Ewa Tomaszewska à Lille – Histoires (dé)voilées

Jusqu’au 2 avril, L’Espace du Dedans, à Lille, présente les nouvelles pièces d’Ewa Tomaszewska. Avec Velum, l’artiste initie une nouvelle démarche. La matière textile –qu’elle utilise depuis ses études aux Beaux-Arts de Poznan, en Pologne – est toujours présente, mais n’est plus seule. Le doux voile de coton côtoie celui, plus sévère, de métal.

«  Ce travail est nouveau. Je n’y suis pas encore habituée  », lâche dans un souffleEwa Tomaszewska. Encore surprise par cette nouvelle inspiration, l’artiste observe attentivement les pièces accrochées au mur. «  Avant, je voulais dévoiler quelque chose de mon histoire.  » Sa recherche portait essentiellement sur la mémoire et le passé, ses origines et leur découverte. «  Aujourd’hui, je ressens une volonté inverse, un souci de voiler plus que de dévoiler.  » Les pierres tombales en toile de lin brodée laissent la place à de légères pièces aux mailles lâches de coton. Tout a commencé avec la redécouverte du mythe d’Isis, cette déesse de l’Egypte antique qui a tant fasciné au cours des siècles. Voilée, elle est le symbole des lois cachées de la Nature. En cherchant à découvrir son vrai visage, d’aucuns en perdirent jusqu’au goût de vivre et en moururent. Habitée par le sujet, Ewa Tomaszewska pousse la réflexion et découvre  un livre signé Pierre Hadot  : Le voile d’Isis, un essai philosophique et esthétique qui disserte sur les notions de secret et de révélation. Au détour d’une page, une phrase fait mouche  ! «  Nul ne peut soulever le voile des mystères de la nature sinon le poète et l’artiste  ». Il n’en fallut pas plus pour que des pièces nouvelles sortent de l’atelier. Et elles sont là, alignées sur le mur blanc, jouant avec la lumière et bravant dans leur simplicité le regard du visiteur. «  Dresser un voile, c’est imposer une direction au regard de l’autre. Le diriger à travers quelque chose. Matérialiser une frontière entre l’intérieur et l’extérieur. Faire naître un entre-deux.  » Et puis, il y a des voiles aériens et transparents, qui laissent l’imagination vagabonder, et d’autres plus denses, plus opaques, qui protègent le secret. Pesant, effrayant. Le voile qui laisse passer la lumière n’est pas celui qui protège de la vérité ou la cache. L’artiste joue avec les couleurs. Comme le pansement d’un blessé, un Velum blanc immaculé pleure des larmes de sang. Du bandage au linceul, le pas n’est pas si grand. Dans une boîte, un portrait au canevas de Milena Jesenská – née en 1896, cette journaliste fut la traductrice tchèque de l’œuvre de Kafka, avec lequel elle entretint aussi une correspondance –, dans une autre, tout à côté, une étoffe, pleines de coutures, cicatrices de fil, laisse deviner le corps qu’elle a recouvert. La jeune femme, amoureuse malheureuse de l’écrivain, contemple ses plaies refermées. « Franz ne peut pas vivre (…) Franz va bientôt mourir », confiait-elle à son ami et confrère Max Brod, quatre ans avant la disparition de l’auteur pragois.

Ewa Tomaszewska
Velum, Ewa Tomaszewska
Ewa Tomaszewska Auprès des ces témoignages, des voiles à la texture légère et souple s’évadent. Ils se déroulent bien au-delà du périmètre de leur coffret, jettent des ponts entre nous et l’histoire passée. Au mur, d’autres laissent passer la lumière. «  Pour certaines pièces, j’ai utilisé du fil de métal de différentes épaisseurs et couleurs. Noir, gris, mais aussi rouge  ! Pendant le vernissage, j’ai découvert l’effet très intéressant qu’avait l’éclairage sur elles. Désormais, les ombres font partie de l’œuvre  !  ». Un cadre en particulier attire le regard. Il renferme un tissu sur lequel court un texte formé de mots sans sens. «  J’ai suivi le mouvement de ma main, portée par l’apparition de ce nouveau langage. Je ne voulais aucune connotation. Puis, j’ai piqué à la machine des lignes que j’ai accentuées à certains endroits au crayon.  » Toute la beauté du geste d’Ewa Tomaszewska est concentrée là, dans la simplicité d’une forme, d’un matériau, d’une présentation. Sans ostentation, mais avec un sens inné de ce qui touche, de ce qui révèle à coup sûr les émotions cachées.

Un repaire d’artistes et de poètes

Ewa Tomaszewska

Depuis neuf ans, Marie-Christine Dubois veille sur L’Espace du Dedans, un lieu à la fois élégant et intime installé dans une rue pavée du Vieux-Lille. Dans cette librairie-galerie, œuvres d’art et livres se côtoient en harmonie. «  Je suis peintre, mais pour le moment mon travail est en jachère  », explique simplement la maîtresse de ce repaire d’artistes, d’écrivains et de poètes. «  Pendant dix ans, chaque mois de décembre, à la période où la lumière du jour se fait rare et où les heures à l’atelier diminuent d’autant, je présentais chez moi des livres d’artistes.  » Des rendez-vous donnés pour faire découvrir de «  belles choses  » en cette période de fêtes. Un jour, l’occasion de reprendre un pas-de-porte se présente. Une opportunité difficile à refuser. «  J’ai commencé à montrer des artistes que je connaissais comme Bernard Guerbadot, Gérard Duchêne et François Bouillon.  » Expositions, présentations de livres, lectures se succèdent depuis lors. «  Je mixte bibliophilie et art contemporains, livres d’artiste et recueils de poésie. Souvent, la présentation d’un ouvrage coïncide avec un accrochage d’œuvres de son auteur, mais ce n’est pas obligatoire. Exemple, Velum.  Ewa n’a pas de lien avec le livre, mais j’aime son travail.  » Quand un poète de la région, comme Gérard Farasse ou Ludovic Degroote, ou un éditeur sort un nouveau livre, Marie-Christine Dubois s’arrange pour organiser une présentation et une mini lecture. Le public peut alors découvrir de quoi lire, écouter, voir, aussi.  

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