Ariel Schlesinger à Montbéliard – L’art subtil du détournement

En résonnance avec le pays de Montbéliard, l’un des creusets et fleurons du génie industriel français – qui a vu naître, notamment, l’épopée du constructeur Peugeot –, le Musée du château des ducs de Wurtemberg privilégie cette année dans sa programmation un dialogue entre art, science et technologie. Le premier invité est l’artiste israélien Ariel Schlesinger.

A l’image d’un Géo Trouvetou, l’artiste évoque dans son travail la poésie d’un monde trop souvent perçu comme insignifiant, celui des petits objets qui peuplent notre quotidien et qui, dans une relecture imaginée par ses soins, se dotent d’une âme en même temps que de nouvelles fonctionnalités.

De bricolages en détournements, Ariel Schlesinger, tour à tour inventeur et magicien, utilise l’effet de surprise pour capter chez le spectateur cette émotion furtive qui préside à la découverte de l’inattendu et qui, parfois, se transforme en un état de choc. Si le plasticien use de mécanismes en tout genre pour donner vie à ses objets de peu, ces derniers ne sont pas dissimulés au regard et font partie intégrante de l’œuvre. La simplicité apparente de ses interventions souligne la joyeuse énergie qu’il déploie pour révéler le potentiel caché de chacun d’eux.

Photo Peter Riedlinger
L’angoisse de la page blanche, Ariel Schlesinger, 2011

Un crayon négligemment posé sur une table se consume à petit feu, ne laissant qu’une trace de cendre  ; deux feuilles de papier A4 convergent l’une vers l’autre pour entamer face contre face une ascension sensuelle, à l’image d’une danse langoureuse, puis se séparent pour reprendre leur place initiale. Un cycle permanent comme un amour sans cesse renouvelé, qui ne sera rompu que si la mécanique défaille. Plus loin, deux flammes de briquets brûlent à l’unisson comme pour exprimer une pensée intime et commune. S’il est indéniable que l’artiste est doté d’une forme de romantisme, certaines de ses installations abordent cependant – à son insu, précise t-il – des sujets plus graves, pour lesquels il privilégie l’utilisation du feu ou du gaz  : des éléments évocateurs de la force de destruction, notamment celle à laquelle est confronté Israël et qui, depuis la nuit des temps, fascine les hommes. 

Ariel Schlesinger
Untitled (briquets), Ariel Schlesinger, 2007

En témoigne cette pièce où deux bouteilles de gaz, disposées en lieu et place des passagers à l’avant d’une voiture, semblent figurer deux kamikazes prêts à perpétrer un attentat. En contournant l’installation, pour y regarder de plus près, le spectateur cède à la panique et à son instinct de préservation en découvrant qu’une petite flamme s’échappe de l’une des vitres du véhicule. L’association mentale du gaz et du feu a transformé l’œuvre présumée inoffensive en un danger imminent. A travers les transformations qu’opère Ariel Schlesinger, la banalité apparente prend une dimension métaphorique et représente soudainement tout notre être social avec ses désirs et ses peurs.

Avec la machine à bulles, l’une des installations qui a contribué à forger la réputation de l’artiste sur la scène européenne, c’est tout le processus de création qui se donne à voir. Celui du choix des matériaux, de la compréhension des mécanismes qui l’habitent et de la dernière phase, que l’on pourrait qualifier d’un remontage perverti par l’artiste, donnant naissance à un objet similaire d’aspect mais dont l’usage et les fonctions auraient muté. Un peu loufoque, faite de bric et de broc, cette installation devient spectaculaire grâce à sa «  puissance de feu  ». Elle produit des bulles de savon aux couleurs irisées, lesquelles, mues par la pesanteur, viennent au contact d’une grille électrifiée en contrebas pour exploser en une furtive boule de feu.

Nous obligeant à repenser notre rapport au monde, mais aussi à l’œuvre d’art, les travaux d’Ariel Schlesinger ont pour point commun l’idée de mouvement, d’un perpétuel recommencement. Elles ont la puissance de la légèreté et la fraîcheur d’un univers oublié, celui de l’émerveillement, de la découverte et du rêve. Le regard du visiteur s’en trouve inéluctablement bouleversé.

Photo by Marcus Schneider, courtesy of Galerija Gregor Podna
Détail A Car Full of Gas, Ariel Schlesinger, 2009

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