Elisabeth Daynès à Nemours – Néanderthal mon amour

De Toumaï à Toutankhamon, en passant par Lucy, l’homme de Néanderthal ou encore la femme de Florès, les sculptures anthropologiques d’Elisabeth Daynès sont toutes bouleversantes d’humanité. Le musée départemental de Préhistoire d’Ile-de-France présente, jusqu’au 23 septembre à Nemours, une vaste rétrospective du travail de l’artiste s’articulant autour d’une commande publique passée à l’occasion des 30 ans de l’institution. L’homme du Cerny(1) vient ainsi compléter une singulière galerie de portraits, ceux de personnages surgis d’un passé immémorial, qui à la fois fascinent, interrogent, émerveillent et donnent le vertige. Rencontre.

Derrière la vitre, un homme en habit de peau veille sur son jeune compagnon  ; tous deux sont assis, le regard braqué sur le visiteur qui pousse la porte de l’atelier Daynès, niché au fond d’une longue cour pavée du quartier de Belleville, à Paris. Les murs sont couverts d’étagères encombrées de moulages de têtes et de crânes. Posé sur un trépied, l’un d’eux fait visiblement l’objet d’un travail en cours. Une quinzaine de fins bâtonnets sont plantés depuis l’arrête du front jusqu’à celle du menton. Chacun porte deux traits correspondant à un minima et à un maxima. «  Ce sont des repères qui me permettent de délimiter les épaisseurs de tissus mous, c’est-à-dire les muscles et la peau  », explique l’artiste à son interlocuteur intrigué. Ravie d’entrer d’emblée dans le vif du sujet, elle poursuit de son accent chantant du Sud  : «  Au commencement, il vous faut un crâne, un moulage de crâne le plus complet possible. Car notre visage est défini par rapport aux structures sous-jacentes. La structure osseuse est capitale et je travaille donc de façon émaciée  : c’est à dire au plus proche de l’os. On n’est sans doute pas à 100 % dans le vrai, mais on s’en rapproche beaucoup et, si ce n’est le visage d’origine, c’est celui de son cousin  !  »

Pour accéder à l’étroite pièce qui lui sert de bureau, il faut traverser un couloir lui aussi habillé de hautes étagères où sont stockées des dizaines de plâtres et de moules d’hominidés grandeur nature. «  Chaque année, nous devons nous séparer de quelques-uns d’entre eux, faute de place.  » Un petit meuble à tiroirs regorge de cheveux. «  Ils sont pour la plupart achetés à Londres ; ils sont calibrés, puis teints. On utilise également du poil de yak.  » Au sol, repose un corps blanc et féminin  ; tout juste sorti de son moule, le personnage encore «  brut » sera bientôt présenté en association avec le petit garçon aperçu à l’entrée. Ils doivent faire partie d’un groupe de quatre Cro-Magnon qui rejoindra cet automne l’exposition itinérante Lascaux III(2).

Elisabeth Daynès a grandi à Béziers dans les années 1960. Dès l’âge de sept ans, elle suit des cours de dessin. «  C’était très présent, j’adorais vraiment le travail du trait et la peinture.  » Son bac en poche, elle rejoint Paris et y fait un bout de chemin «  pas très concluant  » dans une école d’effets spéciaux. Elle enchaîne des petits boulots dans les domaines de la photographie et du court-métrage, qui lui permettent de financer des cours du soir aux Arts appliqués, section modelage, mais aussi ses échappées régulières à Lille où vit son petit ami et futur mari.

(1) Le squelette de l’homme du Cerny a été trouvé, à la fin des années 1980, sur le site Les Réaudins à Balloy, au sud de la Seine-et-Marne, daté du début du Néolithique moyen (de 4 700 à 4 300 environ avant J.-C.). Il appartient à l’une des premières populations à avoir développé l’agriculture et l’élevage.

(2) Lascaux III est une vaste exposition interdisciplinaire, interactive et itinérante qui sera présentée en première mondiale à Bordeaux, du 13 octobre prochain au 7 janvier 2013, avant d’entamer une tournée dans plusieurs grandes villes du monde, dont Chicago en mars 2013 et Montréal l’année suivante.

Elisabeth Daynès, courtesy Atelier Daynès
L’artiste auprès de l’homme du Cerny, Elisabeth Daynès, 2011
A 21 ans, elle décroche un emploi au sein de la troupe de théâtre de La Salamandre installée dans la capitale des Flandres et alors emmenée par Matthias Langhoff. La jeune femme y est notamment responsable des effets spéciaux et des transformations des comédiens qu’affectionne particulièrement le metteur en scène allemand, féru de Shakespeare. «  C’était un peu l’aventure, car ma formation ne m’avait pas vraiment préparée à cela. La sensibilité était là  ; j’aimais et connaissais la peinture depuis longtemps et n’avais donc pas de soucis pour colorer, mais si le modelage était un point, j’ai dû apprendre le moulage toute seule. » Elle se lance, donc, autodidacte et passionnée. «  Je recherchais sans cesse de nouveaux matériaux. J’ai commencé à passer beaucoup de temps chez Rhône-Poulenc, dans le laboratoire de Feyzin, près de Lyon. Ils avaient accepté de m’aider à trouver les silicones adéquats  : des matériaux qui imitaient la peau et avec lesquels je pouvais mouler.  »

En 1984, elle décide de voler de ses propres ailes et revient s’installer à Paris, dans un atelier déniché «  un peu par hasard  » cour de la Grâce-de-Dieu, dans le Xe arrondissement. Elle ne le quittera plus. Forte d’un joli carnet d’adresses constitué lors de ses années lilloises, elle travaille pour le théâtre et le cinéma, tout en poursuivant ses recherches sur les matériaux. «  J’étais toujours en quête d’une matière la plus “réaliste” possible, qui puisse imiter la peau dans sa couleur, sa transparence, sa mollesse.  » Les expériences avec Rhône-Poulenc se poursuivent dans ce cadre, jusqu’à, un jour, interpeller une équipe de scientifiques de Dordogne  : «  Ils avaient dû voir mes travaux et m’ont contactée pour réaliser un groupe de Magdaléniens(3).  » 

Formes «  invraisemblables  » et structures «  folles  »

Nous sommes en 1988, Elisabeth Daynès pénètre dans l’univers de la Préhistoire et de la paléontologie à travers cette première commande initiée par le musée du Thot, situé près de Montignac et de la grotte de Lascaux. «  Je suis partie à leur rencontre et là, j’ai été absolument impressionnée  : j’ai découvert toute une collection de crânes avec des formes invraisemblables. Je m’étais toujours intéressée au visage et j’avais à l’esprit que sa forme était en relation avec le crâne. Mais, la diversité de ces structures osseuses m’a fait prendre conscience d’un potentiel de créativité très important. D’autant plus qu’on ne cessait de faire de nouvelles découvertes.  » Tout «  bascule  » alors pour la jeune femme qui se laisse peu à peu happer par ce milieu singulier et passionné.

Mue par «  une envie très, très forte  », elle se lance dans un long apprentissage, pousse ses connaissances en anatomie, s’abonne à des revues spécialisées telles Science ou Nature et part assister à des congrès d’anthropologie organisés à travers le monde. Les débuts sont chronophages – «  Pendant une bonne dizaine d’années, je n’ai pas eu de week-end, je consacrais tout mon temps à cette passion, mais j’ai quand même réussi à faire deux fils  !  » – et difficiles  : l’accueil de la communauté scientifique est plus que réservé. «  Les chercheurs ne me connaissaient pas et ne comprenaient pas trop ce que je cherchais. Par ailleurs, tant que les publications ne sont pas faites, ils sont réticents à dévoiler leurs travaux.  » L’accès aux crânes et aux moulages en est du coup «  compliqué  ». Mais sa persévérance porte bientôt ses fruits. «  Dès que j’ai pu obtenir un ou deux crânes, commencer des reconstructions en demandant à ces spécialistes de valider mes travaux, d’échanger avec moi, ça a été mieux.  »

(3) Hommes ayant vécu entre 17 000 et 10 000 ans avant J.-C.

Elisabeth Daynès, photo Philippe Plailly/Eurelios, courtesy Atelier Daynès
La Dame de Florès, Elisabeth Daynès, 2009

Quelques dates

1981 : Entrée à La Salamandre et début d’une « période de création folle, car très faste au théâtre ».

1984 : Création de l’atelier Daynès à Paris.

1988-1989 : Premières reconstructions d’hominidés pour le musée de Thot en Dordogne.

1990 : Première collaboration avec un musée « important » : celui de Tautavel, dans les Pyrénées-Orientales.

1996 : Rencontre avec le professeur Jean-Noël Vignal.

Elisabeth Daynès, photo S. Deman
Vue de l’atelier d’Elisabeth Daynès, 2011
Chaque reconstruction fait en effet l’objet d’une collaboration très étroite avec des scientifiques et suit un mode opératoire précis et récurrent qui va de la recherche du crâne au modelage des muscles et de la peau sur son moulage, en passant par une étude anthropométrique et l’établissement d’une forme de carte d’identité du sujet (âge approximatif, état de santé, environnement culturel et naturel). Si le personnage étudié appartient à une période «  récente  » – entre de 250 000 et 28 000 ans –, elle collabore généralement avec le professeur Vignal de l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale de Rosny-sous-Bois. «  On va procéder comme lors d’une enquête judiciaire. S’il s’agit d’un Homo-Sapiens, et comme il n’y a pas eu d’évolution biologique depuis, c’est relativement simple, car il existe toute une banque de données utilisée en criminelle.  » L’étude anthropométrique du crâne permet alors de définir des valeurs d’épaisseur de tissus mous correspondant à 18 points placés sur la partie médiane du visage. «  Cela m’encadre énormément  ; je laisse d’ailleurs ces repères jusqu’à ce que la sculpture soit finalisée.  » Avec Jean-Noël Vignal, elle extrapole aussi sur Néanderthal  : «  Il n’a bien sûr pas de référent, mais il a fait une thèse sur le sujet.  » Pour des périodes plus anciennes, Elisabeth Daynès se rend régulièrement en Israël, afin de travailler avec le professeur d’anatomie Yoël Rak, de la faculté de médecine de Tel-Aviv. «  Il est pour sa part passionné par les australopithèques (entre 7 et 1 million d’années) et les paranthropes (entre 2,7 et 1 million d’années).  »

Une étincelle de vie

Une fois que la sculpture porte en elle toutes les données scientifiques connues à ce jour, elle passe à la partie artistique. «  Jusque-là il n’y a aucune vie, le personnage a un regard de bovin devant lequel on ne s’arrête pas.  » Commence alors un long travail de modelage des détails du visage et la quête de la bonne expression, plus particulièrement celle du regard auquel elle va chercher à insuffler une étincelle de vie. «  A un moment donné, je sais que j’ai trouvé. Il se produit un véritable échange avec la sculpture  : il s’agit d’une rencontre, d’une émotion à chaque fois différente qui peut aller jusqu’à m’intimider, voire me déstabiliser.  »

A Yoël Rak qui lui demande un jour quel serait son choix si, une fois dans sa vie, elle pouvait remonter le temps et vivre une journée avec un hominidé, elle répond  : «  Si c’est juste un, ce serait Néanderthal, à la fois très mystérieux et si proche de nous. Lui, avait opté sans hésitation pour un paranthrope  ! » A défaut de pouvoir revenir ainsi en arrière, Elisabeth Daynès nourrit le projet de faire rêver le public en montant une vaste exposition qui rassemblerait «  une foule d’hominidés de toutes les époques – sans forcément préciser lesquelles d’ailleurs –, juste pour le plaisir de la rencontre.  »

L’hommage d’Yves Coppens

En préface du très bel ouvrage dédié au travail d’Elisabeth Daynès et édité à l’occasion de l’exposition L’identité retrouvée au Musée départemental de Préhistoire d’Ile-de-France, le paléontologue Yves Coppens salue le « génie » et le « talent » de la sculptrice. Voici un extrait de son texte : « Le malheureux anthropologue reste frustré, contraint, dans l’exercice de son métier, de demeurer au ras des squelettes. Que lui faut-il donc pour dépasser cet horizon bien bas et oser s’évader dans l’éther de l’imaginaire ? Une alliance avec l’art, bien sûr, mais pas n’importe laquelle, un lien raisonné entre la science et l’art, qui débride un peu l’une (la science) et qui bride un peu l’autre (l’art). Or ce lieu s’est incarné, joliment d’ailleurs, et il s’appelle Elisabeth Daynès ! (…) Merci Elisabeth ! (…) La science vous est reconnaissante parce que vous l’avez prolongée mais aussi parce que vous lui avez appris bien des choses auxquelles elle n’avait pas pensé avant de les avoir vues en chair et en trois dimensions dans votre atelier. (…) Vous êtes une grande artiste, libre ; et une grande scientifique d’honneur, responsable. » (Extrait de L’identité retrouvée, les reconstructions anatomiques d’Elisabeth Daynès, IAC Editions d’Art, 2011)

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