La force de l’art 3/5 – Islam et création : richesse et malaise

Mounir Fatmi courtesy de l'artiste et de galerie Hussenot, Paris

Où en est l’art contemporain dans les pays arabo-musulmans en ce début de XXIe siècle ? Au Maghreb et en Moyen-Orient, y a-t-il de nouvelles « oasis » où s’invente une modernité inédite ? Les « révolutions arabes » ont-elles totalement libéré la création bridée par les autocraties locales ? Quels rapports, forcément complexes, les artistes d’Orient entretiennent-ils avec l’islam ? Comment réagissent-ils face à l’intégrisme et au terrorisme ? L’événement 25 ans de créativité arabe, inauguré le 15 octobre à l’Institut du Monde arabe (IMA), fournit l’occasion de faire le point avec les éclairages d’Aurélie Clemente-Ruiz, commissaire de l’exposition, du plasticien et vidéaste marocain Mounir Fatmi et de l’anthropologue de la civilisation musulmane, Malek Chebel.

Une véritable « caverne d’Ali Baba » avec comme mot de passe non pas « Sésame, ouvre-toi ! », mais « Contemporanéité es-tu là ? ». A l’occasion de l’exposition 25 ans de créativité arabe, inaugurée le 15 octobre, l’Institut du Monde arabe (IMA) rejoue à sa façon le célèbre conte des Mille et une nuits, version 2012. L’élégante institution du quai Saint-Bernard a réuni dans ses sous-sols une sélection d’œuvres d’une quarantaine d’artistes de dix-neuf nationalités différentes appartenant à la vaste aire arabo-musulmane. Un « état des lieux » selon la formule d’Aurélie Clemente-Ruiz, la commissaire générale de l’exposition (1) qui a travaillé en association avec le critique d’art et spécialiste égyptien Ihab El Laban. Particularité : un parti pris résolument actuel, puisque aucune des œuvres exposées n’a plus de six ans.

Placé sous le signe de l’éclectisme (peintures, photographies, sculptures, vidéos, installations… plus d’une centaine d’œuvres au total), l’événement se veut aussi démonstration : « N’en déplaise à certains, la créativité arabe existe bel et bien ! Elle est multiforme. L’univers arabe est divers. Sa création aussi », résume Aurélie Clemente-Ruiz. Une opinion partagée avec enthousiasme par l’anthropologue de la civilisation musulmane Malek Chebel, pour qui les atouts de la créativité arabe sont « la jeunesse et l’innovation ». « Le travail des créateurs arabes et musulmans est d’une grande richesse, d’une diversité étonnante »,souligne-t-il. Dans l’aire arabo-musulmane, l’art contemporain « est traversé par une dynamique très largement inspirée des dynamiques européennes et ses manifestations y sont souvent iconoclastes ».

« De nouvelles zones très créatives »

Et il est vrai qu’à l’IMA les interpellations visuelles sont nombreuses, protéiformes, touchantes ou déroutantes : le tampon surdimensionné du Saoudien Abdulnasser Gharem, (The Stamp (Inshallah), 2012), les blocs de granit voluptueusement polis de l’Égyptien Armen Agop (Untitled Black Granite, 2010), le bronze prométhéen du Marocain Mahi Binebine (Sans titre 1, 2012) et quelques attrayantes toiles : celle faussement naïve du Koweitien Jafar Islah (Dialogue or no Dialogue, 2010) ou celle nimbée de beauté méditative d’un autre Égyptien, Essam Marouf (Untitled, 2010). A côté des pays où la création contemporaine est traditionnellement vigoureuse comme l’Égypte ou le Liban, « on voit émerger de nouvelles zones très créatives comme l’Arabie saoudite », note Aurélie Clemente-Ruiz. A première vue, le pari est réussi et le tour d’horizon convaincant. Il y a de la créativité, du souffle. L’esprit de l’art contemporain est là, par exemple dans le détournement des bannières nationales orchestré par le Marocain Safaa Erruas en broderie de petites perles blanches inspirées de l’artisanat (Drapeaux, 2011).

De la Tunisie à l’Égypte en passant par la Libye, l’Afghanistan ou l’Irak, l’actualité inspire les créateurs : la violence et la mort (les photos de Waheeda Malullah – venue du Bahreïn – , Red and White, 2011), la guerre – civile ou pas – (l’installation de l’Égyptien Khaled Hafez, Second Sonata for a Tomb in Archaeological Movements, 2012, et la toile de Doris Bittar – libanaise née en Irak–, Baghdadi Bride 2, 2011), les révoltes arabes (les photos de Reem Al-Faisal – d’Arabie saoudite –, Sans titre, 2012, et Meriem Bouderbala, Flag Nymphéas, 2012) et le terrorisme (les installations vidéo de l’Irakien Mahmud Obaidi, Fair Skies, 2011, ou de l’Algérien Ammar Bouras, Tag’out, 2011). A noter aussi : le curieux télescopage – hommage à Courbet et dénonciation de la répression – proposé par le Marocain déjà bien reconnu au niveau international, Zakaria Ramhani (You Never Loved me Father, 2012). Malek Chebel souligne effectivement l’implication des créateurs dans les mouvements récents. « Avec leur sensibilité et leur vocabulaire à eux, estime-t-il, les artistes ont en grande partie anticipé les bouleversements qui ont eu lieu et qui continuent à se dérouler dans de nombreux pays arabes. »

(1) Aurélie Clemente-Ruiz est par ailleurs chef du département des expositions de l’IMA.

 

Hassan Meer courtesy IMA

Autre constat : les créateurs arabo-musulmans n’ignorent ni la sensualité ni la sexualité. « Il y a peu, rappelle Malek Chebel, Le Corps découvert, la grande exposition organisée à l’IMA (2) sur la représentation du corps et du nu dans les arts visuels arabes, a mis en évidence qu’ici en Europe on est très en retard sur la compréhension et l’analyse de ce que l’on désigne comme la “créativité arabe”. Il a fallu cet événement pour que l’on réalise enfin qu’en pays musulmans il y a des artistes réellement affranchis, totalement libres dans leur expression. » Dans 25 ans de créativité arabe, le corps et le sexe sont très pudiquement évoqués (Dream 43, 2011, du Syrien Safwan Dahoul). Mais, après Le Corps découvert, sans doute valait-il mieux éviter les redites. Dans l’Orient arabo-musulman comme en Occident, « l’art contemporain fonctionne comme une contestation de l’ordre établi, il appelle au renouvellement des forces anciennes, insiste Malek Chebel. Par ailleurs, il émet un jugement critique sur tous les items que l’on considère comme étant inébranlables : le Coran, la tradition, le rapport à la foi, la liberté sexuelle, la femme, l’homme, la politique, l’Orient, l’Occident, la guerre, la vieillesse, la mort… »

Blasphèmes et violence religieuse

Effectivement, l’inventaire serait incomplet sans… la religion. Au premier coup d’œil, sa présence dans la nouvelle exposition de l’IMA ne saute pas aux yeux. Pourtant, elle est bien là et se manifeste sous plusieurs formes : la prière d’une femme au voile aux couleurs changeantes (tirage numérique de la Libyenne Arwa Abouon, Al-Matar Rahma, 2007), l’évocation de la Kaaba de La Mecque, la construction cubique autour de laquelle les pèlerins tournent (dans la série Magnetism – photos et installation, 2012 – du Saoudien Ahmed Mater) ou l’exploration des multiples facettes du mysticisme (Mystic Dance 2 et 3, 2011, photos de la Franco-Marocaine Najia Mehadji, Enlightenment, série The Spiritual, 2011, de Hassan Meer du Sultanat d’Oman et I Will Go to Paradise, 2008, autoportrait photographique de l’Égyptien Youssef Nabil). La condition de la femme en terre d’islam est également évoquée par une toile de Karima Al-Shomaly (Mask, 2012), qui vit et travaille aux Émirats arabes unis.

L’islam n’est donc pas considéré comme un « tabou », un sujet à éviter ? « Non, réplique Aurélie Clemente-Ruiz. C’est une partie de la culture de certains artistes, mais pas de tous. Certains l’intègrent dans leurs créations, d’autres non. » Pourtant, en Tunisie notamment, des ateliers d’artistes ont été saccagés et des œuvres, considérées comme « blasphématoires », ont suscité l’ire des islamistes radicaux. « Cela arrive, malheureusement !, poursuit la commissaire. C’est tout à fait condamnable. Mais, l’arbre ne doit pas cacher la forêt. Il faut être conscient que les “révolutions arabes” ont permis à beaucoup d’artistes de s’exprimer plus facilement. »

Ces flambées de violence religieuse visant les artistes, cette intolérance, inquiètent l’anthropologue Malek Chebel. « Il est toujours préoccupant de voir la sphère conservatrice vouloir contrôler la création – au sens large ou au sens restreint – au sein de l’Islam ou sur les terres musulmanes. Nous avons, avec ces affaires-là, l’illustration parfaite que la création esthétique ou intellectuelle – la création tout court – est un combat. Cela ne peut pas être autre chose. Vous ne pouvez pas créer sans avoir de résistance. Et c’est même précisément cette résistance qui valide l’œuvre créatrice. Si un souffle créateur ne rencontre aucune résistance, il faut s’interroger sur la création elle-même, qui est sans doute trop molle, trop timorée ou anachronique. S’il y a de la résistance, cela prouve qu’il y a encore du conservatisme, toujours présent, prêt à passer à l’acte, prêt à contrecarrer la création. À l’inverse, très peu de grands créateurs ont résisté au temps s’ils n’ont pas d’abord résisté à l’annihilation de leur propre histoire. D’une certaine manière, le fait de susciter une réaction négative de la part des tenants du conservatisme politique ou religieux, c’est le signe de la vitalité de cette création contemporaine. Picasso est devenu le monstre sacré que l’on connaît à partir du moment où, avec Guernica, il a résisté à l’érosion déshumanisante du fascisme espagnol. »

Censure et autocensure

Résistance ? Intolérance ? Censure ? Né à Tanger (Maroc), le plasticien et vidéaste Mounir Fatmi, qui travaille sur la désacralisation de l’objet religieux, la fin des dogmes et des idéologies, a été la cible de la colère d’extrémistes religieux. Début octobre à Toulouse, une de ses œuvres (Technologia), représentant des versets du Coran, a dû être retirée de l’espace public suite à « une manifestation de quelques dizaines de musulmans » (Le Monde) invoquant un « blasphème ». Invité à participer à 25 ans de créativité arabe, l’artiste affirme également avoir fait l’objet de « censure » de la part de l’IMA. Il souhaitait à l’origine présenter une œuvre intitulée Sleep montrant l’écrivain Salman Rushdie – condamné à mort pour blasphème par l’ayatollah Khomeini en 1989 à cause de son livre Les Versets sataniques – en train de dormir.

L’exposition devant voyager dans les pays arabes, cette œuvre considérée comme « très sensible » a été remplacée par une autre installation vidéo (Les Temps modernes, une histoire de la machine – La Chute, 2012). « Si on pousse des artistes arabes à faire leur propre autocensure à Paris, vous pouvez imaginer ce que subissent ceux qui vivent en Tunisie, au Maroc ou au Yémen », s’insurge le plasticien, qui fustige vigoureusement l’Institut du Monde arabe, dont il dénonce « l’extrême fragilité ». « Nous sommes dans une institution qui accueille un public averti, qui paie un billet pour voir des œuvres. Or, cette institution a peur de montrer une image virtuelle de Salman Rushdie ! Cela me dépasse », regrette-t-il. « J’ai l’impression d’être utilisé pour cautionner une certaine liberté que je n’ai pas. »(2) Le Corps découvert, du 27 mars au 26 août 2012, Institut du Monde arabe.

Safwan Dahoul courtesy IMA

Karima al-Shomaly courtesy IMA

Pour Mounir Fatmi, la religion est à la fois « essentielle » et l’un des derniers tabous qui brident la créativité des artistes contemporains. Appelant l’IMA à « prendre ses responsabilités » et à « protéger les artistes », le plasticien dénonce tout à la fois l’ingérence du religieux et le manque de courage des autorités. « Les associations de culte musulman, ou chrétien, ou juif, ne sont pas composées de critiques d’art, et on n’a pas besoin de prendre leur avis, insiste-il. Si on doit prendre leur avis sur telle ou telle œuvre, c’est que les critiques d’art ont complètement démissionné. Dans ce cas-là, ce sont les imams de mosquées et les prêtres qui vont bientôt écrire dans Art Press et Beaux-Arts Magazine ! Cette situation devient très compliquée. » A propos de Technologia et de Sleep, il constate amèrement : « On ne verra plus ces deux œuvres sans le filtre de censures et de polémiques, ce qui dénature complètement mon travail. » Evoquant son approche du Coran, il précise enfin : « Ce livre, j’ai le droit autant qu’un religieux de pouvoir l’ouvrir, d’essayer de le comprendre et de faire une interprétation ou une proposition. »

L’interdiction de la « représentation figurée »

Dresser un état des lieux précis de la situation de l’art contemporain dans la sphère arabo-musulmane n’est donc pas aisé. Débuté sur le mode optimiste, il court le risque de s’achever sur une tonalité plus négative, compte tenu notamment de la montée des intégrismes et de la pression du salafisme jusque dans le domaine de la création. Dans ce contexte délicat, la question de l’interdiction de la « représentation figurée » dans l’islam redevient d’actualité.

« Le Coran n’interdit pas la représentation figurée, précise Aurélie Clemente-Ruiz, de l’IMA. Il proscrit l’adoration des idoles. C’est aussi le cas dans les autres religions monothéistes. Il n’y a pas d’interdit de la figuration. Ensuite, c’est une question d’interprétation. Depuis la naissance de l’islam, à toutes les périodes et en fonction des différentes régions, il y a toujours eu des représentations. Par rapport à l’art contemporain, cela ne pose pas de problème. Ce n’est pas un obstacle à la créativité. Quand on aborde ce sujet, on a tendance à se limiter aux représentations figurées, à la peinture et à la sculpture. C’est avoir un regard très occidental – ou plutôt très « occidentalocentré » – sur la créativité. L’art passe aussi par d’autres supports, très variés. Je ne suis pas sûre que beaucoup d’artistes, créant dans leurs ateliers, se posent cette question-là. Les créateurs arabes ont dépassé cette question depuis très longtemps. »

Malek Chebel : « Il faut que les artistes résistent »

Interrogé à son tour sur cet interdit et son impact sur la création contemporaine arabo-musulmane, l’anthropologue Malek Chebel se veut à la fois lucide, optimiste et volontariste. « Oui, dit-il, c’est une entrave. Bien sûr. Quand vous opposez le génie divin et le génie humain, forcément, il y a une contrainte, un empêchement, parfois un blocage sérieux, surtout si l’interdit de la représentation est posé comme un dogme infranchissable par certains musulmans fondamentalistes. Face à cela, le créateur contemporain est contraint au dépassement. Il doit, en quelque sorte, sortir de lui-même pour pouvoir réagir par l’intelligence et par le beau, dès lors que toute son œuvre l’engage personnellement. Dans cette perspective, l’artiste est d’une certaine façon responsable face à Dieu. Paradoxalement, cela peut développer chez lui une imagination inattendue, générer un dépassement ou un sursaut, qui souvent sont de meilleurs aliments pour l’acte créateur, le génie. Il ne faut donc pas, à mon sens, tout mélanger : l’interdit de représentation, c’est du point de vue religieux l’interdiction de vouloir imiter la création de Dieu et de tomber dans l’idolâtrie. Pour le reste, comme le prouvent les chefs-d’œuvre d’art iranien, mongol ou turc, personne ne s’est ému des représentations durant des siècles. Aujourd’hui, il y a un retour du refoulé exacerbé par la caisse de résonnance de la religiosité populaire et l’on s’inquiète de l’interprétation de cet interdit sur la création visuelle musulmane. Je dis non. Il faut que les artistes résistent et s’opposent fermement par tous les moyens à la volonté d’endoctrinement et d’interdiction émanant de la sphère théocratique qui empêche les créateurs de créer. Il en va de notre liberté à tous ! »

Une façon de donner raison à Dostoïevski, pour qui « l’art sauvera le monde ».

Et aussi les interviews in extenso d’Aurélie Clemente-Ruiz, de Mounir Fatmi et de Malek Chebel.

Ayman Baalbaki, Kalam Faregh courtesy IMA

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