Damien Cabanes en Corée du Sud – Des gens et des choses

La galerie 604, à Busan, inaugure demain la première exposition personnelle de Damien Cabanes en Corée du Sud. Pas moins d’une cinquantaine de toile y seront déployées offrant un vaste aperçu de la pratique picturale de l’artiste français. Nous mettons à cette occasion en ligne le texte du catalogue écrit par la commissaire de l’exposition, Charlotte Waligòra.

L’absence de hiérarchie entre les êtres et les choses dans la peinture de Damien Cabanes a récemment été soulignée (1) à travers une citation de Samuel Beckett, extraite de L’Innommable (1953), résumant par ailleurs son travail de peintre  : «  Si un objet se présente, pour une raison ou pour une autre, en tenir compte. Là où il y a des gens, dit-on, il y a des choses. Est-ce à dire qu’en admettant ceux-là il faut admettre celles ci  ? C’est à voir. Ce qu’il faut éviter, je ne sais pourquoi, c’est l’esprit de Système. Gens avec choses, gens sans choses, choses sans gens, peu importe, je compte bien pouvoir balayer tout ça en très peu de temps. Je ne vois pas comment. Le plus simple serait de ne pas commencer, mais je suis obligé de commencer. C’est à dire que je suis obligé de continuer. Je finirai peut-être par être très entouré, dans un capharnaüm. Allées et venues incessantes, atmosphère de bazar. Je suis tranquille, allez (2).  »

Damien Cabanes peint, depuis 2006, des gens et des choses  ; les objets qui gisent sur le sol encombré de l’atelier, au milieu desquels les modèles sont invités à mimer, pour quelques heures, des poses figurant des attitudes et des gestes évoquant très simplement la vie quotidienne. Au delà de l’action, pourtant, au delà du geste et de la posture, il est question du temps, du temps et de l’espace, qui se confondent pour former ensemble une seule et même entité, sans esprit de rupture ou de séparation entre les éléments, entre les évènements, entre les êtres, précisément, et les choses.

En 1984, Damien Cabanes sort diplômé de l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Paris. Il inaugure alors, en marge de la sculpture et des paysages à la gouache d’après nature, une série de tableaux abstraits à travers laquelle il appréhende tout d’abord la peinture en tant qu’espace plan, peignant des carrés de couleurs, obsessionnellement travaillés souvent pendant plusieurs mois, à la surface d’une même toile. La caractère laborieux de ce qui pourrait devenir un système s’interrompt à deux reprises. Entre 1988 et 1991, il utilise de la glycéro et la gamme réduite des dominantes Ripolin qu’il épanche sur la toile directement posée au sol, laissant la peinture former d’elle-même ce qu’il appelle «  les tâches  », procédé symptomatique d’une distance également prise avec le dessin. La seconde « rupture  » a lieu en 1996, date du premier autoportrait figuratif où le corps même de l’artiste vacille et bascule au cœur de la peinture. (1) et (3) Charlotte Waligòra, Damien Cabanes – Sans préméditation, Artshebdomedias.com, novembre 2015.

 (2) Charlotte Waligòra, Damien Cabanes – La vie devant soi, Artpress, n° 422, avril 2015.

Damien Cabanes
Toile signée Damien Cabanes

C’est à cette date que Damien Cabanes s’empare d’une caméra super 8 et qu’il commence à filmer en extérieur, au cours d’errances motivées par la quête urgente d’un atelier où il pourrait travailler, se transformant rapidement en promenades. L’esprit du peintre est captivé par ce que le flot continu des mouvements de vies urbaines lui donne à voir, saisies entre parenthèses  : «  Je cherche toujours l’émerveillement, même dans les choses les plus banales, les plus petites. Comme un moineau qui vient se poser furtivement (3) » Il réalise des courts métrages dont le «  scénario  » s’improvise dans la rue, au Louvre, partout où son regard se pose, au cœur de l’agitation parisienne, dans les trains empruntés, les lieux qu’il découvre avec la fascination d’un enfant constamment renouvelée. Ces captures cinématographiques inspirent le retour de la figure humaine au cœur de l’espace pictural, c’est-à-dire d’une temporalité du présent au cœur de l’immuable éternité à laquelle elle est intégrée. A travers cette pratique, il livre autant le regard qu’il porte sur le cours des choses que sa façon singulière d’être au monde.

Dans l’atelier, un étrange rituel

Dix ans plus tard, en 2006, Damien Cabanes effectue une résidence de trois mois à New York (4). L’atelier qu’il occupe alors, ne lui permet pas de poursuivre la sculpture telle qu’il l’envisage encore à ce moment-là  ; abstraite comme une série d’anomalies et de protubérances colorées, en plâtre ou en polystyrène. La figure humaine fait son apparition, peinte à l’huile à l’atelier où à la gouache en extérieur, à la fois en marge et en relation avec les paysages aveyronnais ou parisiens directement brossés sur le motif depuis l’enfance et ces centaines de carnets de croquis réalisés dans la rue ou à la terrasse des cafés, au fusain.

A l’atelier s’opère alors, depuis, un étrange rituel. Le modèle – non expérimenté – va-et-vient, observe les toiles en cours de séchage posées au sol, agrafées sur les murs, discourt avec le peintre, emprunte déjà sans le savoir une série d’attitudes que l’artiste capture intérieurement. Damien Cabanes tourne autour de la planche qui lui sert de chevalet, observe encore le modèle en mouvement et l’arrête brusquement, le maintenant dans une posture naturelle qu’il dessine préalablement comme le story-board de la séquence picturale imminente. Il prépare son support, décide des dimensions, découpe la toile, l’agrafe. Il presse enfin les tubes de peinture à l’huile sur la planche de contreplaqué qui lui sert de palette et entre en peinture comme on quitte ce monde à l’orée de toute conscience, au fur et à mesure que la toile se construit, d’aller à l’essentiel, d’accéder à l’essence de ce qu’il voit, comme si l’acte de peindre, exerçant autrement son regard, lui permettait d’en saisir la nature véritable et profonde.

(3) Charlotte Waligòra, Damien Cabanes – Sans préméditation, Artshebdomedias.com, novembre 2015.

(4) Janvier à mars 2006.

Damien Cabanes
Damien Cabanes
Damien Cabanes
Sebastian – hand on chin, huile sur toile (80 x 85 cm), Damien Cabanes, 2015

Ces sujets penchés, étendus, assis, lisant, se serrant les uns contre les autres, discutant entre eux de quantité de sujets insaisissables, dans le capharnaüm orchestré de l’atelier, agissent comme des séquences, fragments du réel picturalement enchantés par la couleur dans une figuration de synthèse qui intègre l’art de Damien Cabanes à une histoire occidentale de la peinture. Inaugurée par Giotto et couronnée par Nicolas de Staël, elle traverse la peinture murale et l’art de la fresque infiniment proche du laconisme apparent de toute la peinture figurative du début du XXsiècle dominée par Henri Matisse, celle encore des expressionnistes allemands ou des néoprimitivistes russes, capables de préciser d’un simple trait sans repentir toute la volumétrie d’un corps, le raccourci d’un membre, la justesse d’une expression, la singularité d’un visage.

Mais toujours, dans la peinture de Damien Cabanes, sujets et objets se situent au seuil de ces contrées sans objets et sans limites que forment ses fonds, absorbant les limites physiques de l’atelier jusqu’à les faire disparaître pour laisser la peinture s’ouvrir à l’immensité, cette seule et unique réalité globale qui se dévoile de toutes les apparences reconnaissables.

Aborder l’œuvre de Damien Cabanes revient toujours à se «  heurter  » à l’âme mystérieuse et insondable d’un peintre arrachant au réel ses accroches visuelles les plus éphémères pour les projeter, transfigurées par les moyens de la peinture, dans les espaces vertigineux qui sont les siens. Le «  bordel  » qui règne autour de lui se fait l’écho de celui qui s’étend partout à l’extérieur, dont l’ordonnancement semble aussi irréalisable qu’impensable. De ce chaos, naît en peinture un ordre nouveau, dénué de mélancolie, de nostalgie ou de tristesse. Son emploi très personnel et régulier de couleurs pures, du rouge, du jaune et du bleu, ses oranges et ses verts ne cessent de traduire l’éblouissement du regard. Au terme d’une étude d’Il vangelo secondo Matteo (1964), le critique Stéphane Bouquet déclare, à propos de l’œuvre de Pier Paulo Pasolini  : « Cet ordre nouveau, en fait, est un désordre  : c’est vers un monde barbare que Pasolini voudrait aller, vers un monde meilleur, un lieu où les être les choses ne seraient pas séparées les uns des autres, où il y aurait – enfin – du contact et une grande joie primitive.  »

Damien Cabanes
Toile signée Damien Cabanes
Damien Cabanes
Toile signée Damien Cabanes
En 2015, très récemment et progressivement, l’atelier s’est vidé de «  ces va-et-vient incessants  » tout en préservant son «  atmosphère de bazar  ». Il est devenu un sujet à part entière. Chaque chose dont la disposition est livrée à la merci des allées et venues du peintre, des modèles moins sollicités, des visiteurs, est elle aussi synthétisée et contribue, au même titre que la figure humaine, à assurer toutes les transitions  : la bouilloire, les empilements de bols colorés, les caddies, les sacs rouges gueules béantes comme des poissons qui respirent l’odeur de la térébenthine, la petite plante verte, dressée depuis plusieurs mois, qui semble s’élever à chaque instant pour affirmer au peintre sa nature vivante. Ces objets creusent autant qu’ils rythment l’espace se dissolvant à l’arrière plan. Le sujet est peut être là aujourd’hui, cet espace entre les choses, jusqu’aux arrêtes des murs, jusqu’aux limites physiques et matérielles qui finiront par se confondre et deviendront méconnaissables. Les gris balayent les aplats de couleurs pures fraîchement brossés auxquels ils se mélangent, créant une infinité de nuances qui transforment l’œuvre. Ces nuances séparées par un réseau de lignes assurent le délicat passage du réel à la construction d’un espace pictural pur. Les gens et ces choses situés à un seuil intermédiaire, fonctionnent alors comme un dernier rempart vers quelques hauts lieux où règnera le silence pour une métaphysique du vide.

« Une œuvre est aboutie lorsqu’elle devient musicale  »

Les objets agencés créent d’ailleurs, parfois, un rythme musical à la manière de notes inscrites sur une portée invisible, dynamisant autrement la toile. La nature morte libère toute la musicalité de la peinture en tant qu’espace où les éléments forment des sensations par la couleur, dont la résonnance et l’écho se déploient à perte de vue. «  L’impact de la sensation est très puissant sur la conscience, précise Damien Cabanes. La musique y a encore plus recours que les arts plastiques car, en général, elle n’a pas d’image à produire, d’où mon intérêt pour l’abstraction. Pour moi, la musique c’est l’essence de tous les arts  : une œuvre d’art plastique, littéraire ou autre est aboutie lorsqu’elle devient musicale, c’est-à-dire lorsqu’on en oublie la matérialité et, paradoxalement, les plus musicales sont souvent les plus incarnées. J’ai souvent utilisé des éléments constitutifs du langage musical  ; variation sur un même thème, intervalle, répétition (5) »

Nous avions déjà souligné la notion d’«  espace temple  » exposée dans l’évangile apocryphe de Philippe (début du IVe siècle), correspondant par ailleurs à ce que Malevitch qualifiait autrement de dimension suprême, justifiant le Suprématisme et définissant un état de conscience intégrant positivement l’homme au cosmos – ce que l’art oriental de la méditation permet également d’atteindre. Damien Cabanes peint véritablement, à travers le genre de la nature morte, cet espace sensible auquel accède le peintre à partir d’une perception intimement poétique d’une réalité réenchantée sans être sublimée, perception d’un monde qui se détermine, en marge de l’événementiel, du spectaculaire et de l’histoire.

Henri Matisse a écrit dans Jazz : «  Il y a des fleurs partout pour qui veut bien les voir (6).  » L’œuvre et le regard de Damien Cabanes traduisent une conception de la vie, de l’espace et du temps, où, au delà des questions d’ordre purement plastique et compositionnelle, le contact deviendrait enfin possible et où, là aussi, régnerait «  une grande joie primitive  ».

(5) Damien Cabanes, Questionnaire du 22 avril 2001, extrait de Damien Cabanes, catalogue de l’exposition rétrospective à Saint Etienne, Analogue, 2011, p. 54.

(6) Henri Matisse, Jazz, Tériade, Paris, 1957.

Damien Cabanes
Red table in the studio, huile sur toile (218.8 x 270.5 cm), Damien Cabanes, 2015

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