Au Domaine de Chamarande – Savoureux été

Le Domaine de Chamarande, jadis terre nourricière, renoue avec la gastronomie et l’alimentation en offrant de découvrir des créations artistiques autour de nouvelles façons de cultiver et de se nourrir. L’institution, située à quelques dizaines de kilomètres au sud de Paris, accueille jusqu’au 26 octobre Vivre(s), exposition qui rassemble des travaux d’artistes à la recherche de solutions alternatives à la chaîne agro-alimentaire actuelle. L’occasion de proposer une programmation à dimension politique, éducative et divertissante, en résonance avec des questions sociales. Parmi les travaux présentés, notons l’étonnant potager de l’artiste suédoise Asa Sonjasdotter, qui revisite des variétés de pommes de terre oubliées, ou encoreles curieuses installations d’Isabelle Daëron et de Michel Blazy. Le visiteur est aussi invité à déguster différentes créations culinaires, à l’image des sorbets fabriqués sur place à partir d’herbes «  sauvages  » cueillies sur le site.

Une somptueuse bâtisse datant du XVIe siècle, un parc arboré de près de 100 hectares, le Domaine de Chamarande est un lieu de détente et de promenade prisé des habitants de l’Essonne. Il se veut également un lieu d’expérimentation artistique transdisciplinaire et accessible au plus grand nombre. C’est dans cet esprit qu’une trentaine d’artistes ont été invités à intervenir dans le cadre de Vivre(s), investissant le château, mais aussi l’orangerie, les pelouses environnantes et autres dépendances de la propriété. Asa Sonjasdotter s’approprie ainsi le potager  : en résidence croisée avec le Centquatre-Paris, la Suédoise y présente une œuvre en écho à ses précédentes études autour des implications culturelles, politiques et économiques de la domestication de la pomme de terre par les hommes. Elle a entrepris ici de cultiver une dizaine de variétés de pommes de terre, oubliées mais liées à l’histoire des grands voyageurs français. A travers cet élément familier de notre alimentation, plante naturelle mais non sauvage, l’artiste convoque l’éternel face à face entre nature et culture. Les pommes de terre récoltées seront ensuite vendues dans différents lieux, un geste d’opposition aux normes de régulation européennes qui en interdisent la culture à grande échelle.

Non loin du potager, Michel Blazy installe à l’orangerie sa Flore Intestinale, une monumentale structure organique sculptée dans du polystyrène. Le public est invité à la découvrir en circulant à l’intérieur d’un réseau de tunnels menant vers le cœur de l’installation. La pièce est traversée par un long tube, qui s’apparente à une machine à saucisses, reliant les murs de l’orangerie  ; un résultat étrange et insolite, qui n’est pas sans rappeler le cycle digestif. L’artiste choisit de tartiner son œuvre de chocolat, initiant une étonnante rencontre de matières, et lui offre ainsi une dimension absurde et périssable. En utilisant des matériaux humbles, organiques et accessibles, Michel Blazy place ses installations à l’épreuve du temps et de la décomposition. Une démarche qui lui permet de satisfaire sa fascination pour l’observation du vivant, puisque ses travaux prennent vie grâce à l’évolution de leurs matériaux. Une mutation des formes qui reste largement imprévisible et qui ouvre au visiteur le chemin de la création par la voie de protocoles d’instructions laissés par l’artiste.

Michel Blazy, photo Henri Perrot
Peinture qui mange, Michel Blazy
La proposition de Katharina Unger n’est pas moins insolite  : l’Autrichienne présente Farm 432 : Insect Breeding, une unité de production de protéines à domicile. A partir d’un œuf de mouche soldat noire, cet appareil est capable de produire au bout d’une semaine (432 heures) environ deux kilos et demi de protéines de larves consommables. L’artiste, heureuse mangeuse d’insectes, s’intéresse à la modification des systèmes existants, en l’occurrence celui de la production de viande alimentaire animale. Alors qu’un tiers des terres cultivées est déjà dédié à cette activité, qui risque d’augmenter de moitié durant les trois prochaines décennies, elle insiste sur la nécessité de mettre en avant des solutions alternatives pour prévenir des crises alimentaires et écologiques. Elle n’est cependant pas la seule à s’intéresser à l’importance du rôle des insectes dans la nature, la designer et plasticienne française Isabelle Daëron leur consacre son projet Topique-Insecte, un réseau d’irrigation reliant le canal qui traverse le Domaine à une butte cultivée. Une œuvre qui permettra à chacun de mettre son énergie musculaire au service de la biodiversité.L’agriculture pour arme

C’est un petit bout d’Afrique que choisit de représenter l’artiste autodidacte Tchif. Son installation Café Power retranscrit les conséquences de la mondialisation sur les rapports Nord/Sud à travers le café, un élément omniprésent dans le quotidien des Africains comme des Occidentaux. Le café est aussi révélateur d’inégalités criantes, depuis les premières étapes de sa production jusqu’à sa consommation finale. L’artiste béninois rappelle que les meilleures graines de café sont destinées à l’exportation, alors que, sur place, le produit est le plus souvent consommé sous forme soluble comme l’atteste les sachets exposés. La matière première est ainsi exportée pour revenir sous forme industrielle. Plusieurs éléments dont une vidéo et quelques stickers soulignent le rôle social de ces lieux où l’on se retrouve pour consommer des boissons, mais aussi pour discuter, débattre et s’enquérir des dernières nouvelles. A quelques pas de là, Barthélémy Toguo traite aussi le thème de la mondialisation, cette fois-ci à travers «  la détérioration des termes de l’échange  », comme l’a écrit l’ancien président sénégalais Léopold Sédar Senghor. La cuisine de Mama Africa revendique sa dimension politique en insistant sur l’agriculture comme arme pour atteindre l’autosuffisance alimentaire et échapper ainsi à la domination des marchés qui fixent des prix asphyxiants pour les paysans.

La visite de l’exposition est aussi l’occasion pour le public de vivre de nouvelles expériences gustatives, à l’image du voyage multisensoriel proposé par le collectif SAFI. Un glacier ambulant qui saura rafraîchir les chaudes promenades estivales, grâce à des sorbets confectionnés sur place à partir de plantes comestibles du domaine. Des glaces à consommer selon un protocole de dégustation qui allie goût et paysage au fil d’un parcours, qui met en valeur une conversation intime entre les hommes et leur territoire. En fin de résidence, le collectif procèdera à une transformation de son atelier-laboratoire dans le but de partager avec les visiteurs leurs processus de création. A Chamarande, l’été s’annonce haut en saveurs  !

Barthélémy Toguo
La cuisine de Mama Africa, Barthélémy Toguo

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