Jean-Marc Brunet – A l’ombre du guerrier

A l’occasion de deux expositions consacrées à l’œuvre peinte et gravée de Jean-Marc Brunet, qui débutent ces jours prochains à Laon et à Soissons, ArtsHebdo médias vous propose de découvrir ce texte de Charlotte Waligora, écrit pour la monographie de l’artiste éditée en octobre 2010 par Fragments International.

«  En cette ère, devenir, vouloir n’est qu’un mot

Mais croire, s’enflammer pour la vie

Et vivre en sa conscience

Est le seul idéal viable » Pierre Nicolas

Quand en 2006 Jean-Marc Brunet inverse les « rôles » et abandonne ce qui – dans son œuvre – pouvait être perçu comme ce que l’on nomme parfois l’« héritage des pères », il se libère autant qu’il affirme sa liberté de peindre.

Il se produit alors une chose qui le surprendra peut-être ; il marche désormais dans les pas de celui qui – selon les historiens – fit triompher l’abstraction dans son aboutissement le plus radical, mais en réalité la détruisait et signifiait qu’elle était un non-sens, une voie sans issue.

Dans la lignée de Kupka et de Kandinsky qui, au début du XXe siècle, inaugurent cette apparence majeure de la peinture moderne et contemporaine, Malevitch leur répondait par le célèbre Quadrangle noir sur fond blanc et rendait à la peinture ce qui lui appartient : l’impossibilité d’exprimer en faisant appel à des référents figuratifs ce qui est de l’ordre du ressenti, ce qui n’appartient qu’à nous, ce qui appartient à l’âme. Nous sommes tous passés à côté.

Il y a désormais, dans l’œuvre de Jean-Marc, un autrefois.

Autrefois, le motif, la forme géométrique – cercles, lignes obliques, motifs quadrangulaires – habitaient le tableau autant qu’ils connotaient l’œuvre et ne lui évitaient pas le pire épinglement : infernale « abstraction » qui impose, bien souvent, au regardeur d’en reste là. « Prisonnier de l’espèce – avait écrit Claude Nougaro – rien à faire, on est dans la cage de l’homme, avec pour seule liberté celle de pouvoir choisir ses barreaux ou revendiquer ses cadenas. »

Comment est-il possible d’en rester là ? Il faudrait peut-être en finir des terminologies qui comme des couperets, voire des guillotines, égorgent, décapitent, détruisent et assassinent une création plutôt qu’elles ne la servent.

Dans cette œuvre que beaucoup qualifieront d’abstraite, d’autres de néo-impressionniste – massacre de l’innocent par le verbe – l’alchimie des couleurs, des textures, des ombres et des lumières, participe à une quête harmonique proche du jazz et de ses improvisations prolongées.

C’est en 2006 que la disparition de la ligne et du trait a eu lieu, le geste et la matière ont triomphé des arêtes et des cercles. Un indice aurait pu nous permettre de comprendre le sens de son œuvre : Brunet n’a jamais peint de carrés, de rectangle, de formes qui contredisent son attachement à l’espace et la profondeur du champ. En privilégiant progressivement leurs contours vibrants et en laissant ce qui était alloué au fond prendre de l’ampleur jusqu’à couvrir le cercle et la ligne pour les faire disparaître, c’est la peinture qu’il a mis à nu. Elle se voit aujourd’hui dévêtue, déchargée du poids des mots et de ses rattachements incertains. Impossible pour lui d’appréhender la toile autrement que comme une fenêtre ouverte sur ce qui est de l’ordre de la perception. Jean-Marc Brunet qui donne à ses peintures les titres de C’est l’été demain, Comme des nuages, Juste avant le crépuscule, nous livre aujourd’hui sa doctrine : « Je me réfère à la nature et non à la réalité. »

Pour le poète Octavio Paz : « Toute œuvre d’art est une possibilité permanente de métamorphose, offerte à tous les hommes. »

La série des Citadelles (fin 2003 – fin 2005) porte en elle les signes de la métamorphose où l’intermédiaire vibratoire, ces auréoles nuancées des soleils rouges liant de chaque œuvre car à la fois trait d’union, lumière et profondeur, s’est imposé au centre des tableaux en prenant cette apparence de nœuds chromatiques suspendus à l’air qui circule là où tout n’est plus que lumière, aération, souffle et respiration. Le peintre a érigé un espace de pluies, de tempêtes, de nuages, fragments de cieux, où le regardeur aimanté se surprend à être appelé, invité à entrer dans ces songes brûlants qui ne sont que désir de fuite et d’évasion.

Les inscriptions chromatiques, sont devenus sa signature, l’écriture du peintre. Ils nous retiennent, s’imposent en surface et maintiennent cette invitation. Invitation baudelairienne à aller « vers ces soleils mouillés, ces ciels embrouillés. » État d’âme à un moment donné ? Immortalisation de l’éphémère ? D’une seconde de chance, d’un état de conscience ? C’est bien d’un univers de sentiments et d’émotions restitués dont il s’agit. Univers qui n’a comme écho que l’apparence et la couleur du ciel ; ce ciel qui n’est jamais, d’une seconde à l’autre, tout à fait le même.

La correspondance que Jean-Marc Brunet établit en peinture entre ses états d’âme et la voûte céleste nous est dédiée. Chacun peut s’y projeter et se souvenir de ses propres instants de grâce et de félicité dans le plus grand secret. Nous en resterons là. Libre de percevoir et de nous émouvoir à notre tour. La peinture peut non seulement exister, mais, encore, elle a survécu comme une finalité en soi.

Jean-Marc Brunet
Le Voyageur (hommage à Michel Butor), Jean-Marc Brunet, 46,5 x 69,5 cm, gravure

Chaque jour, Jean-Marc ouvre la porte de son atelier. Cette porte d’entrée se transforme alors en porte de sortie. En bas, sur le seuil, il respire la peinture, ayant abandonné l’acrylique en 2001 pour la sensualité de l’huile, de sa texture et des empâtements qu’elle permet. Elle impose au peintre des temps de séchage qui l’obligent à abandonner la toile en cours pour mieux y revenir. Il s’assoit, observe ce qu’il a fait la veille, ce qu’il a peint il y a un an ou deux. Part de ses fonds composés de glissements, de nuances légères, inscrits comme on verse des notations fugaces pour la mémoire. Il regarde sa dernière partition de touches de couleurs vives déposées en mouvement. Ce qui se produit alors reste à imaginer. Vient cet instant de brûlure, de feu au corps qui pousse le peintre à aller à la rencontre du vide : la toile vierge, l’équilibre à atteindre de celle en cours qu’il faut affronter constamment en éprouvant un certain vertige. Il entre alors en peinture comme on se jette dans un combat à l’issue incertaine. Mais on imagine fort bien que du combat, il passe à la danse. Le peintre va se laisser guider par les hasards autant qu’il va tenter de garder la maîtrise de ces automatismes qu’on appellerait autrement le métier de peintre. Puis il s’éloigne, prend le recul nécessaire, délie la peinture à l’infini jusqu’à ce qu’enfin l’œuvre lui souffle dans les yeux qu’elle a gagné son autonomie. La toile lui échappera ainsi. Mais elle restera pour l’artiste à jamais inachevée.

Le recul, il le trouve et le cultive dans la gravure, dans le dessin où il se révèle plus graphique mais où, en réalité, à la manière d’un pianiste qui fait ses gammes, d’un musicien qui s’accorde et s’échauffe les doigts avant de jouer, il continue de penser peinture. Il multiplie ainsi ses va-et-vient, dans le temps, dans les espaces distincts que sont ses ateliers en ne perdant jamais de vue la priorité de la peinture.

Jean-Marc Brunet a quarante ans et vingt ans de pratique au bout des doigts, à fleur de peau. Dix ans de gravure où le plaisir est maître. Son œuvre se décline autant qu’elle est indivisible. Les supports et techniques artistiques se distinguent tous, mais à quoi bon ? Une pensée artistique, l’élan créatif qui les fait naître reste unique. Les arts entre eux peuvent aussi, dans certains cas, s’unir.

Que ce soit en peinture, en gravure, en dessin, tout est en permanence à réinventer.

Jean-Marc Brunet
Le Chant des innocents, Jean-Marc Brunet, 200 x 400 cm, huile

L’étroite relation à la poésie et à la musique lui inspire quelques séries d’hommages, à Edgar Allan Poe ou encore à Henri Michaux. À ses contemporains, enfin, auxquels il reste fidèle, parmi lesquels les écrivains, poètes Jean-Marc Natel, Jean Orizet, François de Villandry. En 2004, il peint un ensemble de toiles intitulées En rêvant à partir de peintures énigmatiques où il entre en dialogue plus qu’il ne leur rend hommage avec les poèmes éponymes de Michaux. Inversion : Michaux écrivit ses poèmes en rêvant sur la peinture, Jean Marc Brunet peint en rêvant sur les textes du poète. Lorsqu’il établit des correspondances poétiques, il ne s’alourdit pas d’une quête de sens. Sensible aux rythmes et à la couleur des mots qu’il transcrit à sa manière. La peinture dévoile alors sa propre musicalité.

Il restitue la beauté de la communion qui s’instaure avec ceux qui partagent ses aspirations et sa perception du monde. C’est par la peinture que Jean-Marc Brunet répond et va à la rencontre de ceux qui semblent s’adresser à lui au-delà du temps et des âges.

Ce sont aussi des liens affectifs avec ceux qu’il aime, un besoin régulier de retrouver ses proches qui le stimulent, l’habitent. L’impérieux besoin d’Afrique est exprimé par le peintre. Cette Afrique découverte par hasard, dans le cadre de sa rencontre avec le peintre Ousseynou Sarr, où il se nourrit des atmosphères qui se révèlent à lui. Il découvre au Maroc et au Sénégal un sentiment d’appartenance au-delà de la filiation naturelle. Il avoue embrasser le sol pour acter ses retours. Là-bas et à ce moment-là, de la terre au cœur, la terre sénégalaise « pays de contraste dans la violence et la beauté humaine » lui transmet sa sève. Il évoque aussi le Sahara, où dans le désert, il se retrouve seul face au ciel étoilé, face au silence.

La lumière qui nous inonde dans sa peinture, faite de mémoire en atelier, est la lumière de Tanger, d’ici ou d’ailleurs. La lumière de l’Afrique, si forte parfois qu’elle aveugle et dissipe les alentours, celle de la Méditerranée qui la préfigure. Ses nœuds chromatiques, béances célestes, prennent place dans des variations colorées qui exercent des forces contraires : aussi étonnant que cela puisse paraître, le peintre ne raisonne pas en termes de beauté de palettes, en termes de richesse chromatique, mais en ombre et en lumière, en chaud et en froid. Il cultive ainsi le rapport physique entretenu avec la peinture, celui de ses résonances et de ses vibrations. Lumières nocturnes, diurnes, crépusculaires, Brunet est un paysagiste de l’âme.

Par sa peinture, il nous offre l’espoir de toutes les possibilités. Il nous invite à prendre ses propres chemins de traverse et nous entraîne vers ses lumières. Promesses de l’aube et d’une nature qui s’apprête à renaître, avec pour seul objectif de ne jamais se trahir, de ne jamais s’égarer.

La peinture acquiert le pouvoir des mots, des rythmes poétiques et littéraires, en mélodiant l’accomplissement harmonique. Elle porte en elle ce récit, nous renvoie et restitue l’histoire d’une conquête vitale qui se situe en permanence sur le fil des vertiges et des doutes les plus saisissants.

En décembre 1954, Nicolas de Staël écrivait à son marchand parisien : « Ma peinture, je sais ce qu’elle est sous ses apparences, sa violence, ses perpétuels jeux de force, c’est une chose fragile dans le sens du bon, du sublime. C’est fragile comme l’amour (…). »

Qui avait parlé d’« Abstraction » ? Aujourd’hui, dans le recul de nos for intérieurs, la peinture de Jean-Marc Brunet « parle à l’âme en secret ».

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