La force de l’art 3/5 – Aurélie Clemente-Ruiz : « La créativité arabe est multiforme ! »

Commissaire de l’exposition 25 ans de créativité arabe qui vient d’être inaugurée à l’Institut du Monde arabe (IMA) (1), Aurélie Clemente-Ruiz évoque les enjeux et les avancées de l’art  contemporain dans l’univers arabo-musulman.

ArtsHebdo|Médias. – Pourquoi avoir intitulé cette exposition 25 ans de créativité arabe ?

Aurélie Clemente-Ruiz. – Cette exposition s’inscrit dans un calendrier bien particulier. C’est un des événements majeurs de cette année 2012, marquant l’anniversaire de la création de l’Institut du Monde arabe (IMA), il y a déjà un quart de siècle.

Qu’a-t-elle de particulier ?

Elle est totalement contemporaine. Nous avons choisi une quarantaine d’artistes de dix-neuf nationalités différentes pour proposer un panorama de la création dans le monde arabe. Toutes les œuvres sont récentes, la plus ancienne doit avoir… six ans ! Priorité à la diversité et l’éclectisme. Les artistes sont de générations différentes, ils ont recours à des techniques variées (peintures, photographies, sculptures, vidéos, installations…). Nous essayons de dresser un état des lieux de la création contemporaine arabe aujourd’hui. Ce n’est pas une rétrospective !

Quel est votre premier constat ?

N’en déplaise à certains, la créativité arabe existe bel et bien ! Elle est multiforme. L’univers arabe est divers. Sa création aussi. Elle est aussi difficile à catégoriser car beaucoup d’artistes que nous exposons vivent entre l’Orient et Occident, vont de l’un à l’autre… ou vivent en Occident !

Y a-t-il des pays où la créativité arabe se manifeste de façon spectaculaire ?

Il y a forcément des disparités. La création contemporaine est ancrée dans certaines contrées depuis longtemps. Je pense notamment à l’Égypte ou au Liban… Mais on voit émerger de nouvelles zones très créatives comme l’Arabie saoudite, par exemple. Ce qui, précédemment, était très confidentiel y prend de l’ampleur.

Quel rapport entretient l’islam avec l’art contemporain ?

Il y a évidemment une complexité. Mais il ne faut pas tout rapporter à l’islam. En Occident, il n’y a pas si longtemps, nous avons aussi connu des rapports parfois difficiles entre l’art et la religion. Dans l’exposition 25 ans de créativité arabe, nous avons des œuvres qui traitent de cette question. Notamment la belle installation avec photographies de l’artiste saoudien Ahmed Mater, Magnetism,inspirée du pèlerinage de son grand-père à La Mecque.

L’islam n’est donc pas considéré comme un « tabou », un sujet à éviter ?

Non. C’est une partie de la culture de certains artistes, mais pas de tous. Certains artistes l’intègrent dans leurs créations, d’autres non.

Selon vous, les artistes contemporains arabes ont-ils joué un rôle important dans les révolutions récentes ?

Beaucoup d’entre eux ont participé à ces mouvements. À l’IMA, au début de cette année 2012, nous avons présenté une exposition intitulée Dégagement : la Tunisie un an après pour évoquer la Révolution de jasmin. Nous y avons mis en avant les travaux d’artistes tunisiens réalisés au moment de la révolution ou juste après. Ils ont été parties prenantes dans les revendications politiques ou sociétales… Et, en retour, les événements ont permis un coup de projecteur sur leur travail. Leur parole a été libérée.

Cependant, il y a eu, en Tunisie notamment, des ateliers d’artistes saccagés, des manifestations contre certaines œuvres, des menaces…

Cela arrive, malheureusement ! C’est tout à fait condamnable. Mais l’arbre ne doit pas cacher la forêt. Il faut être conscient que les « révolutions arabes » ont permis à beaucoup d’artistes de s’exprimer plus facilement. Finalement la création peut continuer. Il ne faut pas rester sur le côté négatif.

Dans ce contexte, l’IMA est aux côtés des artistes ?

L’artiste doit pouvoir s’exprimer librement.

L’interdit de représentation de Dieu, éventuellement élargi à la personne du Prophète, aux représentations humaines et animales, est-il un frein à la créativité arabo-musulmane ?

Le Coran n’interdit pas la représentation figurée. Il proscrit l’adoration des idoles. C’est aussi le cas dans les autres religions monothéistes. Il n’y a pas d’interdit de la figuration. Ensuite, c’est une question d’interprétation. Depuis la naissance de l’islam, à toutes les périodes et en fonction des différentes régions, il y a toujours eu des représentations. Par rapport à l’art contemporain, cela ne pose pas de problème. Ce n’est pas un obstacle à la créativité. Quand on aborde ce sujet, on a tendance à se limiter aux représentations figurées, à la peinture et à la sculpture. C’est avoir un regard très occidental – ou plutôt très « occidentalocentré » – sur la créativité. L’art passe aussi par d’autres supports, très variés. Je ne suis pas sûre que beaucoup d’artistes, créant dans leurs ateliers, se posent cette question-là. Les créateurs arabes ont dépassé cette question depuis très longtemps.

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