François Bourgeon – Un souffle d’odyssée et d’héroïnes libres

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Auteur des Compagnons du Crépuscule, des Passagers du Vent, séries mythiques s’il en est, François Bourgeon, trois fois prix du public à Angoulême, poursuit sa quête initiatique au-delà des océans ; il s’élance vers les étoiles, les galaxies lointaines avec un nouvel album du Cycle de Cyan et nous livre quelques secrets de sa propre saga.

« Bonjour, j’arrive… », souffle une voix grave, rassurante, dans l’interphone sur la boîte aux lettres en bois rouge Parsemant le jardin, des dalles de granit traversent la terre encore boueuse des dernières averses, tandis que le soleil perce une mystérieuse voûte de végétation qui ombrage le portail bleu. C’est un coin de Bretagne où chantent les couleurs et la lumière, un havre de paix propice à l’éclosion des grandes sagas. Décontracté, souriant, une paire de bretelles hissant un pantalon de velours noir, François Bourgeon nous accueille. Poignée de main chaleureuse. On devise de la pluie et du beau temps jusqu’à l’escalier qui, derrière une porte basse, grimpe à l’atelier baigné d’une diaphane clarté hivernale. Recouverts de lambris du sol au plafond, les murs accueillent généreusement affiches, photographies, croquis, et planches tirées en grand format. Les tranches de vie se bousculent au gré des personnages : Isa, Cyann… Ici et là, paysages flamboyants et animaux venus d’ailleurs peuplent l’univers onirique du célèbre dessinateur. C’est très impressionnant. Une multitude de feuilles tapisse sa table de travail comme jonchée automnale. Esquisses, papier-calque, papier Canson, feuillets couverts de notes, certains ont tout de pages arrachées à quelque vieux grimoire ; serait-ce un parchemin du XIe siècle ? Que fait-il là ? C’est une longue histoire…

François Bourgeon naît à Paris en juillet 1945, année où l’aube sonne le glas des nuits et des brouillards. Il crayonne durant toute sa jeunesse. « Il ne me reste aucun de mes dessins d’enfant. Ma mère en avait gardé beaucoup dans un carton, et puis un jour, celui qui faisait le ménage a tout envoyé à la corbeille ! », nous confie-t-il. En 1970, il obtient un diplôme de maître verrier. Mais le manque de perspectives dans cette profession, guère en phase avec l’architecture moderne, lui fait rapidement abandonner ses rêves de cathédrales. Bâtisseur d’histoires dans l’âme, il fait alors revivre le Moyen Age avec la série Brunelle et Colin, commencée en 1976 et publiée dans Djin. Les dés d’une œuvre au long cours sont lancés : humanisme et interprétations du passé tisseront en vingt-cinq albums le fil d’argent de sa carrière d’auteur de bandes dessinées.

De Nantes au Dahomey

Avec ses petites lunettes de hibou, doctement accoudé à sa table à dessin, il se jette dans l’analyse : « L’histoire est un savoir qui dirige plus vers la philosophie que vers la connaissance des dates. C’est la compréhension du genre humain à travers les âges. » Après cette première série où il travaille autour des scénarios de Robert Génin, naît l’envie de créer des récits accompagnant les images. Dans l’atelier paisible que la voix douce et mélodieuse de François Bourgeon semble bercer, la figure de son père résistant, journaliste, premier directeur de l’Agence France Presse à la Libération, plane alors au-dessus de nos têtes. Les éditions Glénat lui proposent une série dans la revue Circus. Nous sommes en 1979. C’est l’origine de la prestigieuse et mythique série des Passagers du Vent dont les deux derniers volumes sortent en octobre 2009. La Fille sous la Dunette entame l’odyssée d’Isa qui a « 18 ans et toute la vie devant elle » pour emprunter des chemins troublants d’ardente déraison. L’héroïne intelligente, aventurière, espiègle et libérée, embarque le lecteur de Nantes au Dahomey (l’actuel Bénin), puis en Louisiane, sans rien nous cacher de l’horreur de la traite négrière transatlantique. La modernité du trait et du récit, cette révolution dans l’intégration du romanesque à la réalité historique, propulsera François Bourgeon au zénith de la bande dessinée, avec cinq millions d’exemplaires vendus, traduits dans dix-huit langues.

François Bourgeon courtesy éditions 12bis
Tome 2 @ de La petite fille Bois-Caïman, François Bourgeon

Au-dessus du bureau, l’œil velouté et insolent, Isa observe son créateur depuis l’affiche qui annonce la grande exposition consacrée à sa saga par le musée de la Marine. Mille sabords ! Le seul dessinateur à avoir eu cet honneur n’était autre que Hergé en 2001. La librairie du musée présente fièrement une monographie de plus de trois cents pages (signée par Christian Lejalé aux éditions Imagine & Co) consacrée entièrement à l’auteur et à ses aventurières en jupons. Mais François Bourgeon n’est pas de ceux à troquer sa sagesse contre une once de vanité. Même si le Festival d’Angoulême l’a récompensé à plusieurs reprises, aucun prix figé dans un cadre doré ne pourra détrôner ses œuvres anciennes des murs de l’atelier. A la foire aux dédicaces, le Michel Le Bris de la bande dessinée préfère le calme de Quai des bulles, à St-Malo, homologue en planches des Etonnants Voyageurs. Fin 2009, trente ans après le premier volume, il clôt la série par La petite fille Bois-Caïman – la cérémonie du même nom ayant fondé l’indépendance de la République d’Haïti. Nous racontant le fin mot des aventures de sa bisaïeule Isa – celle-ci lui ayant manifestement transmis le flambeau du franc-parler, de l’insolence et de la détermination –, les péripéties de Zabo offrent prétexte à un magistral flash-back. Après avoir connu moult vicissitudes procédurales le convainquant que l’on n’est jamais plus heureux que loin des tribunaux, François Bourgeon a confié La petite fille Bois-Caïman et la réédition de la série à la jeune maison du 12bis rue des Gobelins. Il le reconnaît volontiers, huit années furent nécessaires à aiguiser sa plume : « Prendre le temps de faire les choses est un choix de vie », souligne-t-il, alors que les ans font craquer délicieusement le dossier de sa chaise. Plusieurs fois grand-père, sa voix se grise à l’image de ses cheveux lorsqu’il évoque, dans le Code Noir du XVIIIe siècle, l’enfant issu d’une Blanche avec un Noir, qui n’avait aucune existence, pas même de prénom…

Un ogre de connaissances

Poulies de cartahu et autres filins au vent, drisses de grand’voile et plumes de perroquets, tempêtes et mâts cassés contre le galop fou du vent salé, une frégate du XVIIIe siècle danse un tour du monde dans sa tête. Elle s’accompagne d’une immersion totale dans l’univers choisi par l’artiste : François Bourgeon se plonge dans la lecture du Vaisseau de 74 canons, par Jean Boudriot, fait venir des livres de Bâton-Rouge, dévore archives, romans, traités historiques, ouvrages de botanique, en véritable ogre de connaissances. Passant quelques minutes à farfouiller dans sa bibliothèque, le voilà qui déambule en se grattant le crâne devant les étagères, dont il rapporte fièrement l’archétype du vieux grimoire déniché on ne sait où, un Rapport sur les troubles de Saint-Domingue, du député Jean-Philippe Garant, imprimé en l’an V de la République. Bibliophile François Bourgeon ? Pas vraiment. « Toutes ces choses font partie de la connaissance, du bagage, dont un narrateur comme j’aime l’être, a besoin. C’est un jeu avec le temps, une manière d’aborder des rivages inconnus, des pays, des époques, que d’entraîner le lecteur et lui montrer une manière de visiter le passé », explique-t-il, tandis qu’il éparpille l’instant en déchirant minutieusement un bout de papier en mille morceaux minuscules. Il ajoute que « l’auteur qui écrit des récits s’investit dans le passé de manière plus ou moins consciente, à la lumière de ce qu’il vit dans son époque ». Quel clin d’œil à l’Histoire que de publier la fin de cette série, à quelques mois de l’élection du Président Obama !

François Bourgeon courtesy éditions 12bis
Planche extraite @ de La petite fille Bois-Caïman, François Bourgeon

Et que dire des femmes, omniprésentes dans ses personnages principaux ? En petits moulinets et arabesques malicieuses, les mains de François Bourgeon expliquent qu’elles sont plus intéressantes à dessiner ; et que « les épreuves traversées par Brunelle dans Brunelle et Colin, par Mariotte dans les Compagnons du Crépuscule ou par Isa dans les Passagers du Vent, forgent des caractères et des psychologies dont je me sens plus proche que de celles des hommes. » C’est là que réside le secret du succès d’un créateur qui ne prétend pas raconter l’Histoire, mais transmettre sa vision des événements à travers ses histoires.

Pour le prochain album du Cycle de Cyann, auquel il travaille depuis plusieurs mois déjà, la science-fiction lui impose de tout inventer. Au lieu de hanter les bibliothèques et les musées, il doit lever les yeux et sa haute silhouette vers l’éternité des étoiles. Par chance, en Bretagne, le ciel est clair, aucune pollution lumineuse ne vient troubler sa patiente observation des galaxies lointaines. « J’ai acheté une longue-vue, et ça m’a permis de montrer les planètes à mes petits-enfants ». Leur a-t-il expliqué sur quelle constellation imaginaire ses nouvelles héroïnes libérées vont-elles devoir se battre et aimer ? Il ne nous en souffle mot. A l’heure de se quitter, on est heureux de se dire que François Bourgeon, passager d’une bulle portée par le vent, en passeur d’histoire invétéré et « serial conteur » inoxydable, a encore plus d’un tour d’univers dans son crayon ! L’horizon seul lui montre le chemin.

François Bourgeon courtesy éditions 12bis
Planche extraite @ de La petite fille Bois-Caïman, François Bourgeon

La petite fille Bois-Caïman, Livres 1 et 2, publiés respectivement en septembre 2009 et janvier 2010, éditions 12bis, 96 pages, 15 €.

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