Sarkis – L’œuvre ouverte

Photo MLD

A la campagne, en ville, à la mer, cet été, découvrir les œuvres de Sarkis est la meilleure raison qui soit de faire une échappée  ! 72 de ses vitraux, spécialement conçus pour Ailleurs, Ici, sont désormais installés au château de Chaumont-sur-Loire. Témoins des ponts que jette l’artiste entre les cultures et les époques, ils dialoguent avec ceux, plus anciens, du bâtiment historique. A Paris, c’est à La Triennale, organisée au Palais de Tokyo, qu’il faut se précipiter pour admirer trois de ses pièces dont une magistrale de 30 mètres de long réalisée in situ. Cet été, Rotterdam complétera le périple en offrant à l’artiste les 5 000 m2 d’un hangar à sous-marins. Attention, les vélos auront des plumes  !

De la bande magnétique s’élève la voix de Sarkis. Il faut désormais interpréter phrases, silences, sauts incessants dans le temps et changements de cap de l’artiste, ainsi que sa façon très directe de décliner l’invitation à remonter le cours de son existence. «  Si on commence à parler de moi depuis des décennies, on ne s’en sort pas  !  » Il est vrai qu’Elvan Zabunyan, historienne et fille de l’intéressé, a déjà fait ce travail. Dans un texte disponible sur le site de son père, elle raconte l’histoire de ce dernier et à travers lui celle de sa famille. On se promène dans les cimetières arménien et musulman d’Istanbul, on apprend que Sarkis est né le 26 septembre 1938 et qu’il a un frère, Torkom. On assiste au couvre-feu établi pendant la Seconde Guerre mondiale, aux événements des 6 et 7 septembre 1955 qui voient 4 000 habitations d’Istanbul détruites, lieux de culte et magasins appartenant à la communauté non-musulmane. On voit Sarkis poursuivre des études françaises à l’école Saint-Michel et consacrer son argent de poche à acheter des livres d’art dans lesquels il se familiarise avec la peinture de Toulouse-Lautrec, de Cézanne ou de Van Gogh.Le fameux mot allemand «  kriegsschatz  », trésor de guerre

On observe la construction de l’immeuble familial qui lui offre une minuscule pièce, où il peint en secret, et on l’accompagne dans sa découverte de Kafka, Dostoïevski, Camus, Tagore, Russell, Utrillo, Munch… On est heureux quand il obtient ses diplômes, se marie avec Isil et devient père de deux enfants, un garçon et une fille. On les suit d’Istanbul à Ankara, puis à Paris en 1964, on passe de l’appartement-atelier à l’atelier dans l’appartement, puis au superbe espace qu’il occupe aujourd’hui à Villejuif. Et le plus important, peut-être  : on apprend beaucoup sur sa manière de penser, de travailler. Elvan Zabunyan consigne des faits et donne des clés de lecture. Comme pour le fameux mot allemand «  kriegsschatz  », trésor de guerre, que Sarkis utilise depuis près de 35 ans. «  Les questions de “centres” et de “périphérie” sont cruciales pour mon père depuis 1976, moment où il intègre dans son processus artistique l’idée de “trésor de guerre”, en proposant une analyse très pointue qui critique à la fois l’histoire coloniale ainsi que les pillages qui en ont découlé et la politique de conservation et de monstration des objets ethnographiques dans les institutions muséales. Il participe ainsi par la forme à ce que les théoriciens postcoloniaux assoient dans leurs études en prenant en compte les déplacements de territoires, les réajustements culturels, les altérités et les rencontres autour d’identités complémentaires, même si différentes.  »

Sarkis, photo MLD
Dans l’atelier de Sarkis

Mais revenons à la voix de l’artiste qui d’entrée de jeu vous projette dans son univers où s’entremêle les cultures et les époques. «  Rien que sur cette table, il y a un livre de Matthias Grünewald, imprimé en Hongrie, et la partition pour flûte de Ryoanji de John Cage  », fait-il remarquer comme pour souligner que certaines conversations ne se tarissent jamais. Il passe alors de la musique de Cage à celles de Morton Feldman et de Jean-Sébastien Bach. «  Petite parenthèse  : je me suis remis aux vinyles. En ce moment, j’écoute beaucoup L’Œuvre pour piano seul de Ravel par Samson François. C’est un chef-d’œuvre absolu. L’enregistrement tel qu’il a été présenté à l’époque de la prise de son révèle un côté physique lié au frottement du diamant sur le sillon. Il n’y a rien de tel avec le digital. C’est comme une archéologie. Il faut toujours faire cette archéologie dans mon travail.  »

Les œuvres de Sarkis sont ce que vous voyez et bien plus encore. Elles sont douées de mobilité et se recomposent en permanence sous les yeux de l’observateur comme les images d’un kaléidoscope. Elles nous placent dans un réseau inépuisable de liens et jouent de toutes les échelles et dimensions. Elles multiplient les possibles et rendent dynamique leur sens premier. Sarkis ajoute des formes à d’autres formes, des sens à d’autres sens et crée un monde ouvert et vivant. Il chasse l’habitude et la fixité pour recréer de la fraîcheur, de l’enthousiasme, de la réflexion.«  Au fond, c’est la culture labourée  »

«  Je travaille ici. Dans cet atelier, il y a beaucoup de choses. Des œuvres qui sont nées à la fin des années 1960 et d’autres en 2012. Elles se côtoient. En un clin d’œil, vous avalez un espace temps de cinquante ans  !  » Sarkis crée ainsi, entouré de ses œuvres dont certaines attendent parfois des décennies avant d’être montrées. Celles destinées à La Triennale organisée au Palais de Tokyo sont encore là  : deux installations et la maquette d’une troisième, réalisée spécialement pour la manifestation et qui sera montée directement sur place. «  Il y a cette vitrine, surmontée de poutres indiennes datant du XVIIe siècle, que je considère comme un musée. Certains objets qu’elle accueille datent de mon exposition de 1984 au Musée d’art moderne de la ville de Paris  ; d’autres, vieux de cinq siècles, viennent du Mali  ; une statuette italienne porte des bandes magnétiques sur la tête en guise de perruque  ; des bottes que j’ai portées au début des années 1970 arborent le mot kriegsschatz tracé à la feuille d’or.  » Créée il a presque dix ans, elle n’est jamais sortie de l’atelier. Sarkis sent quand le moment de montrer une œuvre est arrivé, comme avec cette série datant de 1978 et exposée pour la première fois l’an dernier à Genève. Certaines reviennent, d’autres non. « Il y a aussi cette autre pièce  : une table avec un plateau en miroir de 2,6 m de diamètre qui porte une chorégraphie d’objets venant du Tibet, d’Afrique ou plus simplement de mon atelier  ! Je l’ai conçue au moment où j’imaginais la maquette.  » Au Palais de Tokyo, cette dernière a cédé la place à une œuvre haute de quatre mètres et longue de trente. Les photographies de douze chefs-d’œuvre appartenant à des civilisations différentes et présentées de manière totalement décontextualisée sont collées au mur comme des posters et portent chacune une des lettres du mot kriegsschatz. Par-dessus, Sarkis fixe d’autres images – la deuxième version du Cri de Munch, un chien qui dort, un homme blessé, le pied du Christ de Grünewald… – dont la mission est d’amener à «  une certaine réalité  ». Un néon parachève l’installation en passant devant les yeux des douze principales invitées. «  C’est une interprétation d’œuvres vieilles de plusieurs siècles. Au fond, c’est la culture labourée  », précise l’artiste. Et de poursuivre  : «  En général, je ne suis pas d’accord sur la manière dont les musées exposent les œuvres. J’espère que cette installation leur apportera quelque chose.  »

Sarkis, photo MLD
Installation (détail), Sarkis

Sarkis, photo Lionel Hannoun courtesy Domaine de Chaumont sur Loire
Ailleurs, ici, Sarkis
Ailleurs dans l’atelier, des objets que l’artiste a glané au fil de déplacements virtuels ou réels. En effet, Sarkis ne dédaigne pas Internet. Au contraire, il aime y traquer les pièces qui bientôt viendront prendre part à ses installations. Mais parfois, quelques clics ne suffisent pas pour obtenir la chose tant convoitée. Il se souvient  : «  De passage en Hollande, j’ai eu un tel coup de foudre pour une figure exposée par un particulier, entre un rideau et l’une de ses fenêtres, que j’ai demandé à la galerie qui me représente là-bas d’aller parlementer avec lui.  » Il fallut plusieurs discussions et la «  preuve  » qu’il ne s’agissait pas là d’un caprice d’artiste pour que l’acquisition puisse être réalisée. Le vendeur constata alors que Sarkis aimait visiblement l’objet plus que lui  !

Au fil d’une déambulation attentive, l’observateur découvre des statuettes votives africaines, un récipient tibétain façonné dans un crâne, une sainte Marie soufflée en verre du XIXe siècle, un vêtement en soie datant de 1920, un harmonica, un corail, des figurines du Seigneur des Anneaux, qui se reflètent dans un miroir… Un inventaire à la Prévert qui ne doit pas occulter le sens donné à chaque association. Aucun objet n’est posé là au hasard. Il entre en résonnance avec un autre et avec l’ensemble. Sarkis ne dépouille pas les objets de leur sens initial, il les rétablit dans leur grandeur et leur offre un surcroît d’existence. Son œuvre vit dans les interstices physiques, culturels, intellectuels et poétiques laissés au visiteur. Chaque objet provoque une multitude de résonnances sans jamais cesser d’être lui-même. «  Regardez cette tête de crocodile fossilisée. Derrière, il y a un néon qui matérialise l’agrandissement de mon nerf optique et renvoie au mouvement de l’animal. C’est une des parties les plus fragiles de l’être humain qui se retrouve à dialoguer avec un fossile de cinquante millions d’années. Il y a des rapports dialectiques tel que celui-là.  »« On est habitué à toujours voir l’œuvre éteinte »

Mais les interprétations n’évoluent-elles pas avec le temps  ? «  Bien sûr, c’est comme la vie. Vous portez des regards différents en fonction des moments. Il y a peu de temps, j’ai montré un travail que je garde dans mon atelier depuis 1968  : un bac qui contient du plomb fondu, initialement jeté dans un volume d’eau et dont la forme n’a pu être contrôlée. Ce qui lui manque, c’est le son.  » Le bruit du plomb quand il s’est déversé dans l’eau. Ce pourrait-il qu’il soit encore présent en creux  ? «  Pour moi, il s’agit de ma première sculpture sonore. Un travail qui a mené, 30 ans plus tard, aux aquarelles dans l’eau. Pour faire le lien, il suffit de regarder mon travail.  » Les moments vécus, les œuvres réalisées, les objets trouvés, toutes les choses de la vie personnelle ou intellectuelle de l’artiste peuvent ainsi mettre des années avant de resurgir dans une installation. L’œuvre de Sarkis prend en compte le temps. Celui d’un présent persistant qui ne laisserait jamais rien se figer mais chercherait à redonner la vie.  «  C’est une question de culture. On est tellement habitué à toujours voir l’œuvre éteinte. Dans les musées, aucune toile à la peinture encore fraîche  ! Pourtant, certains vous poussent à imaginer ça. J’aime ces artistes qui vous font sentir le temps dans l’exécution de leurs travaux.  »

Revenons aux aquarelles. «  Alors que je filmais, j’ai pu observer la vitesse des couleurs. J’ai vu que le rouge utilisé allait beaucoup plus vite dans l’eau que le bleu, le vert ou le jaune. Ce n’était pas une démonstration, mais la réalisation en direct d’une œuvre. Il n’existe que peu d’exemples de films qui montrent l’artiste en pleine action, du début à la fin. Le film de Clouzot avec Picasso et, surtout, celui d’Hans Namuth sur Pollock. Mais il s’agit de documentaires. Ce qui n’est pas le cas de mes aquarelles dans l’eau. Chaque scénario est respecté, le temps d’exécution de l’œuvre aussi. Il n’y a ni montage, ni coupes. Le spectateur voit tout. L’œuvre lui est transmise de la manière la plus directe qui soit.  » Mais ce qui ne peut être anticipé, c’est la réception de cette dernière par le public. «  Impossible de savoir comment elle va être entendue, vue. Comment quelqu’un va appréhender les objets qui sont autour de lui. Certains artistes sont très forts. Ils font prendre conscience de l’espace qui nous entoure et des œuvres qui l’occupent. Il ne faut jamais oublier que le corps a un avant, un arrière, un dessus et un dessous.  »

Sarkis, photo Lionel Hannoun courtesy Domaine de Chaumont sur Loire
Ailleurs, ici, Sarkis

Sarkis, photo MLD
Dans l’atelier de Sarkis

Sarkis, dont la pratique est protéiforme, a toujours souhaité s’atteler à la présentation de ses œuvres. En 2010, il est invité au Centre Pompidou. Pour la première fois, un créateur est autorisé à intervenir dans différents endroits de l’institution. Sur une vidéo réalisée pour cette exposition intitulée Passages, il explique sa manière de faire. «  Chaque fois, j’essaie d’amener quelque chose de positif pour que l’énergie du lieu se réveille. Chacune de mes interventions est très ponctuelle.  » Il choisit de démarrer le parcours à la bibliothèque Kandinsky, espace de travail et de connaissance. «  La première œuvre nous plonge dans l’histoire avec des textes sur la mémoire. »  La sculpture porte près de 250 livres, de Platon à Derrida, ouverts à la consultation. Pour la salle Breton, Sarkis a réalisé tout spécialement une installation. «  Il faut prendre en compte l’apport des œuvres et le dialogue qu’elles instaurent entre elles. (…) Cette conversation remplie tout l’espace.  » Il expose également des vitraux ce qui rend ce dernier «  de plus en plus singulier.  » Au quatrième étage, il installe de grands vêtements cérémoniels en feutre de couleur pour dialoguer avec les rouleaux de même matière de Plight, une installation de son ami Joseph Beuys dans laquelle le public ne peut plus pénétrer depuis plusieurs années. «  L’œuvre est en train de mourir à cause de cela. Il faut pouvoir entrer dedans avec chaleur.  » Sarkis propose alors aux gens d’enfiler des babouches colorées. On l’aura compris l’espace d’exposition fait partie intégrante de l’œuvre. Ajoutez à cette constatation la diversité des pratiques de l’artiste et sa capacité à passer de l’une à l’autre, sans pour autant créer des périodes, et vous comprendrez qu’imaginer une rétrospective de son œuvre relève du défi.

Un défi que s’est pourtant lancé l’an dernier le Mamco de Genève. Impossible donc d’imaginer travailler chronologiquement  : «  Il y a tellement de choses qui se croisent et de manière non linéaire, intervient l’artiste, qu’il fallait trouver un thème qui puisse inviter des œuvres de toutes les décennies  ». Il propose alors à Christian Bernard, le directeur du musée, de réunir l’ensemble de ses «  conversations  » avec d’autres peintres, écrivains, musiciens, architectes ou cinéastes, dont il évalue alors le nombre à une trentaine. La réalité est tout autre  : Sarkis est entré en dialogue avec quelque 80 créateurs, ce qui représente au bas mot 300 œuvres  ! «  Un travail de recherche énorme, une culture immense.  »

Quelques mois plus tard… «  J’ai été pris en charge à la gare de Genève et amené directement dans le bureau de Christian Bernard, qui, après m’avoir entretenu durant près de 45 minutes, m’a présenté les salles déjà réalisées. J’ai été incroyablement surpris. Non seulement, il ne m’avait pas copié, mais, en plus, mes œuvres étaient heureuses dans son interprétation ! Elles avaient gardé toute leur fraîcheur. Alors que je laisse toujours les murs nus, lui les avait peints avec des couleurs différentes associées aux artistes avec lesquels j’avais conversé. Un travail de recherche énorme, une culture immense.  » Intitulée Hôtel Sarkis, l’exposition, qui à terme comptait 35 salles – autant dire presque tout le musée –, offrait à chaque œuvre un décor personnalisé. «  Un travail de fou  !  » «  Avec Sophie Coste, une des conservatrices du Mamco, ils ont, pour ainsi dire, porté le corps à eux seuls.  » Remarquable par son ampleur et par sa pertinence, la manifestation était aussi une exception : «  Pour la première fois,  j’ai laissé à quelqu’un d’autre le soin d’interpréter une de mes expositions ». Jusqu’alors, Sarkis n’avait jamais délégué à quiconque une telle mission.

Depuis 1986, l’interprétation est une interrogation centrale dans son œuvre. Date qu’il explique facilement, mais non sans en avoir évoqué au préalable le contexte  ; une manie de professeur, peut-être, pour lui qui est à l’origine du département de l’art à l’École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg (Esad) et fut directeur de séminaire à l’Institut des hautes études en arts plastiques, créé, à Paris, par Ponthus Hultèn en 1988. «  Né dans les années 1960, l’art de l’installation n’était encore qu’un enfant et la réflexion sur l’interprétation des œuvres inexistante. Deux événements, à dix ans d’intervalle, m’ont fait prendre conscience de l’importance du sujet. En janvier 1976, Marcel Broodthaers disparaissait. De son vivant, chacune de ses expositions avait un titre et un thème spécifiques. Exemple  : en septembre 1975, L’Angélus de Daumier, présentée au Centre national d’art contemporain, à Paris. Une petite provocation de la part du grand artiste belge qui savait, bien entendu, que L’Angélus était signé Millet. Après son décès, fut organisée une “Exposition Marcel Broodthaers”. Une catastrophe  ! Suivie par d’autres, toutes fausses. Elles essayaient de reconstituer et non de faire dire quelque chose.  »

Sarkis, photo MLD
Dans l’atelier de Sarkis

Sarkis, photo MLD
Atelier de Sarkis

Janvier 1986 voit une autre disparition et un même drame se dérouler. Après le décès de Joseph Beuys, les hommages se succèdent, «  d’une timidité et d’une fausseté incroyables  ». «  Aucun de ses concepts n’apparaissaient, comme pour Broodthaers. Je me suis dit alors qu’il en serait de même pour moi.  » A l’Institut des hautes études en arts plastiques, Sarkis invite alors tout au long d’une année une vingtaine d’artistes du monde entier à discuter de cette question, notamment des cinéastes, des musiciens et des gens de théâtre pour lesquels réfléchir à l’interprétation n’était pas une nouveauté. «  A partir de 1986, j’ai interprété mes œuvres de manière plus consciente et aussi essayé de théoriser certaines choses.  » Heureusement, il documente lui-même tout son travail, jusqu’à photographier personnellement toutes ses installations.

Au moment où l’on croit tenir un fil, Sarkis déplace légèrement la conversation, opère de ces glissements qui caractérisent son œuvre et viennent titiller son interlocuteur. «  Au début des années 1990, j’étais très attiré par les écrits de Thomas Bernhard. Même si je trouvais la traduction extraordinaire, je regrettais de ne pas parler l’allemand. Pourvoir lire le texte original, c’est avoir accès à sa musicalité. Chaque langue a ses nerfs.  » Traduire, c’est sentir, comprendre, recréer, donc établir une conversation. CQFD. Mais un petit exemple ne peut nuire. «  Prenons la partition de Ryoanji, elle est très spéciale  : il n’y a pas de notes, seuls les mouvements sont indiqués. C’est très visuel. Je l’ai interprétée avec mon doigt, en l’apposant par touche colorée sur une feuille de papier. Chaque empreinte est la traduction d’un temps. C’est un direct, comme quand vous écoutez la musique.  » Le silence dans l’atelier était pourtant de mise, Sarkis, qui connaît cette partition «  presque  » par cœur, a mis des semaines pour réaliser cette œuvre constituée de 96 feuilles de 57 cm x 76 cm, soit 72 mètres de long.Offrir à la musique une vision renouvelée de l’œuvre

L’artiste est toujours très précis. Un réflexe peut-être acquis à Istanbul au cours des trois années passées à apprendre à maîtriser l’espace à la Güzel Sanatlar Akademisi, section «  architecture intérieure  ». Passerelle qui nous mène directement à d’autres interprétations  : celles des plans architecturaux de bâtiments bien connus comme l’Alhambra ou Sainte-Sophie. «  Les architectes que j’adore sont ceux qui mettent tous les détails à nu, toute l’exécution devant nos yeux, font naître le mystère en montrant tout.  » L’an dernier à la galerie Nathalie Obadia, il montre, cernées d’un néon, ses interprétations de plans signés Louis Kahn, Le Corbusier ou Ludwig Mies van der Rohe. «  D’ici à la porte de mon atelier, il y a 15 mètres. Exprimée ainsi cette distance est impersonnelle, mais si je la mesure en nombre de mes pas, il n’en va pas de même. Interpréter avec mes doigts, c’est, en fin de compte, établir ma mesure  », constate l’artiste qui se souvient qu’à une époque il signait ses œuvres d’une empreinte. Une association d’idées entraîne la conversation ailleurs, vers ces icônes que les croyants touchent et qui conservent, même de manière invisible, la trace de leur passage. Un contact direct avec Dieu. Ou avec l’homme répond instinctivement Sarkis.

Cet été à Rotterdam, il va investir les 5000 m2 d’un hangar pour sous-marins. Le bâtiment, confié pour cinq ans au musée Boijmans, est offert chaque année à un artiste.  «  Très peu de choses partiront d’ici. Je veux réaliser un carillon de 18 mètres de haut qui s’alliera à d’autres carillons véritables pour interpréter Litany for the Whale de John Cage. Les visiteurs pourront se déplacer à l’intérieur du bâtiment grâce à des vélos blancs couverts de plumes blanches  !  » L’exposition, qui durera quatre mois, sera accompagnée par une performance au musée même  : un flûtiste viendra exécuter en direct l’interprétation de Ryoanji par Sarkis  ! Une manière pour l’artiste d’offrir à la musique une vision renouvelée de l’œuvre, de faire en sens inverse le chemin qu’il a initialement emprunté. La porte de l’atelier entrouverte, signe que vous êtes attendu, que l’air circule autant que la pensée, qu’il n’est de lieu vivant que celui qui accueille, restera l’image de cette rencontre avec Sarkis.

Sarkis, photo Lionel Hannoun courtesy Domaine de Chaumont sur Loire
Ailleurs, ici, Sarkis

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