à la fois réaliste et cacher du sens. (…) Ces derniers temps, j’ai travaillé à une série de dessins sur le thème du désir. Ma réflexion n’en est qu’à ses prémices, mais j’ai commencé d’explorer les relations existant entre l’homme et les animaux et à chercher les corrélations, les connections, liant depuis des temps immémoriaux les êtres humains aux instincts des bêtes. Nous avons tous au fond de nous un besoin d’ordre primitif ou un désir qui nous conduit, nous motive, à réaliser les choses. Le désir est fondamental et essentiel. Il fait partie intégrante de chacun de nous. » ArtsHebdo|Médias profite de ces nouvelles données par l’artiste pour mettre en ligne le portrait écrit par Samantha Deman pour Cimaise (290).

Ahmad Zakii Anwar reçoit dans la maison qui l’a vu naître, cachée derrière la luxuriante végétation d’une petite rue calme de Johor Bahru, à la pointe sud de la Malaisie. Son atelier est niché sous le toit. Dans cette pièce aux murs blancs soigneusement ordonnée, quelques toiles sont posées à même le sol, contre le mur. Sur un chevalet, une esquisse au fusain patiente. Au fond du jardin, une vieille masure a été retapée et transformée en galerie ; elle abrite quelques unes de ses œuvres. Ses préférées sans doute… « Non, celles que je n’ai pas vendues ! » corrige-t-il avec humour. Son rire est franc, chaleureux, à son image.

Peintre résolument figuratif, il se place à contre-courant de la tendance observée ces dernières années en Asie du Sud-Est, où la scène artistique a été dominée par l’installation, la performance et l’art conceptuel. « Je fais de la peinture figurative depuis l’âge de six ans ! » précise-t-il. En effet, il n’est encore qu’un enfant lorsqu’il découvre, dans un magazine anglophone de son père, un nu de la Renaissance. Une vocation est née. « Chaque jour, inlassablement, je tentais de le reproduire, dissimulé derrière un canapé… car j’avais conscience malgré mon jeune âge d’une forme de tabou entourant la nudité. » L’artiste en herbe réclame carnets et feuilles de papier à sa mère. Sa fascination pour le corps humain ne le quittera plus.

Plus tard, l’imaginant déjà en train de mourir de faim au milieu de toiles invendues, ses parents préfèrent le diriger vers des études de graphisme et de design. Son diplôme en poche, il rejoint la capitale Kuala Lumpur et entre dans le monde de la publicité et de l’illustration commerciale. Doué, le jeune homme gagne très bien sa vie, mais le cœur ne s’emballe pas… Quinze années passent, et soudain, sans crier gare, Zakii démissionne et s’engage corps et âme en peinture. Nous sommes au début des années 1990, il a 37 ans, vient de se marier, et son épouse est enceinte. Conscient du risque qu’il prend, l’artiste retourne vivre à Johor Bahru, dans la maison familiale. Il achète un chevalet, de la peinture, des pinceaux et un appareil photo. Puis rien, il est bloqué : « Il faut croire que toutes ces années dans la publicité avaient laissé des séquelles ; j’attendais que quelqu’un me donne des instructions ! » se rappelle-t-il en riant.

« Rangda est un sorcier de la mythologie balinaise. Je suis fasciné par la notion de bien et de mal. Je pense que chacun de nous est capable de mauvaises actions, même la meilleure des personnes. »

Ahmad Zakii Anwar
Rangda, Ahmad Zakii Anwar, 2004
Ahmad Zakii Anwar
Bayon 8, Ahmad Zakii Anwar, 2007

Après plusieurs essais infructueux, le peintre décide de s’attaquer aux natures mortes. Puis, au fil du temps, des silhouettes, des personnages font leur apparition. Au bout de cinq ans, il commence à vivre de son art ; en 1997, il inaugure sa première exposition en solo. Aujourd’hui, Zakii est une figure majeure de la scène artistique malaise et asiatique, et ses œuvres sont cotées chez Christie’s. Ayant acquis une parfaite maîtrise des formes, l’artiste joue avec l’extrême précision de son trait et la nécessité d’insuffler du mystère à ses toiles : « J’aime être réaliste, représenter les choses telles qu’elles sont, mais mes peintures sont aussi quelque peu énigmatiques, j’y cache du sens… » L’influence de l’esthétique et du langage cinématographique sur son œuvre est indéniable. Et pour cause, depuis son adolescence Zakii est accro au 7e art. De ses toiles se dégage parfois une tension, un suspense, le sentiment qu’une scène se joue. Les teintes crépusculaires qui caractérisent sa peinture n’apportent pourtant aucune note inquiétante, mais en accentuent la gravité et la profondeur. Musulman, intimement croyant, l’artiste est aussi féru de théologie. « Chaque communauté modèle son dieu à l’image de son intelligence. Moi, je veux voir plus grand que l’échelle d’une communauté. J’ai besoin de savoir ce que Jésus a à dire, ce que Bouddha veut transmettre, ce que l’hindouisme véhicule, pour mieux appréhender notre monde. »

Jouant au fil des années avec différents médiums et techniques, Zakii est toujours resté fidèle à l’étude du corps et de la psyché. Il s’inspire de ses propres réflexions sur l’existence, « sur l’homme, le pourquoi nous sommes là, ce vers quoi nous allons », et aime élaborer une série de tableaux autour d’un même sujet. « Cela rejoint ce que je pense en matière de religion : une…, ce n’est pas suffisant ! » Il y a d’abord eu la série évoquant les fumeurs, Smokers, qui a assis sa réputation en 1995. Suivront les thèmes de la danse et du théâtre traditionnels, du nu et de la méditation. Plus récemment, Kota Sunyi, en malais « la cité silencieuse ». Zakii s’inspire ici de ses fréquentes balades nocturnes : « J’adore marcher dans Johor Bahru aux dernières heures de la nuit. J’aime l’atmosphère si particulière qui s’en dégage. »

Un tableau lardé de coups de couteau

Alors que la plupart des artistes musulmans évitent le style figuratif, respectant l’idée que seul Allah peut créer des formes vivantes, Zakii laisse quant à lui aux doctes érudits le soin de débattre de la question. « J’ai pu représenter Bouddha, peindre un personnage évoquant le Christ. Jamais pour autant ma foi n’a été ébranlée », dit-il simplement. Cette ouverture d’esprit, peu de gens la comprennent. Certaines de ses œuvres ont d’ailleurs eu à en pâtir. La première fois, c’était pendant ses études. Suivant les instructions de l’un de ses professeurs, le jeune artiste avait élaboré une toile inspirée de son tableau favori, la Crucifixion de Vélasquez. Il la retrouvera lardée de coups de couteau, censurée « car rappelant Jésus ». Autre exemple  : un couple de collectionneurs a brûlé deux de ses toiles après s’être converti au christianisme ; l’une représentait un personnage masqué, l’autre un homme armé d’un kriss (poignard traditionnel malais). « Mes tableaux ont donc été détruits et par des musulmans, et par des chrétiens ! » Cela ne l’empêche ni de dormir ni de poursuivre son cheminement artistique. Travaillant à l’acrylique et à l’huile, il a un faible pour le fusain, « matériau à la fois simple et vrai ». Comme lui.

Ahmad Zakii Anwar
Witness, Ahmad Zakii Anwar, 2006

Les dates

1993 « Mon mariage ! »

1994 « La naissance de mon premier fils. »

1996 « La naissance de mon second fils. »

1997 « Ma première exposition solo. »

2007 « A la fin de l’année nous avons adopté une magnifique petite fille de quatre mois. Avoir une grande et belle famille, voilà la véritable œuvre d’art ! »

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