Hommage à Georges Mathieu – L’impétueuse peinture

Il affirmait que l’artiste se doit de jouer un rôle prépondérant dans la société et d’intervenir dans le cadre de vie. Georges Mathieu concrétisa ses convictions dans les domaines les plus variés, puisqu’il dessina, entre autres, l’une de nos pièces de 10 francs, le logo d’Antenne 2, des affiches pour Air France, des timbres ou encore les plans d’une usine, tout en militant pour une éducation ouverte à la sensibilité et au progrès de l’homme, pour un art accessible au plus grand nombre. Initiateur de l’abstraction lyrique et précurseur de la performance en Europe, le peintre s’est éteint le 10 juin à Boulogne-Billancourt, près de Paris, à l’âge de 91 ans. Retour sur le parcours de cet autodidacte et théoricien hors normes.

«  Le philosophe a régné sur le monde antique. Le savant règne provisoirement sur le monde d’aujourd’hui. Tout laisse à penser que c’est l’artiste qui règnera sur le monde de demain.  » Ces propos énoncés par Georges Mathieu en 1975(1) témoignent bien de sa volonté de faire de l’art un moteur essentiel de l’évolution de notre société, une aide précieuse à la vie en communauté comme un terrain de réflexion ouvert à tous. Cet engagement, promu par un caractère bien trempé, voire provocateur, et un franc-parler non dénué de dandysme, lui vaudra autant de soutiens que d’inimitiés.

Le peintre est né le 27 janvier 1921 à Boulogne-sur-Mer. Sa mère, Madeleine Dupré d’Ausque, est la fille de négociants en vin  ; son père, Adolphe Mathieu d’Escaudoeuvres, est originaire du Cambraisis, il dirige l’une des banques de la ville côtière. L’enfant grandit entretenu dans le souvenir que sa famille maternelle descend du frère du célèbre croisé Godefroy de Bouillon. De quoi alimenter son imaginaire en friche et faire poindre un goût pour l’Histoire – plus particulièrement celle de notre monarchie – que l’on retrouve à travers les titres de nombre de ses œuvres(2). Elève studieux, il poursuit une scolarité brillante. A 13 ans, il quitte Boulogne pour Versailles, puis Cambrai, où son professeur de français le présente au Concours général. Doué pour les langues comme pour les mathématiques, il étudiera le latin, le grec mais aussi l’espagnol, le russe et l’anglais. Il partage ses années universitaires – lettres, droit et philosophie – entre Douai et Lille  ; elles s’écoulent sous le ciel sombre de la guerre. Son père disparaît en 1941  ; Georges Mathieu a 20 ans et n’a aucune envie de perpétuer la tradition familiale de la banque. D’abord professeur d’anglais dans un lycée de Douai, il devient ensuite interprète pour l’armée des Alliés avant de rejoindre, entre août 1945 et mars 1946, l’université américaine de Biarritz – qui permettait aux militaires stationnés dans le Sud-Ouest de reprendre leurs études – pour y enseigner le français. Des expériences qui sont sans doute pour beaucoup dans l’attrait qu’exercera plus tard sur lui la liberté prônée par les Etats-Unis, préférée à la paix défendue par les communistes.

Et la peinture dans tout ça  ? Elle est présente, occupant une place de plus en plus importante au fil des années : dès 1942, Georges Mathieu s’y essaye, seul, en parfait autodidacte. Très vite, il abandonne paysages et portraits pour se laisser emporter par la liberté de l’abstraction. « C’est en 1944 qu’isolé dans le nord de la France, j’eus tout à coup, à la suite de la lecture d’un ouvrage d’Edward Crankshaw, la révélation que la peinture, pour exister, n’avait pas besoin de représenter. Et c’est donc à partir d’une réflexion sur l’esthétique que je décidai d’entrer en non-figuration, non par les chemins formels, mais par la voie spirituelle », explique-t-il dans l’un de ses nombreux ouvrages écrits sur sa démarche(3) et sur son temps. A la rigueur imposée par l’abstraction géométrique, il préfère opposer l’émotion et la spontanéité qui deviendront ses maîtres d’œuvre. Le peintre fait jaillir la couleur, l’appliquant directement depuis le tube sur la toile, avant de l’écraser avec ses doigts.

(1) Citation extraite du livre de Georges Mathieu La réponse de l’abstraction lyrique, éditions de La table ronde, 1975.

(2) Par exemple  : La bataille de Bouvines, Les Capétiens partout, La Victoire de Denain, Hommage au Maréchal de Turenne, Couronnement de Charlemagne, La bataille de Tibériade, La bataille des Eperons d’Or, Massacre de la Saint-Barthélémy, ou encoreL’Abduction d’Henri IV par l’archevêque Anno.

(3) Au-delà du tachisme, Paris, éditions Julliard, 1963.

Georges Mathieu, courtesy galerie Hélène Bailly
Nilantha, gouache avec collages sur cartoline, Georges Mathieu, 1979

En 1947, il accepte un poste de directeur des relations publiques au sein de la United States Lines, compagnie maritime américaine, mais n’en poursuit pas moins son exploration picturale – Georges Mathieu a toujours mené conjointement pratique artistique et implication dans la société civile. Basé à Paris, il rencontre Hans Hartung, Jean-Michel Atlan, Jean-Paul Riopelle, Wols ou encore Camille Bryen avec lesquels il monte une exposition à la galerie du Luxembourg en décembre de la même année : L’Imaginaire acte la naissance de l’abstraction lyrique française. Suivra toute une série de manifestations prônant un art émancipé, privilégiant un geste libéré de toute contrainte. Bientôt, l’artiste ajoute à la notion de mouvement celle de vitesse, qui pour lui doit être le fruit de réflexes – et non d’une réflexion –, afin qu’inconscient et culture s’expriment simultanément.

En novembre 1948, Georges Mathieu est l’instigateur de la première exposition, présentée à la galerie du Montparnasse à Paris, qui confronte la peinture avant-gardiste américaine – le public y découvre Pollock, Tobey, de Kooning, Gorky, Reinhardt, Rothko, Russell et Sauer –, avec celle du groupe animé par Bryen, Hartung, Picabia, Wols et Mathieu. Un peu plus tard, ilr poursuivra l’analyse du dialogue pictural ainsi initié dans les pages de la revue bilingue, The United States Lines Paris Review, qu’il crée en 1953 pour son employeur américain et dirige pendant une dizaine d’années. «  Je souhaitais confronter les aspects les plus avancés de l’expression, du savoir et de la pensée des deux côtés de l’Atlantique.  »

Le signe précède la signification

Les années 1950 le voit développer de plus en plus son goût pour la performance, véritable «  prise de risque  », voire «  saut dans le vide  ». Le corps tout entier devient outil de création. Les toiles gagnent en taille jusqu’à devenir monumentales. L’artiste est l’auteur d’un nouveau langage, délivré du carcan de la grammaire. «  Pour la première fois dans l’histoire des formes, explique-t-il, le signe précède la signification.  »(4) Il voyage beaucoup – en Europe, aux Etats-Unis, en Amérique du Sud, au Moyen-Orient, en Asie – mû par un irrépressible besoin de mesurer le bouleversement plastique apporté par l’abstraction lyrique aux diverses expressions de l’avant-garde de l’époque, qu’elles soient d’ordre esthétique, philosophique, linguistique ou scientifique. Partout où il se rend, il crée, souvent en public, une série de nouvelles toiles. Les Japonais garderont longtemps en souvenir cet homme vêtu d’un kimono, s’appropriant la vitrine d’un grand magasin de Tokyo pour y réaliser, en septembre 1957, quelque 21 tableaux en trois jours. Son succès est grandissant.

(4) La Réponse de l’Abstraction lyrique, éditions La Table Ronde, Paris.

Georges Mathieu, courtesy galerie Hélène Bailly
La Naissance d Osiris, huile sur toile (97 x 162 cm), Georges Mathieu, 1970

Georges Mathieu vu par Frédéric Rossif

Réalisé par Frédéric Rossif en 1971, Georges Mathieu ou la fureur d’être montre l’artiste en plein acte de création, filmé par deux caméras en parallèle. Il y exécute pour l’occasion deux toiles : L’élection de Charles Quint et La nécessité de l’Espérance. « Mon film tente d’exprimer les rapports entre un homme et la peinture. Pourquoi cet homme vit, pourquoi il peint comme ça… J’ai essayé de composer un opéra dont Mathieu serait le livret. (…) Ce n’est pas un film de peinture. Ce n’est à aucun moment un documentaire. Nous avons tenté en partant de Mathieu de dépasser les notions de réel et d’irréel, les données d’information historiques ou même généalogiques », avait à l’époque expliqué le cinéaste. La bande son avait été elle aussi improvisée au moment du tournage par le compositeur grec Vangelis. Resté inédit en salle, le film a été réédité en DVD en 2006. 

Plus d’information.

Georges Mathieu
Pièce de dix francs, Georges Mathieu, 1974
Ces expériences publiques le conduisent à prendre conscience du rôle essentiel pouvant, et devant, être joués par l’artiste et l’esthétique au sein de la société. Georges Mathieu cherche dès lors à «  faire passer  » ses formes «  dans la vie  », à «  transformer son langage en style  ». C’est dans cet esprit qu’à partir des années 1960, et pour une quinzaine d’années, il se fait tour à tour graphiste, designer, voire architecte afin d’intervenir dans différents champs de la vie quotidienne. Pêle-mêle, il dessine des bijoux, des meubles, des cartons de tapisserie, des médailles commémoratives, des affiches pour la compagnie Air France, mais aussi le trophée des 7 d’Or, le premier logo de la chaîne télévisée d’Antenne 2 (1975), des timbres-poste, sans oublier la fameuse la pièce de dix francs (1974). Séduit par son discours dénonçant l’incapacité des décideurs à impliquer les artistes contemporains dans l’espace public, l’industriel Guy Biraud lui propose de concevoir les plans de sa nouvelle usine – inaugurée en 1973 – à Fontenay-le-Comte, en Vendée.

« Endormi par l’inertie, l’habitude, le bien-être, le confort, la sécurité, nous avons tacitement accepté que l’on converse pour nous, que l’on pense pour nous, que l’on charme pour nous, l’entend-on dire dans le film qui lui est dédié, en 1971, par Frédéric Rossif (lire l’encadré). L’homme se verra-t-il demain définitivement frustré de cette ultime faveur démocratique que l’État lui accorde et que la société lui arrache : le privilège d’être ? » Résolument inscrit dans son époque, Georges Mathieu entend également œuvrer en faveur d’une éducation qu’il souhaite guidée non plus par la raison pure, mais par l’écoute de la spontanéité, de l’intuition et du sentiment. En 1976, il est nommé administrateur de la Société d’encouragement aux métiers d’art et participe à la Commission pour la réforme de l’enseignement artistique du ministère de l’Education nationale.

En 1975, il est élu à l’académie des Beaux-Arts. Dans son discours d’accueil prononcé en janvier de l’année suivante, le sculpteur Louis Leygue, alors président de l’institution salue une œuvre qui «  se projette au delà des apparences habituelles de la peinture pour n’être qu’un jaillissement hors du monde visible, hors du temps. (…) Qui vous voit peindre assiste à un ballet, à des figures chorégraphiques étonnantes, étourdissantes, durant lesquelles vous vous identifiez à votre tracé, à vos arabesques. (…) C’est le vol de l’oiseau échappant au faucon, c’est le faucon lui-même, c’est peut-être l’hirondelle, l’oiseau-mouche, c’est un paraphe coloré, brillant, doré, la projection constellante, le jet éparpillé en gouttelettes irisées, la fête, le panache, la canonnade et l’explosion. C’est tout ensemble et c’est vous-même, surtout, car vous vivez athlétiquement votre inspiration.  » Georges Mathieu laisse vacant le fauteuil numéro six.

Georges Mathieu, Frédéric Rossif, courtesy Zoroastre
Georges Mathieu (à droite) et Vangelis@sur le tournage de “La fureur d’ëtre”@un film de Frédéric Rossif, 1971

Lettre à la jeunesse

En 1964, Georges Mathieu publie une lettre adressée à la jeunesse dans laquelle il décrit ainsi la peinture : « C’est l’expression la plus directe d’une insatisfaction et d’une volonté. La peinture, c’est un vouloir, ce n’est plus un faire. La toile est fouettée, bousculée, sabrée ; la couleur gicle, fuse, transperce, virevolte, monte, s’écrase. L’artisanat, le fini, le léché des idéaux grecs, tout cela est mort. La tension, la densité, l’inconnu, le mystère règnent et gagnent sur tous les tableaux. Pour la première fois dans l’histoire, la peinture est devenue spectacle, et l’on peut assister à sa création comme on assiste à une jam-session. Elle a quitté le silence et la solitude de l’atelier pour descendre dans la rue, elle renoue un dialogue direct et spontané avec l’âme populaire. La peinture est devenue action. »

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