Jean-Joseph Sanfourche – L’angoisse et la ferveur d’un enchanteur

Artiste né, il a défié toute classification comme il avait refusé toute école, tout enseignement, tout cadre aliénant. Les souffrances, que le corps voulait lui infliger, il les a transmuées avec la foi, la ferveur d’un «  chaman d’une religion inconnue  ».

Les yeux ronds cerclés de noir, le faciès rouge et la main tendue vers un bout de ficelle, le cavalier chevauche, sans fierté particulière mais avec bonhomme, un chien bleu à la tête qui pousse. Plus loin un totem se dresse hanté par des mines réjouies hautes en couleur, des têtes peintes à l’allure primitive, mais au sourire reconnaissable, sont posées sur un socle. La plongée dans l’univers de Sanfourche passe par le cœur même s’il suffit d’un bref instant pour que l’esprit s’en mêle.

L’artiste est aujourd’hui souffrant. Pour ses 80 ans, s’il n’a pu honorer ses invités il a pourtant tenu à ce que rien ne soit changé et que le vernissage de l’exposition préparée avec Jean-Claude Hyvernaud ait bien lieu. Cinquante œuvres sont présentes, témoins de son travail depuis près d’un demi-siècle.

Sanfourche est un homme à part. Pour ses amis, qui ne tarissent pas d’éloges, il est «  un curé hérétique  », «  le chaman d’une religion inconnue  », un ami «  d’une inébranlable fidélité  », «  un homme de bonne volonté venu d’ailleurs  » (1) … Ceux qui n’ont pas eu la chance de le rencontrer se contentent de dérouler le fil de sa vie grâce à une liste de dates dressée un jour par un galeriste, un commissaire d’exposition, voire par l’artiste lui-même, et qui aujourd’hui se retrouve dupliquée à l’infini grâce à Internet. Entre l’enthousiasme qui confine à la vénération des uns et la reprise stricte d’une chronologie d’événements des autres, le fil d’Ariane qui mène à l’artiste est plutôt celui de l’équilibriste qui possède toujours un pied dans le vide.

Son Père, résistant, est fusillé

Certains événements ont à jamais marqué l’homme. Impossible de les ignorer  ; ils appartiennent à l’histoire, mais on ne peut les dissocier de l’œuvre même. Démarrons donc l’histoire. Jean-Joseph, fils d’Arthur et de Madeleine Sanfourche naît à l’aube des années 1930 à Bordeaux. Son père, mécanicien d’essai en vol, mais aussi dessinateur émérite, l’initie aux joies du papier et du crayon. A Rochefort, où ils sont installés depuis 1933, la vie s’écoule sans heurts. Jean-Joseph peint. Mais la guerre vient briser la sérénité familiale. Les Sanfourche sont arrêtés par la Gestapo. Le père, engagé dans la Résistance, est fusillé. Epargnés, la mère et l’enfant se réfugient à Limoges. Trois ans plus tard, Madeleine décède brutalement. Jean-Joseph se retrouve seul. «  Il me suffit, pour mieux écouter le discours créateur de Sanfourche, de savoir qu’il est chargé de toutes les angoisses et de toutes les ferveurs. Tel le ressort que nulle pression adverse n’a pu casser et qui se redresse sans cesse, toujours un peu plus haut, après être descendu un peu plus bas. Ce va-et-vient de la défaillance galvanise Sanfourche autant qu’il l’épuise. Toutes ses faiblesses ont fait de lui un homme fort. Mais avant tout, un homme  », résume Gérard Sendrey dans Le cas Sanfourche.

Jean-Joseph Sanfourche
Sans titre, Jean-Joseph Sanfourche

Dans son panthéon, Antonin Artaud

Pupille de la nation, l’adolescent a pour tuteur un colonel d’aviation qui lui impose d’entreprendre des études de comptabilité  ; elles ne parviendront pas à éteindre sa passion pour la peinture que l’artiste Jean Lehembre va encore conforter en l’initiant à l’huile. Dès cette période, Sanfourche est bien décidé à s’affranchir des cadres. La dictature des Beaux-Arts, l’art officiel, très peu pour lui  ; il choisit délibérément la marge. Une attitude qui froisse certains épidermes : «  Un conservateur de musée me croise sans me saluer. Qui se souviendra de lui dans une génération  ? Le temps travaille pour moi  », écrivait-il il y a peu (2). Insatiable curieux, il part sur les traces de Vincent Van Gogh à Auvers-sur-Oise. Dans son panthéon de gens exceptionnels, une des figures les plus marquantes sera celle d’Antonin Artaud auquel il rendra visite à l’hôpital d’Ivry. C’est au cours de ces années qui le mènent vers sa majorité que le jeune homme découvre qu’il est atteint d’une maladie incurable. Il perd l’usage d’un œil et va devoir faire face à bien d’autres maux. La souffrance est une compagne. Il la conjurera en en tirant le maximum.

A partir de sa majorité, il sera le plus souvent à Paris. Directeur d’une usine de textile puis d’une fabrique de prêt-à-porter, il finit par abandonner le monde des affaires pour entrer au ministère des Affaires étrangères. Il travaillera aussi pour une compagnie d’assurances. Artiste dans l’âme, Sanfourche découvre l’œuvre de Chaissac et se trouve immédiatement en communion avec elle. Sans se connaître, les deux hommes cherchent dans la même direction. Ils entament une correspondance et deviennent très proches. Au cours des années 1960, riches en rencontres, il se lie d’amitié avec François Mathey, conservateur en chef du musée des Arts décoratifs qui lui achètera pour le compte de ce dernier ses premières pierres peintes. Sanfourche dessine, peint à l’acrylique sur toile, sur bois ou sur tissu et aussi sculpte. Il réalise des émaux, des totems et entreprend même de travailler des matériaux plus insolites comme le silex ou les os. «  Je ne suis pas un artiste mais un homme qui fabrique des choses à la limite de l’art et de la magie des cavernes  » explique-t-il. Les os, il les entasse. Aucune fascination morbide, mais bien au contraire une vocation de vie. Il les magnifie. Il aime que l’œuvre soit belle et qu’elle révèle du sens. Du sacré sans aucun doute. Les os sont peints, comme les pierres ou d’autres matériaux avec des couleurs vives. «  La vie est souvent dure, trop dure. Il n’est pas nécessaire d’en rajouter avec des peintures sinistres », écrit-il sur une de ses toiles. Vingt ans se sont écoulés depuis son arrivée à Paris. Lorsque l’heure du retour en Limousin sonne, Sanfourche s’installe définitivement à Saint-Léonard-de-Noblat près de Limoges.

Jean-Joseph Sanfourche
Sans titre, Jean-Joseph Sanfourche

Une vie de correspondances

Les années 1970 vont marquer un tournant dans la diffusion de son œuvre. Enzo Pagani et Jean Dubuffet sont tour à tour séduits par son travail et vont acquérir nombre de ses pièces. Le premier entre dans la sphère Sanfourche par l’intermédiaire de la famille Chaissac. En 1957, Enzo Pagani a l’intuition qu’un musée peut être tout autre chose qu’une collection entreposée et décide de créer un lieu qui sera «  une créature vivante qui se développe avec nous  ». Après avoir organisé plusieurs expositions des œuvres de l’artiste français en Italie, il va en acquérir pour le fonds du nouveau musée Pagani installé dans un espace boisé près de Legnano. L’amitié qui se noue à cette époque traversera le temps et les générations puisque aujourd’hui encore, et malgré la disparition d’Enzo, Simone, son petit-fils, tient l’artiste en grande estime et continue de promouvoir son œuvre.

Depuis longtemps Sanfourche entretient une abondante correspondance avec des artistes, des amis, comme Robert Doisneau. Celle qui le lie à Jean Dubuffet est parmi les plus riches. Elle durera jusqu’à la mort du père de l’Art brut en 1985. Si Sanfourche a toujours revendiqué une indépendance et une volonté de n’être enfermé dans aucun courant, il est légitime de s’interroger sur les rapports de son œuvre avec l’Art brut. A y regarder de près, il est indéniable que ses créations répondent à certains des critères définis par Jean Dubuffet en 1949 : «  De l’art donc où se manifeste la seule fonction de l’invention, et non, celles, constantes dans l’art culturel, du caméléon et du singe. (3) » Certes, Sanfourche n’a pas fait les Beaux-Arts, certes, il n’a copié personne mais intellectuel il est, cultivé aussi et son œuvre n’est pas exempte de références même s’il est plus juste de parler de réminiscences. Les deux artistes ne s’y trompent d’ailleurs pas et Jean Dubuffet choisit de faire entrer les pièces de Sanfourche non pas dans la collection du musée de l’Art brut de Lausanne, mais dans son annexe la Neuve Invention. Il indique par là que cette œuvre relève d’une réalité à la fois spontanée et complexe. Dans une lettre datée du 8 janvier 1980, il écrit : «  Mon cher Sanfourche, les deux peintures que vous m’avez envoyées me sont maintenant parvenues et elles sont très impressionnantes. Vos recours à d’extrêmes simplifications, votre parti, porté à l’extrême, d’éliminer tout ce qui n’est pas essentiel, le dépouillement radical de vos figurations qui en résulte, les dotent d’un pouvoir intensément dramatique et tragique. (…) Votre art est très exceptionnel et unique. Vous l’avez porté à un degré de dénuement et de force d’expressivité que j’admire beaucoup et que je ressens fortement.  » Pas moins de 500 dessins se trouvent aujourd’hui à Lausanne.

Jean-Joseph Sanfourche
Totem, sans titre, Jean-Joseph Sanfourche
 

Fou de Marie de Médicis

Voici donc couchés sur le papier quelques éléments qui permettent d’effleurer Sanfourche sans pour autant révéler quoi que ce soit de son génie intime. Lui, l’artiste qui n’a jamais voulu d’atelier et qui travaille où bon lui semble, se dérobe à toutes les analyses, mêmes les plus pointues. Qui au fond voudrait percer le mystère  ? Surtout pas ceux qui, attendris par la modestie de l’homme, réconfortés par la bienveillance de l’ami, impressionnés par le caractère parfois intransigeant de l’artiste ou admiratifs de son œuvre à la fois joyeuse et triste, à l’image de la vie, préfèrent toujours la liberté d’imaginer au monde clos d’une vérité. Aujourd’hui des œuvres de Sanfourche il s’en trouve un peu partout dans le monde. Qu’il se passionne pour les Evangiles ou les Cathares, que sa curiosité soit permanente et qu’il aime la photographie et la musique ne nous avance guère. Sanfourche est un bon vivant paraît-il. De ceux qui aiment la bonne chère. «  Le pinard me rend peinard » est un message qu’il a laissé par humour un jour sur une toile. Lui qui a toujours dû gérer avec acuité les trahisons de son corps a développé une liberté insensée de l’être et répondu aux cruautés de la vie par un appétit sans bornes pour l’existence. Ne pas avoir partagé un moment avec vous, Monsieur, un de ces moments où vous m’auriez parlé de Marie de Médicis que vous adorez, est un regret éternel.

(1) Extraits de l’ouvrage intitulé Le cas Sanfourche, enquête réalisée par Gérard Sendrey, fondateur du musée de la Création Franche à Bègles.

(2) Extrait de Sanfourche de l’Art brut et autres écrits, Jean-Luc Thuillier Editions Encres&Signes.

(3) Extrait de la citation suivante : «  Nous entendons par là des ouvrages exécutés par des personnes indemnes de culture artistique, dans lesquels donc le mimétisme, contrairement à ce qui se passe chez les intellectuels, ait peu ou pas de part, de sorte que leurs auteurs y tirent tout (sujets, choix des matériaux mis en œuvre, moyens de transposition, rythmes, façons d’écriture, etc.) de leur propre fonds et non pas des poncifs de l’art classique ou de l’art à la mode. Nous y assistons à l’opération artistique toute pure, brute, réinventée dans l’entier de toutes ses phases par son auteur, à partir seulement de ses propres impulsions. De l’art donc où se manifeste la seule fonction de l’invention, et non, celles, constantes dans l’art culturel, du caméléon et du singe. » Jean Dubuffet, L’Art brut préféré aux arts culturels, 1949.

Jean-Joseph Sanfourche
Sans titre, Jean-Joseph Sanfourche

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