Jacques Monory – Auprès de deux illustres gisants

Pour sa dernière exposition en date, Jacques Monory a choisi la maison Elsa-Triolet-Aragon à Saint-Arnoult-en-Yvelines, à une cinquantaine de kilomètres de Paris. Dans une pièce carrelée au plafond tressé de briques sombres, une fresque de plus de dix mètres de long agrippe l’œil : Soleil de minuit, ciel n° 34, 1979. Un fjord du crépuscule à l’aube. La toile est découpée en pans juxtaposés, à la fois immobiles et tout au rythme des nuages. Du bleu au rouge, du pourpre au rose, du parme à l’ocre, du doré au jaune, le feu des couleurs hypnotise. Une fine tige de plexiglas en plan incliné, surmontée d’une boule métallique, rend hommage au mouvement de l’astre célébré. Le spectateur est plongé dans une méditation silencieuse, comme écrasé par l’immensité.

Dans Roman-photo n° 17 (2008), Jacques Monory nous livre un de ses fameux autoportraits en privé – manteau de cuir et chapeau mou –, entre Marlowe et Bogart. En arrière-plan, des soldats casqués semblent sortis des images qui peuplent nos écrans. Les trois autres toiles appartiennent à la dernière série du maître de la Figuration narrative, Peinture sentimentale, réalisée en 2009, qui rassemble des souvenirs de vie intime. Avec toujours le bleu Monory, et en filigrane, la référence au septième art et le mystère des rapprochements opérés par le jeu de la composition. La toile est divisée en séquences : le peintre couché près de sa chienne Ida, au bord d’une rivière, sa femme Paule sur un fond de paysage montagneux, et le mufle d’un tigre ! Ailleurs, des peupliers se mirent dans l’eau claire, deux élégantes dans une barque s’abandonnent au courant et, au milieu de ces scènes paisibles, un singe vient couper le cadre.
On aurait souhaité plus de tableaux pour cette exposition. Mais l’exiguïté du lieu ne le permettait pas. Elle offre surtout l’opportunité de poursuivre l’accrochage consacré à Jacques Monory par une visite de la maison Elsa-Triolet-Aragon. Niché en bordure de la vallée de la Chevreuse, le moulin de Villeneuve fut acheté par le couple en 1951. Selon la volonté du poète, qui légua la maison à l’Etat, les lieux sont restés tels qu’à la mort d’Elsa, le 16 juin 1970. Meubles, bibelots, céramique de Fernand Léger, dessins de Picasso ou de Max Ernst… La rivière passe sous la demeure. Le clou du spectacle reste le salon-bibliothèque avec ses cinq mètres de hauteur sous plafond, et l’eau qui coule en cascade pour vous bercer par vagues. Plane l’ombre tutélaire des deux grands écrivains, qui reposent ensemble sous leur pierre tombale dans la quiétude du jardin. C’est ici, dans cette demeure qu’Aragon écrivit la Semaine sainte, et que Jacques Monory a trouvé un bel écrin pour ses toiles.

Peinture sentimentale n°2, Jacques Monory.
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