Paris-Delhi-Bombay – Beaubourg au rythme des chants tantriques

ORLAN, photo S. Deman

Le voyage débute dès les premiers escaliers roulants, dont la lente progression vers le dernier étage de Beaubourg se fait au rythme de chants tantriques envoûtants. Ceux-ci émanent d’une installation sonore intitulée Sacred Chants of the Gyuto Monks Choir et créée spécialement pour l’occasion par Stephan Crasneanscki et le collectif Soundwalk, en collaboration avec Mickey Hart. C’est imprégné de ces sonorités et voix très particulières que le visiteur aborde la nouvelle et ambitieuse exposition imaginée par le Centre Pompidou, Paris-Delhi-Bombay. S’appuyant sur l’art contemporain et un dialogue inédit entre deux cultures pour le moins différentes, elle se propose d’aborder les grandes questions qui font la spécificité de la société indienne.

A l’entrée, un immense drapeau « franco-indien », constitué d’une myriade de paillettes colorées et scintillantes, bruisse sous l’effet du souffle d’un ventilateur. Cette œuvre de la Française ORLAN, Draps-peaux hybridés (2011), illustre avec justesse le regard croisé proposé ici par l’intervention d’une trentaine d’artistes indiens et d’une vingtaine de créateurs français. A cette surface gaie et brillante succède une paroi à dominante grise, couverte de fils, clavier et autres souris, autant de déchets informatiques rassemblés par Krishnaraj Chonat qui, avec My Hands Smell of You (2010-2011), entend dénoncer les méfaits du développement économique sur l’environnement. Une installation en deux parties qui se «  tournent le dos  ». La seconde se découvre en fin de parcours et fait appel à un sens rarement sollicité dans d’art  : l’odorat  ! Le parfum du savon de santal dont elle est recouverte exhale.

Des reflets dorés attirent l’œil : ils émanent d’une tête de femme aux allures de divinité signée Ravinder Reddy. Tara (2004), comme la plupart des œuvres monumentales de l’artiste indienne, rend hommage à la figure féminine. Elle occupe le cœur d’un espace sphérique encadré de panneaux dédiés à six thématiques principales – la politique, l’urbanisme et l’environnement, la religion, l’identité, le foyer, l’artisanat. L’occasion pour le visiteur d’accéder à quelques clés indispensables à l’appréhension de la complexe société indienne. Depuis ce cercle, qui rappelle la forme du rouet de Gandhi ou du mandala bouddhique et hindou, le public accède à chacune des différentes parties de l’exposition. Débute alors un parcours dense, proposant une grande variété de démarches et de médias, à travers lesquels les plasticiens invités, nés essentiellement dans les années 1960 et 1970, livrent leur vision intime ou extérieure de cette nation singulière, à la fois fascinante et méconnue, et qui ne cesse d’accroître son influence dans le grand jeu de la mondialisation.

Outre le souvenir encore vivace et douloureux de la Partition de 1947, qui donna naissance à l’Inde contemporaine, les conflits internes, qu’ils soient d’ordre religieux, communautaire ou politique font partie intégrante de l’actualité du pays et nourrissent les réflexions de nombreux artistes et intellectuels. Il est question un peu pêle-mêle de démocratie, de croyances et de spiritualité, d’identité nationale, régionale ou sexuelle, d’exode rural, de traditions ancestrales et de nouvelles technologies, de montée de la classe moyenne et de famille. Autant de thèmes qui se côtoient au quotidien dans la société indienne et s’entremêlent tout naturellement dans l’expression artistique contemporaine. En témoigne par exemple ce lourd tapis constitué de pièces métalliques d’automobiles (Freedom is everything, 2007), œuvre de Sakshi Gupta rappelant à la fois le geste artisanal du tisserand et l’industrialisation du pays. Jean-Michel Othoniel a rejoint lui aussi l’espace dédié à l’artisanat avec une installation en verre, conçue à l’issue d’une résidence dans un village de verriers indiens. Sa matière de prédilection devient ici vecteur de son et la sculpture (Sans titre, 2011), mise à la disposition de trois percussionnistes, se mue le temps d’une performance originale et poétique en un séduisant instrument de musique.

Atul Dodiya, photo S. Deman
Mahalaxmi, Atul Dodiya, 2002
 

Atul Dodiya, photo Prakash Rao courtesy le Centre Pompidou
Charu, Atul Dodiya, 2004

La section consacrée au foyer s’ouvre sur une éblouissante installation, toute de gobelets, plats, brocs, seaux et louches en acier inoxydable constituée. Ali Baba (2011), qui fait explicitement le lien entre les trésors emplissant la caverne du mythique voleur et ceux soigneusement empilés du sol au plafond d’une boutique de vaisselle indienne, porte la signature reconnaissable entre toutes de Subodh Gupta. Sans doute influencé par cette atmosphère si particulière de bazar indien, le regard est attiré, au sortir de la « caverne », par un étrange support pictural : un volet métallique sur lequel Atul Dodiya a peint, à la manière des commerçants en quête de protection divine, la déesse de la Fortune Mahalakshmi (Mahalaxmi, 2002). Mais, relevé, le store multicolore dévoile la représentation sur le mur, dans un triste et inquiétant dégradé noir et blanc, d’un suicide collectif ; celui de trois sœurs dont la famille n’a pu payer les dots…

Liée tant aux questions identitaires que familiales, religieuses et politiques, la condition de la femme est un thème récurrent qui traverse plusieurs parties de l’exposition. Philippe Ramette l’aborde d’une touchante façon  : une fillette de bronze escalade avec assurance un piédestal planté au centre d’un carré de jardin public typiquement indien. Cette pièce (L’Installation, Place publique d’intérieur, 2011) imagine le pouvoir revenir aux femmes, dans une société où elles doivent lutter chaque jour pour leur reconnaissance.

Dans une installation envoûtante mêlant vidéo et théâtre d’ombres (Remembering Mad Meg, 2007-2011), Nalini Malani évoque pour sa part les conflits religieux et politiques dont les femmes restent souvent les premières victimes. Projetés sur le mur à travers des cylindres rotatifs peints, les tondi caractéristiques de l’artiste dessinent une fresque animée qui s’inspire d’une toile de Bruegel (Dulle Griet, XVIe siècle).

Plus conceptuelle mais tout aussi politique est la démarche d’Anita Dube qui présente d’étranges talismans rouges, évoquant le sang, l’identité sexuelle ou bien la couleur du mariage. A la fois fascinante et inquiétante, Silence, Blood Wedding (1997) est une œuvre composée de treize éléments qui ne sont autres que des ossements humains recouverts de velours, de paillettes et de dentelle.

Un peu plus facile d’accès, l’installation de Leandro Erlich, Le Regard (2011), joue sur les contrastes et reproduit l’intérieur d’une chambre bourgeoise parisienne dont une des fenêtres donne sur une ruelle bruyante et animée de Mumbai. La mégalopole a le triste privilège d’abriter le plus grand bidonville d’Asie, Dharavi. Hema Upadhyay choisit d’en voir le côté positif, à savoir la faculté déployée par ses habitants de survivre en créant une véritable ville dans la ville et en développant une dynamique économie parallèle. Elle leur dédie Think left, Think right, Think low, Think tight (2010), reproduction monumentale du bidonville faite de matériaux de récupération et occupant, à la verticale, les deux côtés d’un couloir dans lequel le visiteur est invité à circuler.

Nalini Malani, photo Payal Kapadia courtesy galerie Lelong
Remembering Mad Meg,@installation vidéo, Nalini Malani, 2007-2011

Artistes de la scène indienne

Ishtar Abraham (née en 1963, vit à Bangalore), Sarnath Banerjee (né en 1972, vit à New Delhi), Atul Bhalla (né en 1964, vit à New Delhi), Krishnaraj Chonat (né en 1973, vit à Bangalore), Nikhil Chopra (né en 1974, vit à Mumbai), Atul Dodiya (né en 1959, vit à Mumbai), Anita Dube (née en 1958, vit à New Delhi), Sunil Gawde (né en 1960, vit à Mumbai), Sakshi Gupta (née en 1979, vit à New Delhi), Sheela Gowda (née en 1957, vit à Bangalore), Shilpa Gupta (née en 1976, vit à Mumbai), Subodh Gupta (né en 1964, vit à New Delhi), Sunil Gupta (né en 1953, vit à New Delhi), N. S. Harsha (né en 1969, vit à Mysore), Jitish Kallat (né en 1974, vit à Mumbai), Amar Kanwar (né en 1964, vit à New Delhi), Bharti Kher (née en 1969, vit à New Delhi), Sonia Khurana (née en 1968, vit à New Delhi), Riyas Komu (né en 1971, vit à Mumbai), Nalini Malani (née en 1946, vit à Mumbai), Pushpamala N. (née en 1956, vit à Bangalore et New Delhi), Raqs Media Collective (nés en 1965, 1968 et 1969, vivent à New Delhi), Ravinder Reddy (né en 1956, vit à Visakhapatnam), Tejal Shah (née en 1979, vit à Mumbai), Sudarshan Shetty (né en 1961, vit à Mumbai), Dayanita Singh (née en 1961, vit à New Delhi), Kiran Subbaiah (né en 1971, vit à Bangalore), Vivan Sundaram (né en 1943, vit à New Delhi), Jiten Thukral et Sumir Tagra (nés en 1976 et en 1979, vivent à New Delhi), Hema Upadhyay (née en 1972, vit à Mumbai).

Camille Henrot, courtesy le Centre Pompidou
Le songe de Poliphile, vidéo, Camille Henrot, 2011

Tranchant avec les images kitsch et multicolores que l’imaginaire collectif, et ici les artistes Pierre & Gilles, associent généralement à l’Inde, Stéphane Calais choisit d’illustrer son propos à l’encre de Chine et livre une très belle série de dessins en noir et blanc, aux courbes abstraites ou végétales. Suspendu au plafond, un ballon noir vient semer le trouble dans cette harmonie. Avec Inde au Noir (2008-2011), l’artiste fait référence à la violence qui caractérisait une secte de voleurs, les Thug, ayant sévi en Inde du XIIIe au XIXe siècle.

Dans une petite pièce voisine défilent les images d’un film réalisé par Camille Henrot. Le spectateur suit par intermittence l’évolution d’une foule de pèlerins et celle de la fabrication de ce qui pourrait être des médicaments. La figure d’un serpent revient régulièrement. La bande son, grave, presque sinistre, monte progressivement en intensité, le rythme du film s’accélère, captivant l’assistance. Le Songe de Poliphile (2011) est conçu « comme une sorte d’anthropologie visuelle sur la notion de transmission et de perméabilité des cultures », explique la jeune artiste française.

Bharti Kher, photo courtesy galerie Emmanuel Perrotin
Reveal the secrets that you seek, Bharti Kher, 2011
Plusieurs autres artistes font dialoguer cultures française et indienne : Bharti Kher – l’épouse de Subodh Gupta –, revisite la Galerie des glaces de Versailles en alignant sur d’imposants miroirs, richement encadrés mais fendus et étoilés, ces petits bindis, symboles du troisième œil porté sur le front par les hindous et les femmes mariées, qui accompagnent souvent sa démarche créatrice. Reveal the secrets that you seek (2011) comporte 24 miroirs répartis sur quatre murs, le visiteur s’y reflète, s’y observe ; il est question du temps qui passe et des rapports entretenus par l’individu avec la société. Pushpamala N. revient à sa manière sur la condition de la femme et les stéréotypes culturels et sexuels en choisissant de s’appuyer sur trois œuvres appartenant à l’histoire de l’art français : un cliché de la comtesse de Castiglione, une gravure d’après Ingres et La Liberté guidant le peuple d’Eugène Delacroix, dont l’artiste extrait un travail photographique réalisé dans les studios parisiens Harcourt.

Les deux tiers des œuvres présentées ont été conçues spécialement pour l’événement. Trois d’entre elles ont d’ores et déjà été acquises par le Centre Pompidou. Outre l’installation de Nalini Malini, les collections de Beaubourg s’enrichissent ainsi d’une double installation vidéo (Strikes at time, 2011) du collectif Raqs Media, qui explore le thème des transformations du paysage urbain de New Delhi, ainsi que d’une œuvre filmique d’Amar Kanwar (The Scene of crime, 2011), qui dénonce les dégâts causés par l’exploitation industrielle sur l’environnement et la population rurale de l’Etat de l’Orissa.

L’ambition affichée par l’institution était d’initier un dialogue et de développer des liens entre deux cultures. A l’arrivée, elle offre aussi un très bel éclairage sur le dynamisme et la diversité de la scène artistique contemporaine indienne. Cette exposition « expérimentale », selon l’expression d’Alain Seban, président du Centre Pompidou, est le fruit de quatre années de recherches et de travail. Elle est « un point d’arrivée et un point de départ à la fois, car elle inaugure une relation pérenne entre les artistes impliqués, précise-t-il. Et pourquoi pas, à l’avenir, imaginer de renouveler cette expérience avec d’autres scènes artistiques. » Un concept est né.

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Artistes de la scène française

Kader Attia (né en 1970, vit à Berlin et Alger), Gilles Barbier (né en 1965, vit à Marseille), Alain Bublex (né en 1961, vit à Lyon), Stéphane Calais (né en 1967, vit à Paris et Bruxelles), Alain Declercq (né en 1969, vit à Paris), Leandro Erlich (né en 1973, vit à Buenos Aires), Cyprien Gaillard (né en 1980, vit à Berlin), Loris Gréaud (né en 1979, vit à Paris), Camille Henrot (née en 1978, vit à Paris), Fabrice Hyber (né en 1961, vit à Paris), Jean-Luc Moulène (né en 1955, vit à Paris), ORLAN (née en 1947, vit à Paris), Jean-Michel Othoniel (né en 1964, vit à Paris), Gyan Panchal (né en 1973, vit à Paris), Pierre & Gilles (nés en 1950 et en 1953, vivent au Pré-Saint-Gervais), Philippe Ramette (né en 1961, vit à Paris), Soundwalk, en collaboration avec Mickey Hart (collectif fondé en 2000 à New York par Stephan Crasneanscki, vivent à New York).

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